« Ecomafia » : Mafia et déchets ne font pas bon ménage

Auteur: Pauline Le Carff
Traducteurs : Pauline Le Carff, Ali Jamaleddine
English version below

4,4 millions de tonnes. C’est la quantité de déchets illégaux saisie à la mafia par les autorités italiennes, en 2018. Ce chiffre, en constante augmentation, témoigne de l’ampleur que prend la gestion des déchets par les organisations mafieuses, particulièrement sur le territoire italien.

La gestion des déchets : un business lucratif …

Le secteur de la gestion des ordures ne fait, a priori, pas rêver. Pourtant, pour les organisations mafieuses à travers le monde, ce secteur représente une opportunité à faible risque et dont les profits sont élevés. Effectivement, en défiant toute concurrence grâce à des prix parfois 9 fois moins chers que ceux de leurs concurrents, elles s’assurent l’obtention d’un bon nombre de clients.  

Cela peut sembler étonnant, mais le rôle de la mafia est pourtant central dans la gestion des déchets et de l’environnement dans certaines régions du monde.  En cassant les prix du marché et en œuvrant comme des lobbies auprès des services publics, les organisations mafieuses parviennent à prendre le contrôle des décharges publiques et du ramassage des déchets industriels. Pour parler de ce phénomène, l’ONG Legambiante est à l’origine du néologisme : « écomafia ». Ce terme définit la gestion illégale par la mafia des déchets industriels qui sont soit enfouis, soit brûlés, au mépris des risques sanitaires et environnementaux. 

En Italie, grâce à un système légal et son application laxistes, les entrepreneurs mafieux ont pu récolter les déchets industriels des usines du Nord ainsi que d’un bon nombre d’autres pays européens. Ils les ont ensuite transportés vers le Sud en les évacuant où ils le pouvaient : chantiers, lacs, terres agricoles, mer, et même dans les régions en conflit en Afrique du Nord telles que la Somalie. Cela poussera Roberto Saviano à déclarer, dans son roman Gomorra, que « Le sud de l’Italie est le terminus des déchets toxiques et de tout ce qui est inutile, la lie de la production ». 

Une première crise des déchets, en 1994, attire l’attention des médias et des ONG. Legambiente, l’une des ONG environnementales majeures en Italie, publie un rapport annuel, et les médias s’emparent du sujet. Cependant, l’opinion publique n’est que très peu sensibilisée, et rien ne change.  

…Mais pas sans conséquences 

Cette gestion des déchets par la mafia pose de réels problèmes environnementaux et sociétaux.  

S’il s’agissait au départ uniquement d’entasser les déchets dans des décharges illégales, ces dernières ont vite été saturées, si bien que les organisations mafieuses ont été obligées d’innover. Ainsi, après falsification de documents, certains déchets toxiques passés pour ménagers ont été enfouis dans des décharges officielles, et ont donc pu être utilisés comme engrais. D’autre part, brûler les déchets étant une manière rapide et économe pour les faire disparaître, les feux se sont multipliés, et la région au Nord de Naples s’est vue renommée « Terre des feux ». 

Au fur et à mesure que ce business s’est développé, la population locale s’est retrouvée exposée à des terres et fumées contaminées par des déchets issus d’industries polluantes (pétrole, nucléaire, mines, chimie, … ), et donc à des matières telles que l’amiante, le zinc ou encore l’arsenic.  

Ainsi, la santé des habitants de ces régions s’est dégradée, jusqu’à atteindre un stade critique. Selon un rapport de l’ISSI (Institut Supérieur de la Santé Italienne), « il y a une surreprésentation d’enfants hospitalisés pour tous les cancers dans leur première année de vie, ainsi qu’un excès de cancers du système nerveux central, de même parmi le groupe des 0-14 ans ».  

Outre ces problématiques de santé, de nombreuses crises de déchets ont éclaté en conséquence de la mauvaise gestion des déchets par la mafia. À New York dans les années 1970, régulièrement en Campanie depuis 1994, à Rome en 2019… Ces crises des déchets, se transformant quasi-systématiquement en crise sanitaire, sont symptomatiques d’un problème de fond, car les décharges prévues pour les ordures ménagères atteignent les limites de capacité beaucoup plus tôt que prévu, servant de dépotoir aux déchets industriels.  

Les citoyens, quant à eux, ne peuvent ou ne veulent pas financer de nouvelles décharges à travers une augmentation des taxes, et font pression sur les élus locaux pour que les choses changent. Ainsi, la solution semble réellement devoir venir des hautes instances politiques, ce qui nécessite donc une prise de conscience de leur part. 

Une difficile prise de conscience  

Face à ce problème majeur, organismes et politiques ont été particulièrement peu réactifs, ce qui a fait dire que la corruption empêchait toute action contre ce phénomène. En 2013, Beatrice Lorenzin, alors Ministre de la Santé, déclare que les taux anormaux de cancers dans la région sont dus à une « mauvaise alimentation » et « l’obésité ». Des membres du Sénat italien ont également qualifié cet enjeu des déchets toxiques de fake news, et de nombreuses personnalités politiques de la Campanie ont minimisé l’impact de cette gestion des ordures. 

