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Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, la Russie n’a de cesse d’affirmer son retour en tant qu’acteur géopolitique de premier plan sur la scène internationale. Le pays peut compter sur l’appui de ses anciens satellites du bloc soviétiques, sur les partenariats économiques avantageux avec la Chine, ou encore sur les alliances stratégiques nouées avec l’Iran et le Venezuela. En intervenant dans le conflit syrien au côté de Bachar el-Assad à partir de 2015, la Russie a aussi démontré qu’elle est à nouveau capable de projeter ses forces militaires. Dans le prolongement de cette ambition de réaffirmation de sa puissance, la Russie s’intéresse désormais à un autre territoire éminemment stratégique : le continent africain.

Une présence russe historique en Afrique durant la période soviétique

Longtemps demeurées marginales, les relations entre l’Afrique et la Fédération de Russie se développent véritablement durant la seconde moitié du XXème siècle, dans un contexte de Guerre Froide et de décolonisation.

Avec la crise du Canal de Suez en 1956, l’Union soviétique apporte un important soutien économique et militaire à l’Égypte du président Nasser, tout en s’intéressant de plus en plus aux mouvements de libération nationale. Cet intérêt de l’URSS pour l’ensemble du continent africain se concrétise à partir de 1958 et l’arrivée de Nikita Khrouchtchev au pouvoir. Le gouvernement soviétique soutient dès lors les luttes d’indépendances et offre un accompagnement aux nations tout juste émancipées, voyant dans l’Afrique une possibilité d’exporter l’idéologie du régime. N’envisageant pas une expansion coloniale en Afrique, l’URSS justifie son engagement sur le continent par des principes d’internationalisme et de solidarité. Cette implication passe par une coopération militaire (livraison d’armes, formation et réorganisation des forces armées locales..) et un soutien économique (prêts et crédits, aide aux grands projets d’infrastructures, livraison de denrées alimentaires et de produits stratégiques…). Preuve de l’ampleur de cet engagement, entre 1958 et 1982, l’URSS établira des bases en Guinée, en Angola, en Somalie et en Éthiopie.

Cependant, après un apogée à la fin des années 1980, la politique soviétique de soutien aux pays africains disparaît en même temps que le régime s’effondre en 1991. La Russie se désengage alors du continent africain.

La réaffirmation de la Russie en Afrique sous l’ère Poutine

L’intérêt de la Russie pour l’Afrique renaît à partir de 2006. Poutine visite l’Afrique du Sud, qui, comme la Russie, fait partie de l’organisation économique informelle des BRICS, pour instaurer un dialogue avec un partenaire économique.

La même année, Poutine se rend en Algérie pour y étrenner une stratégie d’une toute autre ampleur. Il annule la dette de l’Algérie envers la Fédération de Russie (4,7 milliards de dollars), en échange d’un contrat d’armement substantiel. Ce contrat de 7,5 milliards de dollars permet à l’Algérie de renforcer ses capacités de défense, mais surtout à la Russie d’affirmer sa présence au Maghreb. En 2008, le président russe déploie la même stratégie en Libye : suppression de la dette en échange d’un contrat ferroviaire de grande ampleur ainsi que des dispositions favorisant l’exploitation du gaz par la compagnie russe Gazprom.

Le rapprochement entre la Russie et les pays africains connaît un tournant à partir de 2014. La Russie profite du désengagement étatsunien consécutif aux printemps arabes pour se rapprocher du président Al-Sissi. En septembre 2014, les deux États signent un contrat d’armement de 3,5 milliards de dollars. Depuis, l’Égypte et la Russie sont liées par de nombreux traités de collaboration militaire. Par ailleurs, un accord conclu en 2015 prévoit une coopération entre l’entreprise publique russe nucléaire Rosatom et l’Égypte. Cette coopération aboutit en 2017 à un accord actant la construction de la première centrale nucléaire en Égypte à partir de 2022 dans la région de Dabaa.

Après le Maghreb, Poutine vise désormais l’ensemble du continent africain. En octobre 2019 s’est tenu le sommet de Sotchi réunissant une quarantaine de chefs d’État africains. L’objectif de cette réunion internationale était de marquer officiellement le retour de Moscou sur le continent africain, vingt-huit ans après l’avoir délaissé. Au-delà de la démonstration de force diplomatique, ce sommet avait pour objet la signature de plusieurs traités bilatéraux et multilatéraux. Le but affiché était de doubler les échanges entre la Russie et les pays africains à l’horizon 2024. Cet objectif ambitieux permettrait à la Russie de se rapprocher des niveaux français.

