Le lundi 26 septembre 2022, l’Europe se réveille divisée : la victoire de la coalition droite-extrême droite menée par le parti populiste, Fratelli d’Italia, lors des élections législatives italiennes confirme la fracture politique européenne entre nationalistes et européistes convaincus. Avec cette victoire, le camp nationaliste européen voit son cercle d’influence gagner un nouvel allié. Le symbole est d’autant plus fort qu’il s’agit d’un des membres fondateurs de la Communauté Economique Européenne, un pays pionnier de la construction européenne.

Les résultats italiens

Les résultats officiels des élections législatives donnent vainqueur la coalition de droite avec 46% des suffrages exprimés. Le grand vainqueur de l’élection est le parti d’extrême droite de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, avec 26% des voix : cela représente environ trois fois plus de voix que ses deux alliés de droite, Forza Italia de Silvio Berlusconi et La Lega conduite par Matteo Salvini, et autant que la coalition de gauche réunie autour du Parti démocrate. L’élément le plus surprenant est le relatif consensus national autour de la proposition politique faite par Meloni, ce qui est extrêmement rare dans l’histoire politique italienne de ces dernières années.

Source : Le Monde

D’après les résultats, deux poches de résistance à la vague électorale d’extrême droite se trouvent en Toscane et en Emilie-Romagne tandis que, nationalement, le populisme s’impose avec Fratelli d’Italia dans une écrasante majorité du pays et avec le Mouvement 5 Etoiles menée par Beppe Grillo majoritaire au Sud et en Sicile. Les deux régions du Val d’Aoste et du Trentin-Haut-Adige, qui jouissent d’une autonomie considérable d’un point de vue législatif et administratif, louent leur propre identité politique par la majorité donnée aux autonomistes.

La participation à une élection fait toujours figure de message envoyé aux politiques. Force est de constater que les résultats sont clairs : on note ainsi un fort recul du nombre de votants avec seulement 63,9% de voix exprimées (contre 73,09% en 2018). Ce phénomène va d’ailleurs de pair avec les différents résultats électoraux en Europe et renforce la question de l’essoufflement du système démocratique européen auprès de son peuple. A titre de comparaison, les dernières législatives en France avaient réuni 46,23% des votants au second tour (contre 42,64% en 2017). Le désintérêt pour la vie politique peut ainsi être vu comme un phénomène global à l’Europe et aux démocraties.

L’Italie, symbole de la tension politique en Europe

Or, l’Italie s’inscrit dans un contexte plus global au niveau européen. En effet, il ne s’agit pas du premier pays à basculer cette année dans le camp de l’extrême droite : ce mouvement avait débuté en Suède avec la coalition de quatre partis de droite et d’extrême droite dont fait partie celui des Démocrates de Suède. Le nationalisme en Europe est de retour au sein des pays de l’Est en particulier avec les revendications de souveraineté nationale et de conservatisme de la part de pays comme la Hongrie de Viktor Orban ou la Pologne de Mateusz Morawiecki : la victoire de Giorgia Meloni renforce le phénomène global de défiance vis-à-vis de Bruxelles.

L’élection de Meloni risque également d’être un bouleversement dans la composition du Conseil européen. Au sein de cette institution qui réunit régulièrement les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne, une nomination de Giorgia Meloni comme Premier Ministre italien ferait du groupe des Conservateurs et Réformistes européens la troisième force la plus importante du Parlement en matière de population, après les sociaux-démocrates et les libéraux (Renew). La montée en puissance du nationalisme et de l’euroscepticisme au sein des institutions européennes se renforce progressivement, ce qui pourra, à terme, remettre en cause certains principes et certaines politiques de l’Union européenne sur des thèmes comme les questions des valeurs européennes, de l’immigration, des frontières ou encore de l’armée européenne…

De plus, une partie de l’opinion publique se réjouit que d’autres pays comme la France résiste encore à cette montée de l’extrême droite mais cela n’est en réalité qu’un simple discours de façade. En effet, la France a vu, pour la première fois dans la Vème République, une candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, parvenir à deux reprises consécutives au second tour des élections présidentielles. En outre, depuis juin 2022, un nombre historiquement haut de députés d’extrême droite est entré à l’Assemblée Nationale avec 89 représentants du peuple au sein du groupe Rassemblement National. Les progressions de l’AFD en Allemagne ou de Vox en Espagne sont également des signes que l’ensemble des pays démocratiques européens est touché par cet essor du nationalisme, ce qui peut nous questionner sur les raisons de cette montée en puissance.

