Depuis le 22 février, date des premières offensives russes en Ukraine, l’ordre international est plus que jamais perturbé. De telles attaques comme celles perpétrées par la Russie ne s’étaient jamais reproduites depuis la fin du second conflit mondial. Par conséquent, cette invasion remet en question à la fois les relations entre grandes puissances mondiales mais aussi la pérennité de certains projets, notamment celui des nouvelles routes de la soie chinoises. En effet, face à cette guerre d’une violence inédite qui se déroule à l’heure actuelle en Ukraine, la Chine se retrouve devant un choix cornélien : privilégier le long terme en restant quelque peu en retrait du conflit et de Vladimir Poutine ou bien rester l’alliée indéfectible du Kremlin et mettre en péril ses relations avec l’Europe. Bien qu’au tout départ, Xi Jinping semblait ne pas affirmer clairement le parti-pris de son pays pour la Russie (la Chine s’étant abstenue de voter la motion de condamnation de l’invasion russe en Ukraine lors du Conseil de sécurité de l’ONU le 26 février dernier), aujourd’hui, celle-ci semble davantage pencher du côté russe puisqu’elle a réitéré son amitié envers le Kremlin. De ce fait, l’enjeu est de taille pour la Chine qui suit de près les évènements qui se déroulent en temps et en heure sur le territoire ukrainien et une question en particulier reste en suspens : quel avenir pour les nouvelles routes de la soie ?

État des lieux : les routes de la soie, où en sont-elles ?

Afin de bien saisir tous les enjeux qui entourent les nouvelles routes de la soie chinoises, il est important de rappeler le contexte dans lequel le projet a vu le jour. Il s’agit d’un projet stratégique dont le principal objectif est de relier économiquement la Chine à l’Europe en établissant un vaste réseau de corridors routiers et ferroviaires à travers toute l’Asie centrale. Ici, on va davantage s’intéresser au volet terrestre des routes de la soie, bien qu’il existe également un versant maritime qui inclut les espaces africains riverains de l’océan Indien. Ce projet pharaonique fut développé par Xi Jinping en 2013, soit dès la première année de son mandat à la tête de l’Empire du Milieu, et permettrait à la Chine de s’imposer comme l’acteur au cœur des échanges mondiaux. Cette “ceinture“ englobera 68 pays représentant à eux seuls 40% du PIB mondial et les principales voies terrestres passeraient par le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l’Allemagne, la France et enfin le Royaume-Uni.

Mais concrètement, quelle serait la valeur ajoutée de ce projet pour la Chine ? Les bénéfices (économiques ici) sont multiples : à travers ces liaisons à grande échelle, la Chine serait en mesure d’accroître ses exportations, d’écouler sa production et de trouver des nouveaux marchés pour ses entreprises de BTP car celle-ci est actuellement en surcapacité industrielle. En ce qui concerne un autre domaine, l’énergie, la Chine y retrouve également de nombreux avantages car on le sait, la puissance chinoise est particulièrement dépendante des pays du Golfe et de la Russie pour ses importations en hydrocarbures. Passer par l’Asie centrale reviendrait donc à s’émanciper de cette dépendance et donc de diversifier et sécuriser ses approvisionnements énergétiques. Si l’on devait dire quelques mots sur la portée politique et géopolitique de ses nouvelles routes de la soie, on en déduit rapidement que ces dernières répondent à une volonté d’étendre l’influence chinoise et à une échelle plus interne, consolider l’intégrité de son territoire : en effet,  être sur tous les fronts permettrait au gouvernement chinois de stabiliser la région du Xinjiang, très riche en matières premières et régulièrement en proie à des conflits ethniques.

Par conséquent, après cet état des lieux, on voit très vite les différents enjeux qui se dessinent autour des nouvelles routes de la soie : avec le conflit en Ukraine, tous les regards sont portés sur la Chine et la décision qu’elle compte prendre aura des conséquences irréversibles sur l’économie mondiale. Regardons plus en détail ce qu’il pourrait se passer si la Chine décide de se rallier haut et fort à la Russie.

Quel avenir pour la « Belt and Road initiative » ?

Le 7 mars dernier, la Chine réaffirmait son amitié “à toute épreuve“ à la Russie. Toutefois, les nouvelles routes de la soie peuvent-elles véritablement résister à l’invasion russe en Ukraine et toutes les répercussions économiques que celle-ci va avoir ? Rien n’est moins sûr.

Comme on l’a dit précédemment, cette ceinture passe par l’Asie centrale et l’Ukraine constitue l’une des portes d’entrées vers le Vieux Continent. Or, avec les bombardements en masse de la Russie sur le territoire ukrainien, bon nombre d’infrastructures sont hors service. Mais outre le coût matériel, c’est surtout la réputation de la Chine qui est mise à rude épreuve : en effet, les plus grands transporteurs occidentaux comme le danois Maersk ou encore le suisse MSC ont d’ores et déjà annoncé la suspension de leur service en provenance et à destination de la puissance russe. Cette décision représente donc une perte de clients d’une extrême importance pour la Chine qui met déjà en péril toute la structure du projet. Et c’est là que l’on retrouve la position épineuse dans laquelle la Chine se retrouve dans le conflit en Ukraine : alors même que par ces nouvelles routes, la Chine espérait renforcer les liens commerciaux avec l’Europe, c’est toute une partie des infrastructures qui est remise en cause et à l’heure actuelle, c’est tout l’équilibre des relations sino-européenne qui est fragilisé encore plus qu’il ne l’était avant.

