Le 10 janvier 2022, Daniel Ortega investissait pour la quinzième année consécutive le poste de Président de la République du Nicaragua, après avoir sciemment modifié la Constitution pour pouvoir se représenter pour un 5e mandat. Cette élection est d’autant plus controversée qu’elle est précédée quelques mois plus tôt par une répression féroce de l’opposition. Le dictateur, dont la mainmise sur le pouvoir remonte désormais à plus de 35 ans, semble avoir pris goût à sa fonction et ne compte la partager qu’avec sa femme, Rosario Murillo.  

Le héros de la Revolución 

En participant activement au renversement du régime dictatorial des Somoza à la tête du Nicaragua de 1937 à 1979, le jeune Ortega se fait connaître comme un héros et occupe rapidement une place centrale dans le parti du Front Sandiniste de Libération Nationale. Jouent notamment en faveur de sa notoriété l’emprisonnement et la torture qu’il vécut de 1967 à 1974, ainsi que le sacrifice de son frère au cours de la révolution. Le gouvernement de transition constitué après la chute de la dictature en 1975, au départ constitué d’une coalition, est rapidement envahi par le parti sandiniste. Le parti socialiste étant majoritaire dans tous les organes du pouvoir, il nationalise et mène des programmes sociaux. Ce gouvernement trouve une continuité dans le premier mandat d’Ortega, élu démocratiquement en 1985. Ces changements politiques inquiètent toutefois l’oncle Sam, qui projette sur le pays un potentiel relais soviétique. La CIA soutiendra donc le parti des Contras, engagé dans une lutte contre le gouvernement Ortega. S’en suivra une guerre civile emportant la vie de 30 000 nicaraguayens avec elle.  

Un leader qui a su faire des compromis 

Cependant le rêve d’Ortega prend fin en 1990, lorsque Violetta Chamorro bat le guérillero aux secondes élections auxquelles il se présente. Contre toutes attentes, Ortega reconnait sa défaite.

Les élections de 1996 et de 2001 sont également des échecs pour Ortega. Toutefois, il trouve des accords avec les différents gouvernements pour partager les pouvoirs, continuant ainsi de contrôler le pays en sous-main.  

Il multiplie par la suite les compromis. Il change ainsi l’image du parti sandiniste, lui donnant un aspect plus modéré, loin de son passé révolutionnaire. Il va notamment s’allier à l’Eglise nicaraguayenne, très influente dans le pays, tout en soutenant des projets libéraux. Ce faisant, il est consécutivement élu à 3 reprises de 2006 à 2016. Malgré le caractère anticonstitutionnel de ses 4 mandats, qui nécessiteront plusieurs modifications dudit texte pour permettre l’accession à la présidence du leader, sa présidence est un succès. Sur le plan économique, il ouvre son pays aux capitaux étrangers, notamment américains, réduit le taux de chômage et multiplie par 2 de le PIB du pays. Sur le plan social, il supprime les frais de scolarité et rend les hôpitaux et autres centres de santé publique accessibles gratuitement. 

Un homme usé par le jeu démocratique, désormais trop attaché son trône 

Pour autant, l’année 2018 marque un tournant dans la politique d’Ortega. Sous les recommandations du FMI, il lance une réforme des retraites visant à davantage taxer les travailleurs pour réduire le déficit de la sécurité sociale. Très impopulaire, la mesure provoque rapidement des manifestations. Le gouvernement retire en conséquence le projet de réforme. Cependant, les soulèvements populaires se maintiennent et la contestation s’oriente vers le président, les protestataires réclamant alors le départ d’Ortega. Le leader, trop attaché à son pouvoir, fait basculer sa présidence dans l’autoritarisme. Accusant les protestataires d’intenter un coup d’Etat à son encontre, Il balaye dans le sang les manifestations, ce qui provoque l’immigration de 100 000 Nicaraguayens au Costa Rica voisin. Il interdit les rassemblements de l’opposition et cadenasse le système médiatique du pays.  

Les élections de 2021 donneront quant à elle lieu à une centaine d’arrestation politique, afin d’assurer la réélection du héros. Parmi elles, la principale opposante au dictateur, majoritaire dans les sondages, Cristiana Chamorro. Celle qui avait vu sa mère battre Ortega en 1990 ne pourra donc réitérer l’exploit, ceci témoignant d’un basculement autoritaire d’Ortega au cours de sa carrière.  

Une division durable au sein du pré-carré américain ? 

Avec le renversement du gouvernement sandiniste soutenu par les Américains, l’arrivée au pouvoir de Daniel Ortega en 1979 semblait être un détachement du pays du continent américain. Or cette quatrième réélection consécutive du couple présidentiel anti-yankee Ortega-Murillo confirme la fin du pré-carré américain. En effet, les résultats de ce scrutin et leur interprétation sont révélateurs de la division politique présente sur le continent.  

