» Le rythme et l’ampleur des changements géophysiques en Arctique n’ont aucun équivalent dans l’histoire des derniers millions d’année « , a écrit Jean-Michel Valentin dans son livre « Géopolitique d’une planète déréglée« . Effectivement, la banquise y aurait fondu de près de 40 % en 40 ans ce qui amène l’Arctique à s’inscrire dans des dynamiques géopolitiques à la fois dans un contexte régional caractérisé par des revendications territoriales, et dans un contexte global marqué par des tensions accrues entre Russie et Occident. 

D’ailleurs, l’Arctique fond bien plus rapidement que son opposé géographique, l’Antarctique. C’est un océan recouvert de glace, tandis que l’Antarctique est un continent surélevé recouvert de glace et de neige plus permanentes. Ainsi, face aux effets du réchauffement climatique, l’Arctique, ce nouvel Eldorado, n’aiguise pas seulement les appétits des grandes puissances du fait de l’immense diversité de ses ressources exploitables mais aussi par les routes maritimes concurrentielles que cette région pourrait apporter. En effet, la route du Nord-Est permettrait ainsi de relier l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique par le nord pour ainsi former le chemin le plus court reliant l’Europe à l’Asie avec 12 jours de moins qu’en passant par le canal de Suez. Cependant, comme souvent lorsqu’il est question d’exploitation et de partage des ressource la zone est sujette à de nombreuses tensions internationales. Qu’en est-il véritablement aujourd’hui des tensions et des revendications liées à l’Arctique ?

Un puit important de ressources minières et énergétiques

Tout d’abord, on peut comprendre que cette région du monde est sujette à de nombreuse convoitises étant donné sa richesse en termes de ressources. On estime que son sous-sol présente un important potentiel énergétique et minier avec des gisements de pétrole mais aussi de gaz, de plomb, de zinc, ou encore de minerais comme le tungstène, l’uranium, l’argent, l’or ou le diamant. Selon une l’agence américaine de recherche géopolitique, l’Arctique représente à elle seule 22 % des ressources énergétiques planétaires non découvertes encore mais techniquement exploitables. Pour ce qui est des pierres précieuses, l’Arctique recèlerait 9 % des réserves mondiales. Une bonne partie de ces métaux sont très recherchés du fait de leur caractère essentiel dans la fabrication de produits high-tech. Ainsi, ils pourraient altérer les rapports de force internationaux étant donné le monopole actuel de la Chine en la matière. En ce sens, l’Arctique représente à la fois une forme d’automatisation énergétique mais aussi une forme d’autonomisation technologique. De la même manière, les ressources halieutiques qui s’y trouvent sont une forme de ressource convoitée étant donné leur importance quantitative.

Des tensions de plus en plus marquées

Une région comme l’Arctique dont l’attractivité s’accroît avec le réchauffement climatique est aujourd’hui au cœur d’énormes enjeux stratégiques et géopolitiques. Cette attractivité accrue est à l’origine d’une augmentation des tensions territoriales.  La plus grande part des tensions concerne les pays frontaliers. Cet espace a pour riverains les États-Unis et plus précisément l’Alaska, le Canada, le Danemark avec le Groenland, la Norvège et la Russie. Aujourd’hui, l’ensemble de ces États réclament des droits sur l’Océan Arctique.

Cela a donné lieu à l’exacerbation des tensions et à une suite d’événements de revendication : en 2007, un sous-marin russe a planté un drapeau russe dans le fond de l’Arctique, soit à 4 200m de profondeur sous la banquise. En 2015 le président américain Obama a autorisé les forages de Shell en Arctique. Cela se fait aussi au travers du droit international à partir de la convention de Montego Bay de 1982 qui permet à un État côtier de revendiquer des droits sur les ressources du sol et du sous-sol de la haute mer. La Russie est revenue à la charge le 4 août 2015 auprès de la commission de la convention de la mer après s’être vue refuser sa demande formulée en 2002. Ses revendications tournent autour de trois principaux contrôle : l’accès aux ressources, celui des zones de pêche et celui des routes commerciales.

