En dépit d’une prestation sportive mémorable lors de la coupe d’Europe de football 2021, la Hongrie laissera comme souvenir impérissable aux fans de foot l’image d’un stade plein, rempli de supporters prodiguant un spectacle invraisemblable en ces temps de pandémie. 

Massivement présent parmi les 68 000 personnes massées dans la Puskas Arena, un groupe de supporters appelé la “brigade des Carpates” s’est fait particulièrement remarquer pour sa ferveur. Néanmoins, au-delà de leur dévotion pour la sélection hongroise, c’est surtout leur nom qui a retenu l’attention puisqu’en effet, le territoire hongrois ne comporte que 4% de la surface totale des montagnes éponymes. Évidemment, le choix de ce nom est loin d’être anodin et fait référence à la grande Hongrie, ainsi qu’à son démantèlement en 1920 avec la ratification du traité de Trianon. Ce groupe représente aujourd’hui une partie significante du mouvement nationaliste hongrois, mené par le premier ministre Viktor Orban.  

Origines de l’émergence du nationalisme Hongrois

Pour comprendre la mouvance nationaliste hongroise, il est important de s’attarder sur l’histoire de son peuple. Ses habitants, appelés les magyars, ont la particularité d’être les descendants de groupes ethniques d’Asie centrale (dont les Huns). Il s’agit donc d’une population qui se démarque de ses voisins avec une forte culture qui se manifeste notamment à travers sa langue très éloignée des langues latines.  

Les magyars s’imposent durant le XIXème siècle en jouissant d’une quasi-indépendance à l’intérieur d’un empire puissant, celui d’Autriche-Hongrie. Cependant, la défaite militaire de la Première Guerre mondiale marque un tournant important dans l’histoire du nationalisme hongrois, avec le traité de Trianon. La dissolution de l’Empire provoque un remodelage des frontières avec la création de la Tchécoslovaquie qui soustrait l’actuelle Slovaquie à la Hongrie. Les gagnants comme la Roumanie et la Serbie s’approprient quant à eux des territoires comme la Transylvanie et la Croatie. Finalement, la Hongrie perd 70 % de son territoire, mais surtout 3,3 millions de Magyar qui passent sous domination étrangère. Ce traité est aujourd’hui encore vécu comme un véritable diktat, séparant des millions de hongrois de leur patrie. 

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Cette humiliation et cette volonté de retrouver la gloire d’antan fut d’ailleurs à l’origine d’une deuxième débâcle lors de la Seconde Guerre mondiale. Alliée de l’Allemagne nazi, la Hongrie récupère dans un premier temps les territoires à majorité magyar qui, selon le gouvernement, lui revienne de droit, avant de s’incliner lourdement face aux forces alliées. En plus d’une deuxième défaite militaire, la Hongrie voit son territoire administré par le bloc soviétique, qui uniformise brutalement toute culture autre que le marxisme. 

À la chute du bloc de l’Est, la Hongrie entame un nouveau virage de son histoire en s’ouvrant à la démocratie et jouissant pour la première fois depuis près de 50 ans d’une totale indépendance. En 2004, le pays adhère à l’Union Européenne et fait figure de modèle économique parmi les anciens satellites de l’URSS. 

Un homme fort qui exacerbe le nationalisme 

À la tête du pays depuis 2010, Viktor Orban apparaît comme l’acteur majeur de la poussée nationaliste en Hongrie. Véritable homme fort du pouvoir, sa politique parle aux magyars et non uniquement aux hongrois vivant dans le pays. Il met en avant la protection de son peuple, qui, depuis des décennies, n’a jamais cessé d’être menacé ou placé sous tutelle étrangère. Depuis son élection, son discours consiste à réveiller le nationalisme hongrois, en s’appuyant sur trois points principaux : l’histoire, la famille et la sécurité. 

Dès son investiture en tant que premier ministre en 2010, il autorise les magyars vivant dans les pays voisins, devenus alors avec le traité de trianon roumains, slovaques, serbes ou croates à prétendre à la nationalité hongroise ainsi qu’à voter par correspondance. Cette mesure lui permet de gagner en popularité et surtout d’accroître un électorat qui lui est fortement acquis dans ces pays. Paradoxalement, le droit de vote par correspondance est toujours interdit pour les Hongrois s’étant expatriés de leur plein gré, traditionnellement moins conservateur que le Fidesz, parti politique de Viktor Orban.  

En 2012, le Premier ministre instaure une nouvelle constitution. Cette dernière met en avant les valeurs chrétiennes et familiales jugées “traditionnelles”. L’objectif annoncé est de protéger la culture hongroise européenne. On peut par exemple y trouver un passage à propos de la grossesse, qui stipule que « la vie du fœtus doit être protégée à partir du moment de sa conception ». Neuf ans plus tard, Viktor Orban s’attache toujours à lutter contre ceux qui « dénature » sa Hongrie, avec notamment la création d’une loi en juin 2021 liant pédophilie et homosexualité, qui a pour objectif la défense du « droit des enfants de s’identifier à leur sexe de naissance ». 

Enfin, un dernier facteur important à l’origine du nationalisme hongrois est l’invasion du territoire.  Représentée de nos jours par les importantes vagues migratoires déferlant sur l’Europe, la position stratégique de la Hongrie (point de passage vers l’Autriche, l’Allemagne et la France) a poussé le gouvernement d’Orban à construire dès 2015 une barrière le long de la frontière Serbe et Croate, contre l’avis de l’Union Européenne. De plus, l’Etat hongrois passe régulièrement outre les directives européennes bloquant les points de passage clés ce qui ne manque pas de défrayer la chronique. 

Malgré le recul de la démocratie dans le pays imputable au gouvernement d’Orban (la Hongrie peut être qualifiée de démocratie illibérale), les hongrois renouent leur confiance avec ce dernier en 2018 à l’occasion des élections législatives. Près de 50 % des électeurs sont séduits par son parti, tandis que 20% votent pour l’extrême droite. Il faut cependant rappeler que le système politique actuel ne permet plus l’alternance en raison d’un important changement du mode électoral. Le Fidesz, parti majoritaire au parlement est largement avantagé par l’élection qui se déroule désormais sur un seul tour, empêchant les partis rivaux de se rassembler derrière une coalition. 

Avec un fonctionnement autoritaire du pouvoir ainsi que le déploiement d’une fidèle oligarchie aux postes clés de la politique, des médias et de la culture, la Hongrie semble bien partie pour conserver sa politique d’extrême nationalisme. 

Adrien Ramamonjisoa
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