Le 31 janvier dernier, après une montée des tensions diplomatiques franco-maliennes, la junte militaire malienne a donné 72 heures à l’ambassadeur français pour quitter Bamako. Cette décision, lourde de conséquences, est le point culminant des désaccords – de plus en plus nombreux depuis l’été 2020 – entre les deux pays. Retour sur la relation forte qui lie ces deux États.

France – Mali : une histoire de longue date

La France et le Mali ont une longue histoire commune : À la fin du XIVè siècle, alors que la France constitue son empire colonial en remontant le long du fleuve Sénégal, le Soudan français est créé par décret, puis intégré à l’Afrique-Occidentale française. Pendant quelques décennies, ce qui deviendra le Mali se développe sous l’égide de la France, qui œuvre surtout pour la création d’un système permettant d’exploiter les ressources naturelles de ce qui était alors le Soudan français. Métaux précieux, productions agricoles et même biens culturels, nombre de ressources sont acheminées en France grâce à un système ferroviaire développé sous l’impulsion française. Seulement, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la puissance coloniale est affaiblie, et les mouvements nationalistes prennent de l’ampleur au Soudan français. Ceux-ci mèneront, en 1960, à l’indépendance de la nouvellement nommée République du Mali.

Toutefois, les liens militaires entre les deux États se sont renforcés en 2013, quand la France décide de se lancer dans une lutte antiterroriste et monte l’opération Serval, affichant pour objectif principal de contenir la progression d’Al-Qaeda au Maghreb Islamique. En 2014, après une défaite du Mali face à des groupes rebelles, l’opération Serval devient l’opération Barkhane, qui passera de 3 100 soldats à sa création à 5 100 en 2020. Plus récemment, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, deux axes ont été privilégiés pour défendre le Mali : d’un côté, l’internationalisation du conflit à travers le groupement de forces spéciales Takuba, qui réunit des soldats de nombreux pays de l’Union Européenne, dont le Danemark, l’Allemagne et la Belgique, et qui a pour objectif de former les soldats maliens. De l’autre, le renforcement des troupes des armées du cadre de coopération G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Burkina Faso, Niger et Tchad), afin que les armées nationales soient de moins en moins dépendantes de l’aide occidentale.

Les deux coups d’État successifs de 2020 et 2021 ont marqué un tournant dans les relations franco-maliennes. Le 18 août 2020, alors que les forces armées maliennes renversent Ibrahim Boubacar Keïta, alors président de la République malienne depuis 2013, la France condamne le coup d’État et demande que le pouvoir soit remis au civil, mais ne prend pas de mesure concrète. Toutefois, le 24 mai 2021, quand le vice-président Assimi Goïta annonce avoir renversé l’exécutif et pris le pouvoir, la réaction française ne se fait pas attendre : en plus d’une condamnation officielle des événements, le pays annonce la suspension des opérations militaires en cours au Mali. Si, depuis, les actions militaires françaises ont repris sur le sol malien, la relation entre les deux États reste compliquée.

Des relations compliquées par un repli de la junte malienne sur elle-même

Dans ce contexte de dégradation des relations franco-maliennes est né le sentiment anti- français dans le pays africain. Depuis 2020, les militaires et les civils français basés au Mali

rapportent une hausse du sentiment d’hostilité à leur égard et des critiques adressées envers la présence militaire française. Ce sentiment a pu être exacerbé par des déclarations officielles du gouvernement malien : mi 2021, la France décide de diminuer peu à peu le nombre de soldats affectés à l’opération Barkhane, avançant la nécessité pour le Mali de s’émanciper de l’aide occidentale. Suite à cette annonce, le premier ministre malien avait dénoncé publiquement un « abandon en plein vol », propos que le président de la République française avait qualifiés de « honte » de la part d’un « gouvernement qui n’en est pas un », remettant ainsi en cause la légitimité de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’État.

Suite à la diminution du nombre de soldats français sur le sol malien, la junte avait été soupçonnée d’avoir pris contact avec des groupes paramilitaires russes, ce qui avait encore compliqué les relations avec les États européens. L’armée américaine et l’ONU ont confirmé ces soupçons courant janvier 2022, en affirmant que le groupe Wagner était désormais présent au Mali, et ce suite à une demande de la junte militaire. La présence de ce groupe, accusé d’exactions et de pillages à l’encontre de civils en Centrafrique, inquiète l’Union Européenne et les États-Unis, qui reprochent à la Russie de cacher des informations majeures quant au déploiement de ce groupe au Mali. Si Moscou dément entretenir des liens avec le groupe paramilitaire, Evguéni Prigojine, à la tête du groupe Wagner, est également un proche du Kremlin. Ainsi, la situation se compliqué et implique un troisième acteur, accentuant encore le caractère international du conflit.

