La crise en Ukraine a donné lieu à un curieux manège. Le président de la République française a mené un marathon diplomatique de plus de 36 heures de déplacement, entre Moscou, Kiev et Berlin. Le jeune chef d’Etat s’est imposé dans son rôle de responsable de la diplomatie française et de chef des Armées. Son mandat lui a donné l’occasion de s’affirmer comme le principal porte-parole de la politique étrangère française.  Pour autant, la tournure déroutante prise par les discussions avec Moscou, ainsi que le récent revers diplomatique avec le Mali peuvent interroger quant à l’efficacité de la nouvelle diplomatie française. Alors que la politique étrangère n’a qu’une place mineure dans le débat électoral, il est nécessaire de dresser un bilan de la politique étrangère du président Macron.  

Jeudi 10 septembre, le président français Emmanuel Macron a accueilli les six autres dirigeants des pays de l'Europe du Sud pour adopter une position commune face à la Turquie en Méditerranée orientale

Emmanuel Macron, le candidat de la rupture ? 

Lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron se présente en rupture avec la politique étrangère de ses prédécesseurs. Européiste convaincu, il signifie son intention de mettre fin au néo-conservatisme à la française et à la politique interventionniste française au profit du multilatéralisme. Le candidat Emmanuel Macron apparaît alors comme le représentant de la doctrine inventée par Hubert Védrine : le gaullo-mitterrandisme. Cette doctrine promeut une politique d’indépendance stratégique française au sujet de la rivalité sino-américaine : une position d’allié non-aligné aux Etats-Unis est donc défendue par le candidat de La République en Marche qui se place alors en filiation directe avec les présidents De Gaulle et Mitterrand, et apparaît en rupture avec la politique menée par le président Sarkozy dont le mandat avait été marqué par le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. La déclaration faite par le président Macron en novembre 2019 dans laquelle l’OTAN est décrite « en état de mort cérébrale » prouve bien cette volonté d’indépendance vis-à-vis de la puissance américaine : cette position lui permet d’intégrer au débat le projet d’une Europe de la défense. Au début de son mandat, le plus jeune président français souhaite ainsi apparaître en rupture avec son homologue américain comme le montre son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2017. Emmanuel Macron s’est alors opposé à la politique climatique de Donald Trump et en particulier à sa décision de quitter les accords de Paris. A l’époque, il apparaît comme un rival libéral au président américain pour les journaux du New York Times et du Washington Post. Les relations franco-américaines oscillent par la suite entre rafraichissement et rapprochement selon les sujets et les périodes. 

Une reprise des relations avec la Chine est initiée avec une visite présidentielle à Pékin en 2019 ou avec le marrainage, par Brigitte Macron et la première dame chinoise Peng Liyuan, du premier bébé panda né en France, Yuan Meng. Or, cette volonté de rupture avec ses prédécesseurs sur le fond reprend des éléments typiques de la politique étrangère habituelle comme le montre la réception organisée à Versailles pour rétablir une relation avec le président russe, Vladimir Poutine. 

France - Zoo de Beauval. Le bébé panda Yuan Meng baptisé par Brigitte Macron  - Le Télégramme

Un président isolé au sein du concert international 

La position internationale d’Emmanuel Macron a perdu de sa superbe au cours de son mandat. Ainsi, l’élection de Joe Biden a rendu obsolète la position internationale défendue par Macron – à savoir un anti-trumpisme par le dialogue. En effet, la défaite de Trump a rendu inutile la position que Macron avait à l’international. En outre, sa manière de discuter avec les partenaires européens l’a progressivement isolé du concert des Nations et le manque de soutien de plusieurs Etats européens a parfois été criant sur certains dossiers comme l’intervention au Mali. Une opposition ponctuelle avec Angela Merkel a notamment eu lieu au sujet du gazoduc Nord Stream 2 ou également avec l’Italie lors de la tentative de paix menée sans l’Union européenne à la Celle-Saint-Cloud en 2017. 

De plus, sa politique intérieure a également eu des conséquences sur son image à l’international. Sa gestion du phénomène des Gilets Jaunes et sa politique de soutien économique aux entreprises lors de la crise du Covid-19 l’ont ainsi fait passer du statut de dirigeant libéral à celui de dirigeant illibéral aux yeux de bon nombre de spécialistes américains et occidentaux. 