À Défaut d’un conflit généralisé, le choix de la coopération

Néanmoins, ces tensions ne se sont jamais transformées en conflit généralisé. A l’inverse, les puissances régionales ont fait le choix de la coopération. Pour ce faire, elle s’appuie sur des instances à l’instar du Conseil de l’Arctique, de la Conférence des parlementaires de la région arctique ou encore du Forum nordique. Ces organes, composés au minimum des 8 États de l’Arctique que sont le Canada, le Royaume du Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Russie, la Suède, les Etats-Unis ainsi que d’autres États observateurs servent de tribune où discuter des enjeux environnementaux dans la région ainsi que du bien-être des populations nordiques. Ceux-ci ont permis la résolution de plusieurs conflits frontaliers dont celui opposant la Russie à la Norvège concernant la mer de Barents. Ce conflit ayant pour origine les riches ressources halieutiques dont jouit cette mer s’est finalement soldé en 2010 par un compromis à l’amiable entre ces deux États.  Mais comment expliquer cette situation ? 

L’Arctique : un lieu des plus stratégiques militairement

Ce qui pourrait véritablement engendrer un conflit ce n’est pas l’exploitation des ressources mais l’intérêt stratégique et militaire que représente l’Arctique. En effet, la banquise rend les submersibles non facilement repérables par les sonars adverses. Elle constitue une sorte d’isolant à toute forme de signature acoustique, thermique et électromagnétique. La Russie compte bien en profiter. C’est pourquoi, elle revendique une extension de sa ZEE de 1,2 million de km2 auprès de la Commission des limites du plateau continental. Le Kremlin a également créé des commandos dédiés spécialement au combat en milieu arctique, a déployé des drones. En outre, une grande puissance lointaine est elle aussi très présente dans la région depuis 2004 : la Chine a en effet mis en place une base permanente en Norvège (Huanghe). Toutefois, cet intérêt stratégique n’est pas nouveau. En effet, au temps de la guerre froide, de nombreuses bases de sous-marins nucléaires ont été installées dans la région (Mourmansk, Arkhangelsk, Dickson, Nordvick, Providenia et Pevek). Quelle voie prendront les tensions géopolitiques dans la région : celle du compromis ou de la belligérance ?

Conclusion

In fine, la réalité est bien différente de ces idées reçues sur cette région. En effet, bien que les enjeux géoéconomiques soient bien réels, ceux-ci ne viennent pas forcément exacerber la conflictualité. Loin d’être un territoire livré à l’appétit vorace des puissances régionales et des grandes puissances lointaines, l’Arctique se caractérise par une forte coopération politique qui essaie d’organiser la recomposition des espaces de souveraineté dans un contexte de bouleversement majeur lié aux changements climatiques. 

ENGLISH

The Arctic: is it a new battleground for the world’s major powers?

“The pace and the scale of the geophysical changes in the Arctic have no equivalent in the history of the last few million years”, wrote Jean-Michel Valentin in his book Géopolitique d’une planète déréglée (Geopolitics of a deregulated planet). In fact, the ice pack has melted by almost 40% in 40 years.This means that the Arctic is part of geopolitical dynamics both in a regional context characterized by territorial claims and in a global context marked by increased tensions between Russia and the West.

Moreover, the Arctic is melting much faster than its geographical opposite, the Antarctic. It is an ocean covered by ice, while the Antarctic is a raised continent covered by more permanent ice and snow. Thus, facing the effects of the global warming, the Arctic, this new Eldorado, is not only whetting the appetites of the great powers because of the gigantic diversity of its exploitable resources. It is also because of the competitive maritime roads that this region could provide. The North-East Road would allow to connect the Pacific and Atlantic oceans by the north. It would create the shortest road between Europe and Asia, in 12 days less than by going through the Suez Canal. However, as it often occurs when it comes to the exploitation and sharing of resources, the area is subject to numerous international tensions. Nowadays, what about the real tensions and claims related to the Arctic? 

The Arctic is a major source of mineral and energy resources

To begin with, we can understand why this region of the world is subject to a great deal of envy given its wealth in terms of resources. It is estimated that its subsoil has significant energy and mining potential, with deposits of oil, gas, lead, zinc, and minerals such as tungsten, uranium, silver, gold, and diamonds. According to the American geopolitical research agency, the Arctic alone accounts for 22% of the world’s undiscovered but technically exploitable energy resources. In terms of precious stones, the Arctic is estimated to hold 9% of the world’s reserves. Many of those metals are highly sought after because of their essential nature in the manufacture of high-tech products. Thus, they could alter the international balance of power given China’s current monopoly in this area. In this sense, the Arctic represents both a form of energy and technological empowerment. Similarly, the fisheries resources found are a coveted form of resource given their quantitative importance.

