Le 21 novembre 2022, se tiendra la première Coupe du monde de football au Moyen-Orient, dans le petit émirat du Qatar. Suscitant de nombreuses controverses, l’attribution de l’événement fait encore aujourd’hui l’objet d’enquêtes judiciaires dans 3 pays. Jusqu’à présent incapable de se qualifier à une Coupe du monde, il peut sembler curieux que la 51ème nation au classement FIFA 2021 soit prête à dilapider 188,9 milliards de dollars pour in fine ne pas passer les phases de poule (le pays hôte étant qualifié d’office). Pourtant, ce projet sportif résulte bien d’une stratégie à long terme entamée dès les années 1990 par Hamad ben Khalifa Al Thani, père et prédécesseur de l’actuel émir. Il s’inscrit dans un contexte de rivalité entre les pays du Golfe. Aussi le sport a-t-il progressivement acquis une place centrale dans la géopolitique de ces États.

Les pays du Golfe, des relations en dent de scie  

Malgré les apparences d’une péninsule arabique homogène et unie au sein d’un Conseil de Coopération des États arabes du Golfe (CCG), le Qatar entretient des relations tendues avec ses voisins. Alors très dépendant de l’Arabie Saoudite, le pays vit l’invasion de l’Etat voisin du Koweït par l’Irak dans les années 1990 comme un événement traumatisant. Le Qatar développe une fièvre obsidionale, redoutant une agression saoudienne à ses frontières. L’émirat se dégage donc de la tutelle des Saoud pendant cette décennie. Par la suite, une rivalité naît et s’accentue au moment du Printemps arabe au cours duquel l’Emirat soutient activement les Frères musulmans, mouvement islamiste auquel les monarchies du golfe s’opposent frontalement. Le pays se rapproche alors des principaux États rivaux de l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie. Les tensions culminent en 2017 avec la mise en place d’un blocus par les pays de la péninsule à l’encontre du Qatar. Trois ans plus tard, l’inefficacité de l’action entreprise par la coalition pousse l’Arabie Saoudite à mettre un terme au mouvement et permet au Qatar de réintégrer le CCG. Pour autant les relations entre ses pays demeurent épineuses et les rivalités existantes peuvent passer par des domaines pacifiques.

 

Le sport, un vecteur de la géopolitique mondiale

Avec l’avènement d’une mondialisation aux traits pacifiques pour de nombreux pays industrialisés, les évènements sportifs ont tendu à remplacer les guerres comme lieux de mémoire des nations. Le sport vient ainsi raffermir l’identité nationale. Ce phénomène s’est également accompagné d’un essor des flux de communication, ces évènements revêtent donc une couverture médiatique sans précédent. L’arrivée récente des talibans au pouvoir en Afghanistan s’est ainsi accompagnée d’une interdiction des pratiques sportives féminines comme masculines. Concernant les pays du Golfe, le premier État à développer une stratégie autour du sport est le Qatar. L’essor de cette activité pour le pays répond à trois objectifs :  le premier est de gagner en visibilité et en influence internationale, le second de se détacher de la tutelle de son grand rival, l’Arabie Saoudite, le troisième est de diversifier son économie, reposant très largement sur le gaz. Les politiques similaires de ses voisins Saoudiens et Emiratis, s’apparentant à des investissements massifs dans le sport, semblent davantage tenir de la rivalité qu’ils entretiennent avec l’Emirat.

Une rivalité géopolitique sur le rectangle vert et dans les coulisses

Dans leur volonté de développer leur soft power, le Qatar et les Emirats Arabes Unis ont jeté leur dévolu sur un sport en particulier, du fait de sa popularité mondiale : le football. En effet, la rivalité géopolitique s’est faite rivalité sportive entre les clubs du PSG, propriété de Qatar Sports Investments et de Manchester City, appartenant au Abu Dhabi United Group. En effet, les centaines de millions de spectateurs recensés devant leur télé lors des finales de Ligue des Champions témoignent d’un pouvoir d’influence considérable. L’importance de l’image renvoyée par le Qatar est visible au PSG notamment lorsqu’après des défaites historiques sur le terrain comme la remontada de 2017 le club a redoré son blason en s’offrant le footballeur brésilien Neymar Jr.