L’effacement du rôle du quai d’Orsay au profit du président dans les affaires diplomatiques 

Or, la personnalité d’Emmanuel Macron n’est peut-être pas la seule cause des difficultés en matière de politique étrangère. En effet, lors de l’instauration de la Vème République, la fonction présidentielle a été réévaluée et la politique étrangère a été présidentialisée au détriment des diplomates du Quai d’Orsay. Symbole de ce phénomène, le candidat Macron a critiqué ce qu’il appelle l’Etat profond. Considérant que les diplomates ralentissent la politique, le ministère des Affaires étrangères est marginalisé sous sa présidence. Macron met ainsi en concurrence le premier réseau diplomatique du monde avec d’autres acteurs comme l’Agence française de développement, les Renseignements ou encore le Trésor. Selon certains diplomates, cette gestion éloigne les experts des choix pris et tend à personnifier les options possibles, ce qui peut entrainer un certain nombre d’erreurs d’appréciation. D’autres anciens diplomates considèrent sa volonté de vouloir composer avec les grandes entreprises privées comme un atout dans un monde où la mondialisation est plus que renforcée. 

Cette hyper-présidentialisation fait ainsi peser un danger sur la diplomatie française et son efficacité. La gestion du dossier libanais est un symbole de ce phénomène : l’aide et le plan d’action annoncés par la France au peuple libanais sont par exemple dirigés par le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, sans réel appui de l’acteur diplomatique dans ce dossier aujourd’hui oublié. La politique étrangère est donc vue sous le prisme des grandes annonces et cela, au détriment de l’efficacité. 

Ainsi, la personnification de la politique étrangère par le Président de la République est inhérente à la Vème République mais ce système atteint son paroxysme du fait de la personnalité d’Emmanuel Macron, un personnage brillant qui, au cours de ses précédentes carrières dans la finance, a réussi seul. 

Un président qui utilise l’Histoire pour établir des relations apaisées ? 

L’utilisation de l’Histoire apparaît comme un nouvel outil développé par la politique étrangère macronienne. En effet, lors d’un déplacement à Alger pour échanger avec des membres du gouvernement algérien en janvier 2017, le candidat Emmanuel Macron souhaite apaiser les relations avec l’Algérie en reconnaissant les crimes commis par la France lors de la colonisation. Il emploie même le terme de crime contre l’Humanité en ce qui concerne notamment le recours à la torture lors de la bataille d’Alger en 1957. Ce moment de la campagne a perduré durant son mandat avec le rapport rédigé par l’historien Benjamin Stora. Utiliser l’Histoire pour normaliser les relations entre la France et les autres pays apparaît alors comme une véritable méthode macronienne. Le cas du Rwanda avec la commission Duclert a par exemple été un symbole de cette volonté de lancer, autour d’une vision historique apaisée, de nouvelles coopérations internationales. En 2021, il profite de l’invitation du président rwandais Paul Kagame pour renforcer les projets menés par l’Agence française de développement et rendre un hommage mémoriel. Alors que certains s’appliquent à voir dans cette politique une action de l’ancien assistant éditorial du philosophe Paul Ricoeur, d’autres dénoncent un coup politique visant à occulter les difficultés du chef de l’Etat sur le plan de la politique intérieure. 

Emmanuel Macron et Paul Kagame à Kigali le 27/05/2021

Conclusion:

Ainsi, Emmanuel Macron apparaît comme un candidat de la rupture avec des propositions marquantes : un multilatéralisme assumé, une Europe forte, la fin de l’interventionnisme. Or, sa volonté de fonctionner par coup diplomatique, comme dans le secteur de la fusion-acquisition, ainsi que ses prises de décision solitaires accentuent l’hyper-présidentialisation de la politique étrangère française. Il s’est progressivement isolé des autres acteurs clés qui auraient pu être des alliés. Au cours des derniers mois, les prémices d’une alliance avec l’européiste italien, Mario Draghi, sont visibles et peuvent constituer un motif d’espoir d’évolution positive. Les Français lui laisseront-ils néanmoins une chance ?  