Sommet de Sotchi en 2019

Le retour russe en Afrique : des motivations multiples

La Russie s’intéresse particulièrement à l’Afrique pour son potentiel économique. Les économies africaines, dynamiques et en pleine essor, constituent de véritables opportunités commerciales. Ainsi, les échanges commerciaux entre la Fédération de Russie et le continent africain atteignent 20 milliards de dollars en 2018. Soit 17,2% de plus que l’année précédente. Côté exportations, les ventes russes en direction de l’Afrique ont doublé en l’espace de trois ans pour atteindre 17,5 milliards de dollars. Il convient de préciser toutefois que la Russie demeure bien en deçà d’autres puissances déjà bien implantées : le montant des échanges commerciaux de la France ou encore de la Chine atteignent respectivement 55 milliards et 200 milliards de dollars par an pour la même période.

L’Afrique recèle par ailleurs de nombreuses richesses minières et énergétiques. Les ressources hydrocarburées attirent particulièrement les compagnies russes. Gazprom est déjà largement implanté dans le Sahara. Dans le domaine pétrolier, nous pouvons citer Rosneft, bien installée en Afrique du Nord. De son côté, Lukoil, premier producteur russe, continue de trouver de nouveaux champs de pétrole au Nigéria et au Ghana.

Toutefois, un des axes majeurs de la présence de la Russie en Afrique repose largement sur des considérations militaires et sécuritaires. Dans cette perspective, vingt-sept accords de coopération militaire ont été passés entre la Russie et des États africains entre 2010 et 2020. Par ailleurs, la Russie est devenue en 2018 le premier exportateur d’armes en direction du continent africain : 49 % des armements achetés par des pays du Maghreb proviennent de Russie, contre 15 % des États-Unis et 7,8 % de la France. Cette coopération repose en outre sur la présence de sociétés militaires privées (SMP) russes dans divers points chauds du continent africains comme soutiens aux armées des gouvernements africains. Tel est le cas du groupe Wagner. Si les SMP sont des entreprises paramilitaire, théoriquement indépendante du pouvoir étatique, dans le cas de Wagner, l’organisation est liée au gouvernement dans le but d’assurer la défense des intérêts extérieurs de la Russie. Le groupe Wagner s’est particulièrement déployé depuis 2021 et le désengagement militaire de la France, occupée au Sahel par l’opération « Barkhane », notamment en Centrafrique et au Mali. La coopération militaire et sécuritaire permet ainsi au Kremlin de s’attirer les faveurs de régimes qui comptent sur l’expertise des formateurs et opérateurs russes privés ou non et sur les armes fournies avec pour se maintenir au pouvoir. La Russie en contrepartie accroît son influence sur la zone et décroche des contrats avantageux dans divers secteurs.

Conclusion

Le retour de la Russie en Afrique correspond à la volonté de Poutine de faire de la Russie une grande puissance internationale. L’affirmation de Moscou sur le continent africain ne se fait toutefois pas sans heurts. À titre d’exemple, la société de sécurité privée Wagner cristallise nombre de tensions dans la région du Sahel. En octobre 2021, la commission d’enquête du gouvernement centrafricain sur les exactions en RCA confirme la responsabilité de membres du groupe Wagner dans certaines des exactions commises pendant la guerre. Par ailleurs, l’importance du groupe dans le pays devient tel que le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a affirmé le 17 octobre 2021 le risque que la SMP « se substitue » à l’autorité de l’État.

The Russian ambitions in Africa

Since Vladimir Putin came to power in 2000, Russia has consistently asserted its return as a leading geopolitical player on the international stage. The country can count on the support of its former Soviet bloc satellites, its advantageous economic partnerships with China, or on the strategic alliances forged with Iran and Venezuela. By stepping in the Syrian conflict alongside Bashar al-Assad from 2015, Russia has also demonstrated that it is once again capable of projecting its military forces. As an extension of this ambition to reaffirm its power Russia is now interested in another highly strategic territory: the African continent.

A historical Russian presence in Africa during the Soviet period

After remaining minor for a long time, relations between Africa and the Russian Federation really developed during the second half of the twentieth century, in a Cold War and decolonization context.

With the Suez Canal crisis in 1956, the Soviet Union provided significant economic and military support to Egypt under Nasser’s presidency, while also becoming more and more interested in national liberation movements. This interest of the USSR for the whole African continent became concrete from 1958 and the arrival of Nikita Khrushchev to power. The Soviet government therefore supported independence struggles and offered help to very newly emancipated nations, seeing in Africa an opportunity to export the regime’s ideology. With no intent of colonial expansion in Africa, the USSR justifies its engagement on the continent with the principles of internationalism and solidarity. This implication involves military cooperation -weapon deliveries, training and reorganization of local armed forces, etc- as well as economic support -loans and credits, aid for major infrastructure projects, delivery of food supply and strategic products, etc-. As proof of the magnitude of this commitment, between 1958 and 1982, the USSR established bases in Guinea, Angola, Somalia and Ethiopia.

However, after a peak in the late 1980s, the Soviet policy of supporting African countries disappeared at the same time as the regime collapsed in 1991. Russia then withdrew from the African continent.