Avant l’appel malien à ce groupe de mercenaires, le gouvernement français avait jugé que la junte militaire ne cesse de « multiplier les provocations », comme l’avait expliqué la ministre des Armées, Florence Parly. Tout d’abord, les élections présidentielles, qui devaient assurer un retour à l’ordre constitutionnel, prévues en 2022, ont été repoussées de 5 ans, ce qui a continué de mettre en doute la légitimité démocratique du régime en place. Ensuite, le pays africain a refusé d’associer les partenaires des États ouest-africains de la Cédéao aux négociations quant à ces élections. Suite à ces événements, et avec le soutien occidental, les pays de l’organisation ouest-africaine ont fermé leurs frontières avec le Mali, et lui ont imposé un embargo économique et financier. Dans ce contexte de montée des tensions diplomatiques, un événement plus récent est venu mettre le feu au poudre : la demande de la part de Bamako au gouvernement danois de retirer ses soldats impliqués dans la task force Takuba, alors même que Jeppe Kofod, ministre des Affaires étrangères du Danemark, affirmait avoir reçu une « invitation claire » du gouvernement malien à rejoindre l’opération européenne. Suite à cette nouvelle, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères français, appuyé par sa collègue du ministère des Armées, déclarait « Cette junte est illégitime et prend des mesures irresponsables ». Il n’en fallait pas plus pour le gouvernement malien, qui a apporté une réponse en deux temps : au cours d’une allocution, un de ses hauts responsable a invité Florence Parly à « se taire », et a exigé des excuses du gouvernement danois. Le 31 janvier dernier, face à l’absence de coopération des pays européens, Bamako a annoncé le renvoi de l’ambassadeur français Joël Meyer, avec un délai de 72 heures.

La présence européenne au Sahel remise en question

Au vu de l’état des relations franco-maliennes, la perspective d’un retrait des troupes françaises et européennes dans les mois à venir se dessine de plus en plus clairement. Seulement, des arguments de sécurité freinent cette hypothèse, et ouvrent un débat, sur les plans français et européen. La junte militaire malienne s’étant montrée ouvertement défavorable aux choix européens dans la gestion de leur présence au Sahel, il paraît compliqué

pour les militaires européens, et majoritairement français, de continuer à risquer leur vie sur un territoire malien qui ne semble pas reconnaître les efforts occidentaux.

Cependant, comme l’a souligné Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement français, le choix d’être présent sur le territoire malien ne poursuit pas le seul objectif d’apaisement des conflits dans la zone du Sahel : en combattant la menace terroriste dans cette région, les gouvernements éloignent cette menace de l’Occident, et protègent donc les citoyens français, et plus largement européens. Pour cette raison, la France et un bon nombre de pays européens ont affiché leur volonté de continuer à coopérer avec les pays du Sahel, tout en condamnant la gestion du Mali par la junte militaire. Ainsi, il apparaît maintenant plutôt clairement que les pays européens présents au Mali maintiendront leur présence dans la région, mais sous des modalités différentes. D’après Gabriel Attal toujours, les pays du groupement de forces spéciales Takuba sont en négociations, et se positionneront d’ici à mi- février sur l’évolution de leur présence dans la région. S’il paraît compliqué de conjecturer sur l’évolution de cette situation, il est important de rappeler que la France avait déjà entamé un repli progressif des troupes avant la montée de ces tensions, et a confirmé sa volonté de continuer à travailler en ce sens.

Pour approfondir :

Vidéo – 40 mins : https://www.youtube.com/watch?v=aVTMBl4IBR4

France – Mali: towards the end of military cooperation?

On January 31, after a rise in Franco-Malian diplomatic tensions, the military government gave the French ambassador 72 hours to leave Bamako. This decision, which had far-reaching consequences, was the culmination of disagreements – increasingly numerous since the summer of 2020 – between the two countries. A retrospective on the strong relationship between these two countries.

France – Mali: a long history

France and Mali have a long common history: at the end of the 14th century, when France was establishing its colonial empire by moving up the Senegal River, French Sudan was created by a decree, then integrated into French West Africa.

For a few decades, the area that was to become Mali develops under the patronage of France, which works above all for the creation of a system to exploit the natural resources of what was then French Sudan. Precious metals, agricultural products, and even cultural goods, many resources were transported to France thanks to a railway system developed under the French impulse. However, in the aftermath of the Second World War, the colonial power was weak, and nationalist movements gained momentum in French Sudan. These lead, in 1960, to the independence of the newly named Republic of Mali.

However, military ties between the two states were strengthened in 2013, when France decided to embark on a fight against terrorism and mounted Operation Serval, with the main objective of limiting the advance of Al-Qaeda in the Islamic Maghreb. In 2014, after Mali’s defeat by insurgent groups, Operation Serval became Operation Barkhane, which grew from 3,100 soldiers at its establishment to 5,100 by 2020. More recently, under the leadership of Emmanuel Macron, two axes have been privileged to defend Mali: on the one hand, the internationalization of the conflict through the Takuba special forces group, which brings together soldiers from many EU countries, including Denmark, Germany, and Belgium, and whose objective is to train Malian soldiers. On the other hand, the reinforcement of the troops of the armies of the G5 Sahel cooperation network (Mali, Mauritania, Burkina Faso, Niger, and Chad), so that the national armies are less and less dependent on Western aid.