Macron et Draghi lancent le débat sur les règles budgétaires européennes |  Les Echos

ENGLISH VERSION:

2022 Presidential elections: Assessment of 4 years of Emmanuel Macron’s foreign policy.

The crisis in Ukraine has resulted in a curious ploy. The president of the French republic has
conducted a more than 36 hours diplomatic marathon, between Moscow, Kiev and Berlin. The young
president imposed himself as the responsible of the French diplomacy and also as the head of the armies.
His mandate gave him the opportunity to assert himself as the main spokesperson of the French foreign
policy. However, the confusing turn taken by the discussions with Moscow, as well as the recent diplomatic
setback with Mali, may question about the effectiveness of the new French diplomacy. As the foreign policy
has only a minor place among the electoral debate, it is necessary to draw up an assessment of President
Macron’s foreign policy.

Emmanuel Macron, the rupture candidate?

During the 2017 presidential elections, Emmanuel Macron presents himself as the candidate in
rupture with his predecessors’ foreign policy. Real pro-European, he confirms his intention to end with the
French neo-conservatism and to end with the interventionist policy in favor of multilateralism. The candidate
Emmanuel Macron then appears as the representative of the doctrine invented by Hubert Védrine: Gaullo-
Mitterrandism. This doctrine promotes a policy of French strategic independence about the Sino-American
rivalry: a position of non-aligned ally to the United States is therefore defended by the candidate of La
“République en Marche”, who then places himself in filiation with Presidents De Gaulle and Mitterrand. It
then appears to break with the policy conducted by President Sarkozy, whose mandate had been marked
by the return of France to the integrated command of NATO. The statement made by President Macron in
November 2019, in which NATO is described as « en état de mort cérébrale » (“in a state of brain dead”),
clearly demonstrates this desire for independence from American power: this position allows him to
integrate the project of a European defense into the debate. At the beginning of his term, the youngest
French president thus wished to appear to be at odds with his American counterpart, as shown in his
speech to the UN General Assembly in September 2017. Emmanuel Macron then appears opposed to
Donald Trump’s climate policy and in particular his decision to leave the Paris agreements. At the time, he
appeared as a liberal rival to the American president for the New York Times and Washington Post
newspapers. Franco-American relations subsequently oscillated between refreshment and rapprochement
depending on the subject and periods.

A recovery of the relations with China is initiated during a presidential trip in Pekin in 2019, or also
with the fact the Brigitte Macron and the Chinese first lady Peng Liyuan became the godmothers of the first
baby panda born in France, Yuan Meng. But, this wish of rupture with his predecessors is based on the
same typical elements of the habitual foreign policy as it has been shown by the reception organized in
Versailles in order to restore a relationship with Russian President Vladimir Putin.

An isolated President within the international concert

The international position of Emmanuel Macron has become less intense during his mandate. Thus,
the election of Joe Biden has rendered obsolete the international position defended by Macron – namely,
anti-Trumpism through dialogue. Indeed, Trump’s defeat has made Macron’s international position useless.
In addition, his way of discussing with European partners has gradually isolated him from the concert of

nations, and the lack of support from several European states has sometimes been glaring on certain issues
such as the intervention in Mali. A punctual opposition with Angela Merkel has taken place on the subject of
the Nord Stream 2 gas pipeline or also with Italy during the peace attempt carried out without the European
Union in La Celle-Saint-Cloud in 2017.
Furthermore, his domestic policy has also affected his image internationally. His management of the
Yellow Vests phenomenon and his policy of economic support for businesses during the Covid-19 crisis
have thus turned him from a liberal to an illiberal leader at the eyes of many American and Western
specialists.

The erasure of the Quai d’Orsay role in favor of the President’s role in diplomatic matters.

But, Emmanuel Macron’s personality his maybe not the only cause in foreign policy difficulties. In
fact, when the fifth republic has been instaured, the presidential function has been re-evaluated and foreign
policy has been presidentialized to the detriment of the diplomats of the Quai d’Orsay. Symbolic of this
phenomenon, candidate Macron has criticized what he calls the deep state. Considering that diplomats slow
down politics, the Ministry of Foreign Affairs is marginalized under his presidency. Macron is thus pitting the
world’s leading diplomatic network against other actors such as the French Development Agency,
Intelligence or even the Treasury. According to some diplomats, this management distances experts from
the choices made and tends to personalize the possible options, which can lead to a certain number of
errors of appreciation. Other former diplomats consider his willingness to deal with large private companies
as an asset in a world where globalization is more than reinforced.

