CAMEROUN, un ancien îlot de paix en crise

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Auteur: Lucas Roulx                           Traducteur: Hugues Buisson

Langue originale: français

Manifestations-Cameroun-GEMONU

Pays à la fois membre de l’Organisation internationale de la francophonie et du Commonwealth, le Cameroun est plus que jamais divisé. Dans un État où la langue de Molière côtoie celle de Shakespeare, les minorités anglophones s’estiment marginalisées par rapport à la population majoritaire Francophone. Depuis les manifestations enseignantes de 2016, les régions Nord-Ouest et Sud-Ouest connaissent des périodes de troubles qui se sont aggravées, au point que l’ONG « International Crisis Group » a classé cette dégradation sécuritaire parmi les 10 conflits à surveiller en 2019. « 10 conflicts to watch in 2019 ».

L’héritage colonial : les racines profondes de l’actuelle crise politique

Cameroun-territoire-histoire-GEMONUCarte 1 – Colonies au Cameroun de 1885 à 1960

Au lendemain du premier conflit mondial, à la suite de la défaite allemande, la Société des Nations (SDN) décide de partager sous forme de mandat le « Kamerun » aux vainqueurs franco-britanniques. Environ 80% de l’ancien protectorat impérial allemand (1884-1916) est confié à la France, le reste à l’Empire britannique. (Cf. carte 1). Les perceptions économiques et politiques se détachent rapidement entre les deux entités. Le Cameroun britannique suit une doctrine plus libérale et autonome, en opposition à la vision centralisée et autoritaire du côté français. La République fédérale du Cameroun obtient son indépendance le 1er octobre 1961. Les habitants du Southern Cameroon décident alors de se rallier à la nouvelle république tandis que ceux du Nothern Cameroon optent pour le rattachement au Nigéria anglophone. Le fédéralisme proposé à la suite de la création du pays aurait pu concilier les entités francophones et anglophones, mais le système est jugé trop couteux pour le pays. Il est définitivement abandonné par le président Ahmadou Ahidjo (1960-1982) qui installe en 1972 une république unie et centralisée, au grand dam des populations minoritaires anglophones.

Longévité politique et ressentiments d’exclusion

Avec 71,28% de suffrages exprimés, la réélection de Paul Biya le 7 octobre 2018 n’avait rien de surprenant. Étonnamment, ce score si large ne reflète pas la popularité de ce président, au pouvoir depuis 1982, à l’image des zones anglophones où le taux de participation n’a pas dépassé 5%. Les décisions et la politique du président sont souvent décriées par les minorités du pays qui s’estiment lésées voire marginalisées. Les populations des zones anglophones ont le sentiment que les autorités centrales cherchent à les exclure en instaurant un processus de « francophonisation » du pays : utilisation du franc CFA, calendrier scolaire français, utilisations des règles inspirées du droit latin en contradiction avec la common law d’origine britannique, conduite automobile à droite, faible représentation politique,… En 2016, la décision gouvernementale de nommer des professeurs français pour enseigner l’anglais dans les zones anglophones a été ressenti comme une véritable provocation.

C’est dans ce contexte de « domination » française que les deux régions anglophones ont témoigné leurs mécontentements, pour certains de manière pacifique à l’image de la grève des enseignants anglophones en novembre 2016, pour d’autres de manière violente à l’instar des séparatistes qui affrontent l’armée et organisent des enlèvements à grande échelle. Le fossé communautaire se creuse à tel point que le Southern Cameroon National Council (SCNC) a proclamé en 2017 la sécession des régions anglophones, et la création d’un nouvel État, « l’Ambazonie ».

Outre la volonté de garder un pays unifié et souverain, les autorités camerounaises ne sont pas disposées à accorder l’indépendance de cette région si stratégique et riche en ressources naturelles.