Les causes

Il s’agit d’abord de distinguer deux raisons à ce phénomène : la première serait culturelle et historique. C’est notamment le cas pour les pays de l’Est comme la Hongrie ou la Pologne, qui ont dû se battre pour exister en tant que peuple et résister par le passé aux invasions communiste et nazie. Ainsi, leur attachement à la souveraineté nationale est un leg du fait de l’Histoire de leur nation. C’est pour cette raison que les décisions prises par Bruxelles sont parfois vues comme les décisions prises par Moscou du temps de l’époque soviétique, un pouvoir centralisateur qui impose aux Etats membres des décisions, ce qui provoque le courroux de ces pays extrêmement attachés à leur prérogatives nationales. Ce phénomène était notamment visible en 2021 avec des tensions entre UE et Pologne concernant l’organisation de la justice et la nomination de magistrats.

Au-delà des tensions d’un point de vue culturel et historique, la seconde raison de ce phénomène aurait un lien avec le contexte actuel. En effet, on note un profond désamour des populations pour les démocraties et en particulier pour leur représentant : rares sont les dirigeants appréciés par leur peuple pour leur action. La crise économique, la crise sociale qui gronde, auxquelles s’ajoute la guerre et ses difficultés en matière énergétique constituent un véritable terreau favorable au développement du populisme et à un retour du nationalisme dans les esprits européens. La peur du déclassement vis-à-vis de la puissance montante chinoise ainsi que l’unilatéralisme américain extrêmement agressif concernant les entreprises et Etats européens durant le mandat Trump ont pu accentuer le sentiment populaire d’une Europe impuissante, lorsqu’il s’agit de répondre aux grands enjeux de demain.

Conclusion

Ainsi, la victoire de Giorgia Meloni s’inscrit dans un contexte tout particulier et n’apparaît pas comme un cas isolé de montée de l’extrême droite, mais plutôt comme la montée en puissance d’une colère au sein du système démocratique européen et occidental. Cette crise de confiance apparaît comme profonde et pourrait n’en être qu’à ses prémisses. Dans le cas italien, se pose néanmoins la question de savoir si Meloni sera réellement nommée Premier Ministre par le Président et combien de temps elle parviendra à garder cette fonction. Au vu de la stabilité du système politique italien ainsi que de la présence d’un personnage comme Matteo Salvini dans la coalition, Giorgia Meloni pourrait en effet faire face à de nombreuses difficultés dans sa gouvernance. Mais au-delà de ces considérations de politique italienne, il ne faudrait pas que le retour du nationalisme dans le pays de Dante soit l’annonciation d’un retour en Enfer pour un continent traumatisé par l’affrontement des velléités nationalistes.

// English // 

Georgia Meloni’s victory : the come back of nationalisms’ european Hell ?

On Monday 26 September 2022, Europe wakes up divided : the victory of the right-far-right coalition led by the populist party, Fratelli d’Italia, in the Italian general elections confirms the European divide between nationalists and committed Europeans. With this victory, the nationalist side wins a new ally in its circle of influence. The symbolism is all the stronger as it is one of the founding members of the European Economic Community, a pioneer country in the construction of Europe.

Italian results

The official outcome of the general elections shows the right-wing coalition winning 46% of the vote cast. The big winner is Giorgia Meloni’s far-right party, Fratelli d’Italia, with 26% of the vote : this represents about three times as many votes as its two right-wing allies, Silvio Berlusconi’s Forza Italia, and La Lega led by Matteo Salvini, and as many as the left-wing coalition gathered around the Democratic Party. The most surprising element is the relative national consensus around the political proposal made by Meloni, which is extremely rare in the Italian political history of recent years.