This hyper-presidentialization thus put in danger the French diplomacy and its efficacy. The
management of the Libanese file is a symbol of this phenomenon: the aid and action plan announced by
France to the Lebanese people are, for example, directed by the Secretary General of the Elysée, Alexis
Kohler, without any real support from the diplomatic actor in this now forgotten issue. Foreign policy is
therefore seen through the prism of big announcements, to the detriment of effectiveness.
Thus, the planning of foreign policy by the President of the Republic is inherent to the Fifth Republic,
but this system reaches its paroxysm because of the personality of Emmanuel Macron, a brilliant character
who, during his previous careers in finance, succeeded alone.

A President that is using History in order to establish peaceful relationships?

The use of History appears as a new tool developed by Macron’s foreign policy. In fact, during a visit
in Alger to exchange with the members of the Algerian government in January 2017n the candidate
Emmanuel Macron wishes to attenuate realtions with Algeria by recognizing the crimes France have
committed during the colonization. He even used the term « crime against humanity » with regard to the use of
torture during the battle of Alger in 1957. This moment in the campaign continued during his term of office
with the report written by the historian Benjamin Stora. Using history to normalize relations between France
and other countries appears to be a real “Macronian” method. For example, the case of Rwanda with the
Duclert Commission was a symbol of this desire to launch new international cooperation around a calmed
historical vision. In 2021, he will take advantage of the invitation of Rwandan President Paul Kagame to
strengthen the projects led by the French Development Agency and pay a memorial tribute. While some

people see in this policy an action of the former editorial assistant of the philosopher Paul Ricoeur, others
denounce it as a political stunt aimed at hiding the difficulties of the head of state in domestic politics.

Conclusion:

Thus, Emmanuel Macron appears to be a candidate of rupture with striking proposals: an assumed
multilateralism, a strong Europe, the end of interventionism. However, his willingness to operate by
diplomatic coup, as in the Merge &Acquisition sector, as well as his solitary decision-making accentuate the
hyper-presidentialism of French foreign policy. He has gradually isolated himself from other key players who
could have been allies. In recent months, the beginnings of an alliance with the Italian Europeanist, Mario
Draghi, are visible and may constitute a reason of hope for positive developments. Nevertheless, will French
people give him a chance?

SOURCES

Bibliographie : 

Vidéo Youtube du 24 novembre 2021 Comprendre le monde S5 épisode 13 Pascal Boniface « Alain Richard – « Diplomatie d’Emmanuel Macron : quelle cohérence ? » » : https://www.youtube.com/watch?v=V4Q2ZKdwLS0&list=WL&index=54 

Vidéo Youtube du 1er décembre 2021 Comprendre le monde S5 épisode 14 Pascal Boniface « Michel Duclos – Diplomatie de Macron : multilatéralisme, USA, Chine, Russie, Etat profond » : https://www.youtube.com/watch?v=m1N5oTeknuU&list=WL&index=53 

Podcast du 15 janvier 2021 RFI, Géopolitique, le débat « Politique étrangère de la France : y a-t-il une marque Macron ? » 

Podcast du 17 septembre 2021 RFI, Géopolitique, le débat « La France : une politique étrangère décalée ? » 

Podcast du 28 janvier 2022 RFI, Géopolitique, le débat « Quels choix pour la France ? » 

Iconographie : 

Photo du Med7 à Ajaccio : https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/revue-de-presse-en-mediterranee-front-commun-des-pays-du-sud-face-a-la-turquie/ 

Photo des couples présidentiels français et américain lors du 14 juillet 2017 : https://www.lefigaro.fr/international/2018/02/07/01003-20180207ARTFIG00119-impressionne-par-le-14-juillet-donald-trump-veut-un-defile-militaire-a-washington.php 

Photo Macron Trump : https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/10/elections-americaines-2020-pour-emmanuel-macron-une-presidentielle-aux-multiples-lecons_6059155_823448.html 

Photo de Brigitte Macron lors de sa rencontre avec Yan Meng : https://www.letelegramme.fr/france/zoo-de-beauval-le-bebe-panda-yuan-meng-baptise-par-brigitte-macron-05-12-2017-11766802.php 

Photo de Macron avec Kagame lors de sa visite au Rwanda : https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/visite-demmanuel-macron-a-kigali 

Photo de Macron et Draghi lors de la signature du traité du Quirinal : https://www.lesechos.fr/monde/europe/macron-et-draghi-lancent-le-debat-sur-les-regles-budgetaires-europeennes-1374611 

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