Dégradation de la situation économique du pays

La crise politique qui frappe le Cameroun a eu des effets non négligeables sur la conjoncture économique du pays. Des difficultés en grande partie dues à cette situation instable : déplacements massifs de population, usines vandalisées, entreprises à l’arrêt, retraits des investissements étrangers dans le secteur pétrolier, chômage en hausse… Les régions anglophones en crise ont vu leurs productions de cacao et caoutchouc chuter, impactant l’activité des principaux ports du pays. (cf. voir carte 2). De plus, les échanges commerciaux ont régulièrement été paralysés à cause des mesures gouvernementales pour étouffer les manifestations. Entre janvier et mai 2017, les régions anglophones ont été privées de connexion internet. En effet, de nombreux pays africains n’hésitent plus à couper l’accès au web et à tout autre type de télécommunication pour contrer des insurrections populaires, comme lors des élections en République démocratique du Congo en décembre 2018.    

Carte-Cameroun-GEMONUCarte 2 – Carte des ressources naturelles du Cameroun

Le 30 novembre dernier, la Confédération Africaine de Football (CAF) a décidé de retirer au Cameroun l’organisation de la prestigieuse Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2019). Plus qu’une humiliation, c’est un véritable manque à gagner pour le pays où d’importantes sommes d’argent avaient été investis pour organiser la compétition. La CAF justifie cette décision en soulignant le manque d’infrastructure du pays et les retards dans les constructions. Cependant, il est clair que les raisons sont diverses et que le Cameroun, au regard des conditions actuelles d’instabilité, n’était pas en mesure d’accueillir une telle compétition. Une nouvelle fois, le sport a servi d’outil de communication pour des fins plus politiques que footballistiques. Récemment, un article de l’association GEMONU, « le stade, nouvelle arène de géopolitique » d’Uriel N’gbatongo soulignait l’importance du sport comme prolongement du soft power et moyen de pression entre différentes nations.

La menace terroriste au Nord

A la dégradation sécuritaire des régions anglophones et aux difficultés économiques s’ajoutent la menace terroriste dans la partie Extrême-Nord du pays.

Terroristes-Cameroun-GEMONU

Cette région, coincée entre le Tchad et le Nigéria, est souvent pris pour cible par le groupe armé Boko Haram. Pillages, destructions de biens, homicides et enlèvements, en juin 2018, Amnesty International relatait les exactions commises par cette organisation djihadiste. L’ONG mettait en lumière ces atteintes aux droits humains des populations camerounaises, mais condamnait aussi la réponse excessive et peu maitrisée des forces de sécurité. Pour contrer ces incursions terroristes et assurer sa souveraineté, les autorités se seraient rendues coupables « de crime de droit international » en multipliant les arrestations arbitraires, actes de torture, et morts en détention. Un article de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) datant du 14 janvier 2016 insistait sur la multiplication des attentats-suicides au Cameroun. L’intensification du dispositif de sécurité au Cameroun mais aussi au Nigeria, au Tchad et au Niger avait fait reculer le groupe Boko Haram. Face à cette perte de terrain, l’organisation terroriste s’était tournée vers les attentats-suicides.

Anciennement considéré comme une île de calme relatif dans une région de crise, le Cameroun, marqué par son bilinguisme, est sur le point de dégénérer en guerre civile. Pour sortir de l’impasse, certains opposants tel que M. Kamto propose de favoriser la décentralisation, d’autres pensent à un retour au fédéralisme pour donner plus d’autonomie à chaque région. Cependant, pour le parti au pouvoir de M. Biya (RDPC), de telles mesures n’auraient pour seul résultat d’attiser les divisions régionales déjà existantes.

Cameroon, a former island of peace in crisis

Manifestations-Cameroun-GEMONU

Cameroon, both member of the International Organization of the Francophonie and the Commonwealth, is more than ever divided. Indeed, English-speaking minorities consider themselves marginalized compared to the French-speaking majority. Since 2016 teachers’ demonstrations, the North West and South West regions have been experiencing periods of unrest that have become increasingly worse – to the point where the NGO “International Crisis Group” classified this security deterioration among the 10 conflicts to be aware of in 2019 “10 conflicts to watch in 2019 » – .