According to the outcome, two pockets of resistance to the swing of the far-right are found in Tuscany and Emilia-Romagna, while nationally populism prevails with Fratelli d’Italia in the overwhelming majority of the country and with the 5-Stars Movement led by Beppe Grillo in the majority in the South and in Sicily. The two regions of Valle d’Aosta and Trentino-Alto Adige, which have considerable autonomy, praise their own political identity through the majority given to autonomists.

In an election, the turnout always sends a message to politicians. The outcome are clear : there as been a sharp decline in the number of voters, with only 63,9% of votes cast (compared to 73,09% in 2018). This phenomenon goes hand in hand with the various electoral results in Europe and reinforces the question of the European democratic system running out of steam with its people. By way of comparison, the last general elections in France attracted 46,23% of voters in the second round (compared to 42,64% in 2017). The lack of interest in political life can thus be seen as a global phenomenon in Europe and in democracies.

Italy, symbolism of theEuropean political tension

However, Italy is a part of a more global context at European level. Indeed, it is not the first country to swing to the far-right this year : this movement began in Sweden with the coalition of four right-wing and far-right parties, including the Sweden Democrats. Nationalism is back in Europe in particular with demands for nationalist sovereignty from Eastern European countries such as Viktor Orban’s Hungary or Mateusz Morawiecki’s Poland : Giorgia Meloni’s victory reinforces the global phenomenon of mistrust towards Brussels.

Meloni’s election could also be an upheaval in the composition of the European council. in this institution, which regularly brings together the heads of State and governement of the EU, an appointment of Giorgia Meloni as Italian Prime Minister would make the European Conservatives and Reformists group the third largest force in the Parliament in terms of population, after the Social Democrats and Liberals (Renew). The rise of nationalism and euroscepticism within the European institutions is progressively strenghtening, which could, in the long term, call into question certain principles and policies of the EU on issues such as European values, immigration, borders or the European army…

Furthermore, a part of the public opinion is pleased that other countries like France or Germany are still resisting the rise of the far-right but this is really just naïve talk. Indeed, France has, for the first time in the History of the Fifth Republic, a far-right candidate, Marine Le Pen, reach the second round of the presidential elections on two consecutive occasions. Moreover, since June 2022, a historically high number of far-right MPs have entered the National Assembly with 89 representatives of the people in the Rassemblement National group. The rise of the AFD in Germany or Vox in Spain are also signs that all European democratic countries are affected by this rise in nationalism, which may lead us to question the reasons for this rise in power.

The causes of this rise

Firstly, there are two reasons for this phenomenon : the first is cultural and historical. This is particularly the case for Eastern European countries such as Hungary and Poland, which had to fight to exist as a nation and resist communist and Nazi invasions in the past. Thus, their attachment to national sovereignty is a legacy of their nation’s history. For this reason, decisions taken by Brussels are sometimes seen as decisions taken by Moscow during the Soviet era, like a centralising power that imposes decisions on the member states, which provokes the wrath of these countries extremely attached to their national prerogatives. This phenomenon was notably visible in 2021 with tensions between the EU and Poland concerning the organisation of justice and the appointment of magistrates.

Beyond the cultural and historical tensions, the second reason would have a link with the current context. Indeed, there is a deep dislike among the population for democraties and in particular for their representatives : few leaders are appreciated by their people for their action. The economic crisis, the growing social crisis, and the war and its difficulties in terms of energy constitute a real breeding ground for the development of populism and a return of nationalism in European minds. The fear of losing ground to the rising power of China, as well as the extremely agressive American unilateralism towards European companies and states during the Trump administration, my have accentuated the popular feeling that Europe is powerless to respond to the major challenges of tomorrow.

Conclusion

Thus, Meloni’s victory is part of a very particular context and does not appear to be an isolated case of the rise of the far-right, but rather the rise of an anger within the European and Western democratic system. This crisis of confidence appears to be deep and may only be in its infancy. In the Italian case, however, the question arises as to whether Meloni will actually be appointed Prime Minister by the President and how long still she will manage to hold this position. Furthermore, Meloni could face many difficulties in her governance because of the instability og the Italian political system and of the presence of a figure like Matteo Salvini in the coalition. But beyond these considerations of Italian politics, the return of nationalism in Dante’s country should not be the herald of a return to Hell for a continent traumatised by the clash of nationalist tendencies.

Lucas Villard
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