Enfin, les sanctions occidentales prises contre la Russie pourrait également toucher de plein fouet le pays de Xi Jinping : on sait que la Russie est maintenant complètement isolée du reste de la planète et les sanctions de l’Occident n’arrangent guère son cas : entre l’interdiction des transactions avec la banque centrale russe, le gel des avoirs, ou  encore l’interdiction de survol de l’espace aérien européen par les transports russes, la Russie se retrouve au plus mal économiquement parlant. Et ça, la Chine le sait bien. C’est pourquoi elle a tenu à mettre les choses au clair en demandant aux États-Unis “de ne pas nuire aux intérêts de la Chine“ tout en rappelant que “la Chine et la Russie continueront à mener une coopération économique et commerciale normal dans un esprit de respect mutuel, d’égalité et de bénéfice“ (propos de Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires Étrangères).

La Chine va-t-elle continuer de jouer la carte de l’attentisme ?

Si la Chine n’a pas officiellement apporté son soutien à la Russie de Vladimir Poutine, tout laisse penser que la Chine privilégiera son alliance avec le Kremlin plutôt que ses relations avec l’Occident. Avec une telle prise de décision, la Chine peut risquer gros en ce qui concerne les nouvelles routes de la soie car c’est tout le projet qui peut tomber à l’eau alors même que la Chine en avait fait une de ses priorités et ce depuis 2013.

Par ailleurs, il convient de rappeler que la Chine et la Russie sont toutes les deux membres de l’Organisation de Coopération de Shangaï, et en sont même le couple moteur. De plus, ces deux puissances ont souvent fait front uni face à l’Occident lorsque ce dernier infligeait des sanctions économiques aux deux parties. Il est donc naturel que la République de Chine ait exprimé sa profonde amitié, qu’elle qualifie même de « solide comme un roc », envers la Russie en ces temps troublés. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’elle a annoncé soutenir Vladimir Poutine et ses actions. Une position contradictoire qui reflète parfaitement la situation dans laquelle se trouve Xi Jinping qui marche sur des œufs depuis le début de cette crise. En effet, afficher son soutien à la Russie pourrait contraindre la Chine à subir des sanctions économiques occidentales alors que cette dernière connaît un ralentissement de son économie et a plus que jamais besoin du monde extérieur. De l’autre côté, tourner le dos à la Russie ne se révèlerait pas être une bonne idée car Moscou est un partenaire économique majeur de Pékin, et, en cas de victoire, il serait bon de rester dans les bonnes grâces de Poutine. C’est pourquoi à l’heure actuelle, la Chine opte plutôt pour l’attentisme face à l’invasion de l’Ukraine. En effet, le soutien n’a été pour l’instant que déclaratif (aucun soutien militaire ou logistique n’a été envoyé en Ukraine) et sur le front international, l’Ukraine ne se trouve pas dans l’environnement stratégique voisin de la Chine.

En fait, si on s’intéresse plus profondément aux relations sino-russes, on se rend compte qu’elles sont plus complexes qu’elles ne paraissent. Déjà, il y a une asymétrie flagrante : la Chine jouit d’une supériorité indéniable sur de nombreux fronts, par exemple, la Russie est devenue un simple pourvoyeur d’énergie et de matières premières pour la Chine, les investissements massifs dans la R&D pourraient permettre à la Chine de rattraper son retard en ce qui concerne l’exportation d’armes et la domination pourrait s’exacerber davantage avec la Belt and Road Initiative. C’est pourquoi on peut aujourd’hui envisager toutes les retombées économiques qu’un soutien officiel de la Chine envers la Russie pourrait avoir, mais cela relève uniquement du spéculatif pour le moment.

Les nouvelles routes de la soie connaissent donc un avenir des plus incertains : à l’heure où la Russie semble déterminée à prendre l’Ukraine, la Chine se retrouve coincée. Soutenir la Russie pourrait avoir de graves conséquences économiques car les partenaires européens pourraient décider de fuir le projet. Toutefois, tourner le dos à Vladimir Poutine reviendrait également à se mettre une épine dans le pied. Finalement, on voit que pour l’instant, la meilleure solution reste l’attentisme mais cela ne saurait durer éternellement car pour survivre à sa crise de surproduction industrielle, la Chine a besoin de l’Occident et encore plus de ces nouvelles routes de la soie. Il ne reste plus à Xi Jinping qu’à espérer que les pourparlers entre la Russie et l’Ukraine aboutiront à des accords et à une accalmie qui lui permettront de mener à bien son projet et de contribuer à la relance de la croissance chinoise.

Site Web | Plus de publications