The colonial legacy : the deep root of the current political crisis

Cameroun-territoire-histoire-GEMONUMap 1 – Former colonies in Cameroon from 1885 to 1960

In the aftermath of the First World War which led to the German defeat, the League of Nations (LN) divided the « Kamerun” territory in the form of a mandate to the Franco-British winners. About 80% of the former German imperial protectorate (1884-1916) has  been entrusted to France and the rest to the British Empire. (See map 1). Economic and political perceptions stood out quickly between the two entities. British Cameroon followed a more liberal and autonomous doctrine, in opposition to the centralized and authoritarian vision of the French side. The Federal Republic of Cameroon obtained its independence on October 1, 1961. The inhabitants of Southern Cameroon decided to join the new republic while those of Northern Cameroon opted for the attachment to English-speaking Nigeria. The federalist option proposed after the independence of the country could have reconciled the French and English-speaking entities but the system has been considered as too expensive and difficult to set up for the country. It was finally abandoned by President Ahmadou Ahidjo (1960-1982) who established in 1972 a united and centralized republic, to the dismay of the English-speaking minority populations.

Political longevity and feeling of exclusion

With 71.28% of votes cast, the re-election of Paul Biya on October 7, 2018 was not  a great surprise. However, this broad score does not reflect the popularity of this president in office since 1982 – as showed in the English-speaking areas where the participation rate do not exceed 5% -. The decisions and policies of the president are often decried by minorities who feel aggrieved or even marginalized. The populations of the English-speaking areas feel that the central authorities are trying to exclude them by introducing a process of “francophonisation” of the country: use of the CFA franc, French school calendar, uses of rules inspired by Latin law in contradiction to the common law of British origin, low political representation,… In 2016, the government’s decision to appoint French teachers to teach English in English-speaking areas was felt as a real provocation.

It was in this context of French “domination” that the two English-speaking regions expressed their dissatisfaction, for some in a peaceful way, like the Anglophone teachers’ strike in November 2016, for others in a violent way such as confronting the army and organizing large-scale kidnappings. The gap among communities widened to the point that the Southern Cameroon National Council (SCNC) proclaimed in 2017 the secession of English-speaking regions, and the creation of a new state, “Ambazonia”.

In addition to the desire to safeguard the country’s unit and sovereignty, the Cameroonian authorities do not want to grant the independence of this region so strategic and rich in natural resources.

Degradation of the country’s economic situation

The political crisis in Cameroon had a significant impact on the country’s economic situation. Indeed, many difficulties, largely due to this unstable situation, are to be observed : massive displacement of populations, vandalized factories, companies at a standstill, withdrawal of foreign investments in the oil sector, rising unemployment … Anglophone regions in crisis could see the sizable drop in cacao and rubber production impacting the activity of the main ports of the country. (see map 2). In addition, trade has been steadily paralyzed as a result of government measures to quell demonstrations. Indeed, between January and May 2017, many English-speaking regions have been deprived of internet connection. Indeed, many African countries no longer hesitate to cut access to the web and all other types of telecommunication to counter popular insurrections, such as during the elections in the Democratic Republic of Congo in December 2018.

Carte-Cameroun-GEMONUMap 2 – Cameroon’s natural resources

On November 30th, the Confederation of African Football (CAF) decided to withdraw Cameroon’s organization of the prestigious African Cup of Nations (CAN 2019). More than a humiliation, it is a real shortfall for the country as large amounts of money have been invested to organize the competition. CAF justified this decision highlighting the country’s lack of infrastructures and the many delays in construction. However, it is clear that the reasons are various and that Cameroon, in regard of current sources of instability, was not able to host such a competition. Once again, sport has served as a communication tool for more political purposes than football. Recently, an article written by Uriel N’gbatongo (GEMONU) called “the stadium, a new geopolitic arena” emphasized the importance of sport as an extension of soft power and a mean of pressure between nations and supranational entities.

The terrorist threat in the North

In addition to the economic deterioration of English-speaking regions and the many economic difficulties, the terrorist threat in the Far-North part of the country is exacerbating the situation.