En effet, une division des pays américains s’est opérée entre deux types de gauche : la gauche progressiste et la gauche bolivarienne. D’un côté, la gauche progressiste souhaiterait dénoncer les circonstances de cette quatrième réélection du président nicaraguayen avec des soupçons de corruption et de fraude électorale : les gouvernements chilien et costaricain ont ainsi été les premiers à ne pas reconnaître les résultats des élections. De l’autre côté, la gauche bolivarienne apporte son soutien au régime dictatorial d’Ortega en reconnaissant sa victoire. La vague de soutien est notamment venue dans un premier temps de pays comme Cuba ou le Venezuela avant de s’étendre à certains partis nationaux comme le parti communiste au Chili ou le parti travailliste au Brésil. Cela a par ailleurs pu mettre dans la tourmente certains dirigeants politiques de ces partis, comme l’ancien Président brésilien Lula, historiquement attaché au parti travailliste, qui a appelé Ortega à “ne pas abandonner la démocratie”. 

La question du pouvoir dictatorial nicaraguayen divise également la classe politique à tous les niveaux. D’abord au sein d’un même Etat comme c’est le cas au Chili, mais également au sein d’une organisation internationale interétatique, comme on peut le voir avec la dénonciation d’une élection qui “n’a été ni libre, ni juste, ni transparente et qui n’a pas de légitimité démocratique” par l’Organisation des Etats Américains. Ainsi, la réélection d’Ortega est révélatrice d’un phénomène qui dépasse les frontières de son Etat. 

Une division qui s’étend au-delà du continent américain 

Le 10 janvier 2022 apparaît ainsi comme un heureux hasard du calendrier international : alors que les présidents cubain et vénézuélien se réunissaient avec des représentants chinois, russe et iranien à l’occasion du serment présidentiel d’Ortega, les sanctions prises contre des membres du régime nicaraguayen par les Etats-Unis et l’Union Européenne entraient en vigueur. On peut ainsi voir une opposition du régime d’Ortega à la domination occidentale “yankee” qui s’appuie sur les adversaires des Etats-Unis à un niveau international. 

La présence d’un soutien de la lutte anti-américaine avec le président vénézuélien Nicolas Maduro est significative mais s’arrêter au simple niveau continental serait réduire le sujet. En effet, l’influence russe et chinoise s’est renforcée au sein du pays durant la pandémie. Les Russes ont en effet vendu des armes et mis en place des coopérations pour soutenir le régime. Ainsi des dons de blé, de milliers de doses de vaccin ou d’équipements publics ont été réalisés. De plus, une influence chinoise se confirme au niveau diplomatique avec l’ouverture d’une ambassade de Chine à Managua et la décision du régime nicaraguayen de rompre ses relations diplomatiques avec Taïwan, cette île considérée comme rebelle par le gouvernement de Xi Jinping. Un véritable bloc anti-américain est ainsi visible sur le continent et le gouvernement chinois a tout le loisir d’utiliser sa puissance économique et industrielle pour soutenir une telle alliance. 

Conclusion

L’évolution politique du couple Ortega-Murillo à la tête de l’Etat du Nicaragua et les conditions de sa réélection sont des révélateurs à plusieurs niveaux. Dans un premier temps, cet évènement national apparaît comme un symbole de la division politique à l’œuvre en Amérique latine. Cependant, il s’agit également d’un révélateur des tensions géopolitiques à un niveau mondial avec la division du globe entre le camp dit démocratique occidental représenté par les Etats-Unis et le camp des autocraties chinoises et russes. 

Nicaragua : the evolution of latin America between democratic progress and regression

Daniel Ortega has been invested President of Nicargua on the 10th January 2002 for the fifteenth year in a row after having intentionally modified the constitution in order to be able to run for a fifth mandate. This election is all the more disputed as it has been outpaced a few months before by a violent suppression of the opposition. The dictator, who has now the exclusivity of the power for more than 35 years, seems to develop a taste for his function and he shares it only with his wife, Rosario Murillo.

Hero of the “Revolución”

This is by actively participating to the overthrow of the Somoza dictatorship that leaded Nicaragua from 1937 to 1979 that the young Ortega becomes known as a hero. He obtains quickly a main role within the Sandinista National Liberation Front party. The imprisonment and the torture he lived between 1967 and 1974, as well as his brother’s sacrifice during the revolution, play a huge role in favor of his notoriety. The transitional government formed after the fall of the dictatorship in 1975, which was initially a coalition, was quickly overrun by the Sandinista party. The Socialist Party that has majority within all the organs of power nationalizes and conducts social programs. This government founds a continuity with the first mandate of Ortega, democratically elected in 1985. However, these political changes concern the USA that see Nicaragua as a potential Soviet branch. Consequently, the CIA will support Contras’ Party which is already entered into a struggle against Ortega’s government. A civil war will begin, costing the lives of more than 30,000 Nicaraguans.