Russia’s reaffirmation in Africa under Putin

Russia’s interest in Africa was revived in 2006. In order to establish a dialogue with an economic partner Putin visited South Africa, which like Russia is part of the BRICS – informal economic organization.

That same year, Putin also visited Algeria to launch a strategy of a completely different magnitude. He cancelled Algeria’s debt to the Russian Federation ($4.7 billion) in exchange for a substantial arms contract. This contract of 7.5 billion dollars allows Algeria to strengthen its defense capabilities, but especially Russia to assert its presence in North African region. In 2008, the Russian president deployed the same strategy in Libya: debt forgiveness in exchange for a large-scale railway contract as well as provisions favoring gas exploitation by the Russian company Gazprom.

The rapprochement between Russia and African countries reached a turning point in 2014. Russia took advantage of the disengagement of the United States following the Arab Spring to get closer to Egyptian President Al-Sissi. In September 2014, the two countries signed a $3.5 billion arms contract. Since then, Egypt and Russia have been linked by numerous treaties of military collaboration. Moreover, a 2015 agreement provides for cooperation between the Russian state-owned nuclear company Rosatom and Egypt. This cooperation led in 2017 to an agreement to build the first nuclear power plant in Egypt starting from 2022 in the Dabaa region.

After the North African countries, Putin is now targeting the entire African continent. In October 2019 was held the Sochi summit bringing together about 40 African heads of state. The objective of this international meeting was to officially mark the return of Moscow to the African continent, twenty-eight years after leaving it. Beyond the diplomatic show of strength, this summit was aimed at signing several bilateral and multilateral treaties to double trade between Russia and African countries by 2024. This ambitious objective would allow Russia to get closer to French levels.

2019 Sochi summit

The multiples motivations of Russia’s return to Africa

Russia is particularly interested in Africa for its economic potential. African economies are dynamic and booming and represent real business opportunities. Trade between the Russian Federation and the African continent reached 20 billion dollars in 2018, an increase of 17.2% compared to the year before. Regarding the exports, Russian sales to Africa have doubled in the space of three years reaching 17.5 billion dollars. However, it should be noted, that Russia remains well below other powers already well established – the amount of trade of France and China reached respectively 55 billion and 200 billion dollars per year for the same period.

Africa is also rich in mineral and energy resources including hydrocarbon resources that are particularly attractive to Russian companies. Gazprom is already well established in the Sahara region. We can also mention Rosneft in the oil sector, well established in North Africa and Lukoil the leading Russian oil producer, who on its side continues to find new oil fields in Nigeria and Ghana.

Nonetheless, one of the major axes of Russia’s presence in Africa is largely based on military and security considerations. In this perspective, twenty-seven military cooperation agreements have been signed between Russia and African states between 2010 and 2020. Moreover, in 2018 Russia became the leading arms exporter to the African continent: 49% of the arms purchased by North African countries come from Russia when 15% come from the United States and 7.8% from France. This cooperation is also based on the presence of Russian private military companies (PMCs) in various hotspots on the African continent to support the armies of African governments. It is the case of the Wagner group. PMCs are paramilitary companies, theoretically independent of state power, however in the case of Wagner, the organization is linked to the government aiming to ensure the defense of Russia’s external interests. Since 2021 and the military disengagement of France in the Sahel region who was leading the « Barkhane » operation in the Central African Republic and Mali, the Wagner group has particularly spread.  Thus, military and security cooperations allow the Kremlin to attract the favors of regimes that rely on the expertise of Russian trainers and operators – private or not – and on the weapons supplied, to remain in power. In return, Russia increases its influence in the area and obtains advantageous contracts in various sectors.

Conclusion

Russia’s return to Africa corresponds to Putin’s desire to make Russia a major international power. However, Moscow’s assertion on the African continent comes with clashes. As an example, the private security company Wagner is the focus of many tensions in the Sahel region. In October 2021, the Central African government’s commission of inquiry on human rights abuse in Central Africa confirmed the responsibility of members of the Wagner group in some of the abuses committed during the war. Furthermore, the group’s importance in the country is becoming such that French diplomatic chief Jean-Yves Le Drian asserted on October 17, 2021, the risk that the PMC would « substitute » for state authority.

Pour aller plus loin :

https://www.cairn.info/revue-maghreb-machrek-2018-3-page-125.htm?contenu=plan

https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/DUBIEN/62663

https://portail-ie.fr/analysis/2362/le-retour-de-la-russie-en-afrique

https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/russie-strategie-afrique-subsaharienne

https://www.letemps.ch/monde/wagner-un-epouvantail-russe-sahel

https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/07/la-centrafrique-un-pion-sur-l-echiquier-russe_5394051_3210.html

https://www.rfi.fr/fr/europe/20191023-sommet-sotchi-offensive-russe-afrique-poutine-commerce-echanges

https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_Wagner

Adrien Argento
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