Le football est par ailleurs à l’origine de véritables empires mondiaux d’influence. C’est notamment le cas du City Football Group qui regroupent neuf clubs filières autour de Manchester City. Une forme d’uniformisation du football sur la planète est visible car ces clubs sont présents aux Etats-Unis avec le NYCFC dans le Bronx, au Mexique, en France avec le club de Troyes, en Inde et en Australie.

Mais les sponsors maillot sont également au cœur d’une lutte d’influence : en arborant sur leurs maillots les compagnies nationales aériennes Qatar Airways et Fly Emirates, les clubs emblématiques du Barça et du Real n’échappent pas à cette rivalité.

Afin de concurrencer les clubs de ses voisins émirati et qatari, l’Arabie Saoudite fait à son tour son apparition dans le marché du football en rachetant le club de Newcastle via son fonds d’investissement.

Une rivalité géopolitique qui s’étend à l’organisation d’évènements sportifs

Cette volonté de faire briller son pays dans le monde est également significative dans le handball avec l’organisation des championnats du monde au Qatar en 2015. Cela a poussé les dirigeants qataris à investir en recrutant d’anciennes stars étrangères pour les faire jouer sous les couleurs qataries. De plus, du fait des tensions géopolitiques dans la région, certains pays du Golfe comme le Bahreïn ou les Emirats Arabes Unis ont déclaré forfait pour cette compétition.

Cette rivalité entre les pays du Golfe s’étend également à l’organisation d’évènements de la discipline reine du sport automobile : les grands prix de Formule 1. En effet ce secteur était réservé depuis plus de dix ans aux Emirats Arabes Unis avec le grand prix d’Abou Dhabi. Mais cela a pris fin cette année avec l’apparition de deux nouvelles étapes : le grand prix du Qatar à Doha et celui d’Arabie Saoudite à Djebbah.

Organiser ces évènements sportifs n’a en réalité qu’un seul objectif : se montrer capable d’organiser la compétition sportive reine, les Jeux Olympiques.

L’organisation des Jeux, le rêve ultime de toute la région

En effet, le monde arabe fait partie, avec l’Afrique, des aires géographiques à ne pas avoir encore accueilli les Jeux Olympiques d’été. Cet objectif ultime, qui réunit plusieurs milliards de spectateurs dans le monde, pourrait devenir réalité dans les années à venir. Ces futures candidatures pourraient s’appuyer sur des précédents comme les Jeux asiatiques de 2030 à Doha et de 2034 à Riyad qui serviront de tremplins à une candidature olympique alors que Doha a déjà été recalée pour les JO d’été de 2016 et de 2020.

Le revers de la médaille sportive

Un double tranchant existe à cette politique : en effet, au-delà de l’image positive, elle révèle également l’organisation et les dérives de leur système politique. La politique de la Kafala au Qatar ou encore le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en Arabie Saoudite ont ainsi été pointés du doigt par des ONG internationales. La réaction suscitée chez le public et certains sportifs a donné lieu à des prises de position comme celle du septuple champion du monde de F1, Lewis Hamilton qui a porté un casque aux couleurs du drapeau arc-en-ciel pour défendre les minorités lors du grand prix du Qatar.

De plus, la construction de gigantesques infrastructures pour ces compétitions pose la question du développement durable et de leur utilité sur le long terme. Le spectre du mythique stade du Maracana laissé à l’abandon après les Jeux de 2016 plane sur ces États qui ont pour obligation d’accueillir de nouvelles compétitions afin de les rentabiliser.

On note donc que tous les sports sont la nouvelle cible de ces États du Golfe dans cette course à une reconnaissance mondiale. Souhaitant s’intégrer au concert des nations unies, tous se permettent de rêver à l’organisation de Jeux d’été, qui représenterait le véritable point d’orgue de leur politique. Mais cette mise en avant peut également révéler des organisations qui sont contraires à certaines valeurs notamment occidentales, provoquant ainsi des polémiques et des manifestations dont ces États se seraient bien passés.

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