A leader that knew how to make compromises

Nevertheless, Ortega’s dream ends at the end of 1990, when Violetta Chamorro defeats him during the second election he ran for. Against all expectations, Ortega admits defeat.

The 1996 and 2001 elections are also a failure for Ortega. However, he finds agreements with all the different governments to share power, continuing to control the country under the radar.

Then, he multiplies compromises. He changes the image of the Sandinista Party, by giving it a more moderate aspect, far away from its revolutionary past. In particular, he will ally himself with the Nicaraguan Church, which is very influential in the country, while he was supporting liberal projects. With these alliances, he is elected three times in a row between 2006 and 2016. Despite the unconstitutional nature of his 4 terms, which will require several amendments of the constitutional text to allow the leader to become president, his presidency was a success. On the economic front, he opened his country to foreign capital, particularly American ones, reduced the unemployment rate and multiplied the country’s GDP by 2. On the social front, he abolished school fees and made hospitals and other public health centers accessible free of charge.

A man worn out by the democratic game, now too attached to his throne.

Furthermore, 2018 marks a turning point in Ortega’s policy. Under the recommendations of the IMF, he launched a pension reform that aimed to tax more workers in order to reduce the social security deficit. This reform was very unpopular and causes protests. Consequently, the government withdraws the reform project. However, the popular uprisings continue and the protest turns towards the president, with the protesters demanding Ortega’s departure. The leader, too attached to his power, turns his presidency into an authoritarian one. Accusing the protesters of attempting a coup against him, he silences violently the protests, causing the immigration of 100,000 Nicaraguans to Costa Rica. He bans opposition rallies and locks down the country’s media system.

The 2021 elections will result in a hundred or so political arrests, in order to ensure the re-election of the hero. Among them, the main opponent of the dictator, Cristiana Chamorro, who has a majority in the polls. The one who had seen her mother defeat Ortega in 1990 will not be able to repeat the achievement, which testifies Ortega’s authoritarian leanings during his career.

A lasting division of the American “pré-carré”?

With the overthrow of the American-supported Sandinista government, the arrival in power of Daniel Ortega in 1979 seemed to be a detachment of the country from the American continent. However, this fourth consecutive re-election of the anti-Yankee presidential couple Ortega-Murillo confirms the end of the American pre-square. Indeed, the results of this election and their interpretation are indicative of the political division on the continent.

Indeed, a division in American countries has occurred between two types of left-wing: the progressive left and the Bolivarian left. On the one hand, the progressive left would like to denounce the circumstances of this fourth re-election of the Nicaraguan president with suspicions of corruption and electoral fraud: the Chilean and Costa Rican governments were the first not to recognise the election results. On the other hand, the Bolivarian left supported Ortega’s dictatorial regime by recognising his victory. The wave of support came first from countries such as Cuba and Venezuela before spreading to certain national parties such as the Communist Party in Chile or the Labour Party in Brazil. This may also have put some of the political leaders of these parties in turmoil, such as former Brazilian President Lula, historically attached to the Labour Party, who said to Ortega « not to abandon democracy ».

            The issue of Nicaragua’s dictatorial power also divides the political class at all levels, firstly within a state, as it is the case in Chile, but also within an international inter-state organisation, as it can be seen in the denunciation of an election that was « neither free, nor fair, nor transparent, nor democratically legitimate » by the Organisation of American States. Thus, Ortega’s re-election reveals a phenomenon that goes beyond the borders of its state.

A division that goes beyond the borders of the American continent.

The 10th of January 2022 thus appears to be a happy coincidence in the international calendar: while the Cuban and Venezuelan presidents were meeting with Chinese, Russian and Iranian representatives on the occasion of Ortega’s presidential pledge, sanctions against members of the Nicaraguan regime by the United States and the European Union came into effect. It can thus be seen as an opposition of Ortega’s regime to the « Yankee » Western domination that relies on the United States’ adversaries at an international level.

The presence of support for the anti-American struggle with Venezuelan President Nicolas Maduro is significant, but stopping at the simple continental level would reduce the subject. Indeed, Russian and Chinese influence has been strengthened in the country during the pandemic. The Russians sold arms and set up cooperation to support the regime. Moreover, Chinese influence is confirmed at the diplomatic level with the opening of a Chinese embassy in Managua and the decision of the Nicaraguan regime to break off diplomatic relations with Taiwan, an island considered as rebellious by Xi Jinping’s government. A real anti-American bloc is thus visible on the continent and the Chinese government has every opportunity to use its economic and industrial power to support such an alliance.

Conclusion

The political evolution of the Ortega-Murillo couple at the head of the Nicaraguan state and the conditions of their re-election are revealing on several levels. Firstly, this national event appears as a symbol of the political division in Latin America. However, it is also a revelation of geopolitical tensions at a global level with the division of the globe between the so-called Western democratic camp represented by the United States and the camp of Chinese and Russian autocracies.

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