The two following Coups d’état in 2020 and 2021 marked a turning point in Franco-Malian relations. On August 18, 2020, when Malian armed forces overthrew Ibrahim Boubacar Keïta, then president of the Malian Republic since 2013, France condemned the Coup d’état and demanded that the power be transferred to civilians but did not take any concrete action. However, on May 24, 2021, when Vice-President Assimi Goïta announced that he had overthrown the executive and taken power, the French reaction was quick to follow; in addition to an official condemnation of the events, the country announced the suspension of ongoing military operations in Mali. Although French military actions have since been resumed on Malian territory, the relationship between the two states remains complicated.

Complicated relations due to the Malian government’s withdrawal into its territory

This deterioration in Franco-Malian relations has given rise to anti-French sentiment in the African country. Since 2020, French soldiers and civilians based in Mali have reported an increase in hostility towards them and criticism of the French military presence. This feeling may have been exacerbated by official statements from the Malian government: in mid-2021, France decided to gradually reduce the number of soldiers assigned to Operation Barkhane, citing the need for Mali to emancipate itself from Western aid. Following this announcement, the Malian Prime Minister publicly denounced the « abandonment in mid-air, » which the President of the French Republic described as a « disgrace » on the part of a « government that is not a government, » thus calling into question the legitimacy of the military regime in power since the Coup.

Following the decrease in the number of French soldiers on Malian territory, the government was suspected of having contacted Russian paramilitary groups, which further complicated relations with European states. The U.S. military and the United Nations confirmed these suspicions in January 2022, stating that the Wagner group was present in Mali, as a result of a request from the military regime. The presence of this group, which is accused of abuses and looting against civilians in the Central African Republic, is of great concern to the EU and the United States, which accused Russia of hiding important information about the group’s deployment in Mali. While Moscow denies having links with the paramilitary group, Yevgeny Prigozhin, head of the Wagner group, is also close to the Kremlin. Thus, the situation is becoming more complicated and involves a third actor, accentuating the international character of the conflict.

The French government, before the Malian call for this group of mercenaries, had deemed that the military government was « multiplying its provocations, » as explained by the Minister of the Army, Florence Parly. First, the presidential elections, which were supposed to ensure a return to constitutional order, scheduled for 2022, were postponed for five years, which continued to cast doubt on the democratic legitimacy of the regime in place. The African country then refused to involve the partners of the West African states of ECOWAS in the negotiations for these elections. Following these events, and with Western support, the countries of the West African organization closed their borders with Mali and imposed an economic and financial embargo.

A more recent development in this context of rising diplomatic tensions was the request by Bamako to the Danish government to withdraw its soldiers involved in the Takuba task force, even though Jeppe Kofod, the Danish foreign minister, said he had received a « clear invitation » from the Malian government to join the European operation. Following this news, Jean-Yves Le Drian, the French Minister of Foreign Affairs, supported by his colleague from the Ministry of the Army, declared « This government is illegitimate and is taking irresponsible measures ». This was all the Malian government needed to respond in two steps: during a speech, one of its senior officials invited Florence Parly to « shut up » and demanded an apology from the Danish government. On January 31, in the face of the lack of cooperation from European countries, Bamako announced the dismissal of French ambassador Joël Meyer, with a 72-hour deadline.

The European presence in the Sahel questioned

Given the state of Franco-Malian relations, the prospect of a withdrawal of French and European troops in the coming months is becoming increasingly plausible. However, security arguments are putting the brakes on this hypothesis, and are opening up a debate, on both the French and European levels. As the Malian military regime has openly shown itself to be unfavorable to European choices in the management of their presence in the Sahel, it seems complicated for European, and mostly French, soldiers to continue to risk their lives in a Malian territory that does not seem to recognize Western efforts.

However, as Gabriel Attal, spokesman for the French government emphasized, the choice to be present on Malian territory does not pursue the sole objective of appeasing conflicts in the Sahel zone: by fighting the terrorist threat in this region, governments are moving this threat away from the West, and thus protecting French citizens, and more broadly European citizens. For this reason, France and a good number of European countries have shown their willingness to continue to cooperate with the countries of the Sahel, while condemning the management of Mali by the military regime. Thus, it now appears rather clear that the European countries present in Mali will maintain their presence in the region, but in different ways. According to Gabriel Attal, the countries of the Takuba special forces group are still negotiating and will decide by mid-February on the evolution of their presence in the region. While it seems complicated to speculate on how this situation will evolve, it is important to remember that France had already begun a gradual withdrawal of troops before these tensions arose and has confirmed its willingness to continue to work in this direction.

For more information:

Video – 40 mins https://www.youtube.com/watch?v=aVTMBl4IBR4

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