Tensions are increasingly marked

A region such as the Arctic, whose attractiveness is increasing with global warming, is now at the heart of enormous strategic and geopolitical stakes. This increased attractiveness has led to growth of territorial tensions. Most of the tensions concern the border countries. This area is bordered by the United States, and more specifically by Alaska, Canada, Denmark with Greenland, Norway, and Russia. Today, all those states are claiming rights to the Arctic Ocean. 

This had led to the exacerbation of the tensions and a series of claim events: in 2007, a Russian submarine planted a Russian flag at the bottom of the Arctic, 4,200m below the sea ice. In 2015, US President Obama authorized Shell’s drilling in the Arctic. The claiming process can also be experienced through international law based on the 1982 Montego Bay Convention. It allows a coastal state to claim rights to the resources of the soil and subsoil of the high seas. On the 4th of August of 2015, Russia returned to the Sea Convention Commission after it was denied its claim made in 2002. Its claims revolve around three main controls: access to resources, fishing grounds and trade routes.

The choice to cooperate rather than to move towards a full-scale conflict

Nevertheless, these tensions have never turned into a full-blown conflict. On the contrary, the regional powers have opted for cooperation. To do so, they rely on bodies such as the Arctic Council, the Conference of Parliamentarians of the Arctic Region, and the Nordic ForumThose bodies, are composed of at least the eight Arctic states Canada, the Kingdom of Denmark, Finland, Iceland, Norway, Russia, Sweden, the United States, and other observer states. They provide a forum for discussing environmental issues in the region and the well-being of the northern populations. This has led to the resolution of several border conflicts, including the one between Russia and Norway over the Barents Sea. This conflict, which originated in the rich fisheries resources of this sea, was finally settled in 2010 by a friendly compromise between the two states.  But how can this situation be explained?

Firstly, 95% of the hydrocarbon resources of the Arctic Ocean are in already existing Exclusive Economic Zones (EEZs). Besides, these resources remain expensive to exploit because the operational conditions are still very difficult despite climate change. Furthermore, although the idea of opening new sea routes for trade has underwent a real boom in the context of melting ice, the fact remains that traffic is still minor. These passages remain difficult to access. In fact, Russia is obliged to use nuclear icebreakers to try to keep the North-East Passage praticable. Despite this, traffic in these waters is particularly complex since they freeze over almost every year. Thus, navigation in these waters requires substantial investments in reinforced hulls whose insurance is extremely expensive. Therefore, the economic exploitation of the Arctic’s resources and routes is limited to say the least.

The Arctic military is one of the most strategic place

What could really lead to a conflict is not the exploitation of resources but the strategic and military interest of the Arctic. In fact, the ice pack makes submersibles not easily detectable by the opponents’ sonars. It is a sort of insulator for all forms of acoustic, thermal, and electromagnetic signatures. Russia intends to take advantage of this. That is why Russia is claiming an extension of its EEZ of 1.2 million km2 from the Commission on the Limits of the Continental Shelf. The Kremlin has also created commandos dedicated to fight in the Arctic environment and has deployed drones. In addition, a distant great power has also had a strong presence in the region since 2004: China has set up a permanent base in Norway (Huang he). However, this strategic interest is not new. During the Cold War, numerous nuclear submarine bases were set up in the region (Murmansk, Arkhangelsk, Dickson, Nordvick, Providenia and Pevek). Which way will geopolitical tensions in the region choose: compromise or belligerence?

Conclusion

In fine, the reality is quite different from the preconceived ideas about this region. Although the geo-economic stakes are real, they do not necessarily exacerbate the conflict. Far from being a territory given over to the voracious appetite of regional and distant great powers, the Arctic is characterized by a strong political cooperation. It attempts to organize the reshaping of sovereignty spaces in a context of a major upheaval linked to climate change.

Flora Jezequel
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