Terroristes-Cameroun-GEMONU

This region, wedged between Chad and Nigeria, is often targeted by the Boko Haram armed group. Property looting, destruction of goods, killings and abductions, in June 2018, Amnesty International (AI) reported the many atrocities committed by this jihadist organization. The NGO highlighted these human rights abuses of the Cameroonian people, but also condemned the excessive response and little mastery of the security forces. Indeed, according AI, in order to counter these terrorist incursions and safeguard its sovereignty, the Cameroonian authority has been guilty of “crimes of international law” by increasing arbitrary arrests, acts of torture, and deaths in detention. An article from the Institute of International and Strategic Relations (IRIS) dated January 14, 2016 emphasized the proliferation of suicide bombings in Cameroon. The intensification of the security apparatus in Cameroon, but also in Nigeria, Chad and Niger had set back the Boko Haram group. Faced with this loss of ground, the terrorist organization turned to suicide bombings.

Formerly considered as an island of relative calm in a region of crisis, Cameroon is on the verge of being into a civil war. To break this impasse, some opponents such as Mr Kamto proposes to promote decentralization while others think of a return to federalism to give more autonomy to each region. However, according Mr Biya’s ruling party (CPDM), these measures would only serve to fan existing regional divisions.

Sources :

A. Mbohou, « La décentralisation mène plus rapidement à l’émergence », Cameroun Tribune, 03/01/2019, Available at :
https://www.cameroon-tribune.cm/article.html/23344/fr.html/la-decentralisation-mene-plus-rapidement-lemergence

S. Nguembock, « Multiplication des attentas-suicides au Cameroun : comment le pays fait-il face au défi sécuritaire ? », Institut de Relations Internationales et Strategiques (IRIS), 14/01/2016, Available at :
http://www.iris-france.org/69356-multiplication-des-attentats-suicides-au-cameroun-comment-le-pays-fait-il-face-au-defi-securitaire/

F. Essomba, D. Searcey, ”Thousands Flee in Cameroon as Separatists Battle for New Nation”, The New York Times, 24/09/2018, Available at:
https://www.nytimes.com/2018/09/24/world/africa/cameroon-ambazonia-secession.html

Cameroun 2017/2018, Amnesty International, Available at:
https://www.amnesty.org/fr/countries/africa/cameroon/report-cameroon/

«Au Cameroun anglophone, une répression aveugle et sanglante contre les séparatistes », Courrier International, 05/07/2018, Available at :
https://www.courrierinternational.com/article/reportage-au-cameroun-anglophone-une-repression-aveugle-et-sanglante-contre-les-separatistes

« CAN 2019 : L’Égypte et l’Afrique du Sud officiellement candidates à l’organisation de la Coupe d’Afrique », Le Monde, 14/12/2018, Available at :
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/12/14/can-2019-l-egypte-et-l-afrique-du-sud-officiellement-candidates_5397301_3212.html

« La Confédération africaine de football retire l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun », Le Monde, 30/11/2019, Available at :
https://www.lemonde.fr/football/article/2018/11/30/la-confederation-africaine-de-football-retire-l-organisation-de-la-can-2019-au-cameroun_5391108_1616938.html

« Cameroun : situation toujours bloquée dans les zones anglophones », RFI AFRIQUE, 02/01/2019, Available at :
http://www.rfi.fr/afrique/20190102-cameroun-anglophone-biya-icg-tanda-theophilus-crise

R. Malley, “10 conflicts to Watch in 2019”, International Crisis Group, 28/12/2018, Available at :
https://www.crisisgroup.org/global/10-conflicts-watch-2019

J. Tilouine, “Couper Internet, la nouvelle tentation des régimes africains » , Le Monde, 02/01/2019, Available at :
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/02/couper-internet-la-nouvelle-tentation-des-regimes-africains_5404490_3212.html

A. Bautzmann, « Atlas géopolitique mondiale 2019 » – édition de ROCHER

U. Ngbatongo, “Le stade, nouvelle arène géopolitique”, GEM ONU, 22/11/2018, Available at:

https://gemonu.com/2018/11/22/stadiums-the-new-geopolitic-arenas/#versionfrançaise

C. Holzbauer, « Déliquescence du pouvoir camerounais », Le Monde diplomatique, Decembre 2018, Available at :
https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/HOLZBAUER/59318

Carte 1 & 2

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/HOLZBAUER/59318

Image
https://www.courrierinternational.com/article/2014/12/31/l-armee-camerounaise-seule-face-a-boko-haram

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