En effet, la Camorra et la ’Ndrangheta continuent d’adapter leur modèle d’affaires pour s’enrichir grâce aux bénéfices du trafic illégal de déchets, et semblent vouloir ou pouvoir perturber cette activité destructive sur le plan environnemental et social. Les toxines s’infiltrent donc lentement dans les eaux souterraines de la région, empoisonnant irréversiblement de vastes étendues du Sud de l’Italie pour les générations futures. Dès lors, la solution semble résider dans le nettoyage complet et légal de ce que Legambiente appelle le biocide d’Italie. Seulement, une chose est sûre : après des années de mauvaise gestion des déchets et de corruption, ce nettoyage ne sera pas tâche aisée. 

“Ecomafia”: Mafia and waste do not fit  

4.4 million tonnes. This is the amount of illegal waste seized from the mafia by the authorities in Italy in 2018. This figure, which is constantly increasing, shows the extent to which waste management is being taken over by mafia organisations, particularly on Italian territory.  

Waste management, a lucrative business …   

The waste management sector does not, at first sight, make people dream. Yet, for mafia organisations throughout the world, this sector represents a low-risk, high-profit opportunity. Indeed, by defying all competition with prices sometimes 9 times lower than those of their competitors, they ensure that they obtain a good number of clients.   

This may seem surprising, but it is central to waste and environmental management in some parts of the world: by undercutting market prices and lobbying public services, mafia organisations are able to take control of landfills and industrial waste collection. The NGO Legambiante has coined a neologism for this phenomenon: ecomafia. This term defines the illegal management by the mafia of industrial waste, which is either buried or burnt, with no regard for health and environmental risks.  

In Italy in particular, thanks to a lax legal system and enforcement, mafia entrepreneurs have been able to collect industrial waste from factories in the North and in a number of other European countries, and transport it to the South, disposing of it wherever they can: building sites, lakes, farmland, the sea, and even in conflict areas in North Africa such as Somalia. This led Roberto Saviano to declare in his novel Gomorra that « Southern Italy is the last stop of toxic waste and everything useless, the dregs of production ».  

A first waste crisis in 1994 attracted the attention of the media and NGOs. Legambiente, one of Italy’s leading environmental NGOs, published an annual report, and the media took up the issue. However, public opinion was made only partially aware, and nothing changed.   

… But not without consequences   

This waste management by the mafia poses real environmental and societal problems.   

Although at first it was just a matter of piling up waste in illegal dumps, the latter quickly became saturated, so much so that the mafia organisations were forced to innovate. Thus, after falsifying documents, some toxic waste that had been passed off as domestic waste and was buried in official dumps, and could therefore be used as fertiliser. On the other hand, since burning waste was a quick and cheap way of making it disappear, fires multiplied, and the region north of Naples became known as the « Land of Fire ».  

As this business developed, the local population was exposed to land and smoke contaminated by waste from polluting industries (oil, nuclear, mining, chemical, etc.), and therefore to materials such as asbestos, zinc and arsenic.   

As a result, the health of the inhabitants of these regions has deteriorated to a critical stage. According to a report by the ISSI (Italian Higher Institute of Health), « there is an over-representation of children hospitalised for all cancers in their first year of life, as well as an excess of cancers of the central nervous system, also among the 0-14 age group ».   

In addition to these health issues, there have been numerous waste crises as a result of poor waste management by the mafia. In New York in the 1970s, regularly in Campania since 1994, in Rome in 2019… These waste crises, which almost systematically turn into health crises, are symptomatic of a fundamental problem, as the landfills intended for household waste reach their capacity limits much sooner than expected, serving as a dumping ground for industrial waste.   

Citizens, on the other hand, are unable or unwilling to finance new landfills through increased taxes, and are putting pressure on local politicians to change. Thus, the solution really seems to have to come from the highest political levels, which therefore requires an awareness on their part.  

A difficult awareness   

In the face of this major problem, organisations and politicians have been particularly unresponsive, and it has been said that corruption has prevented any action against the phenomenon. In 2013, Beatrice Lorenzin, then Minister of Health, said that the abnormal rates of cancer in the region were due to ‘bad diet’, and ‘obesity’. Members of the Italian Senate also called the toxic waste issue « fake news », and many politicians in Campania downplayed the impact of waste management.  

It was not until 2015 that the criminal code condemned environmental crimes. However, while this regulation is a step forward in the fight against waste mismanagement, it is not certain that it will really change things. According to figures put forward by the anti-mafia police and Legambiante, the 4.4 million tonnes of waste blocked by the Italian police in 2018 is only a tiny part of the iceberg, and the contaminated areas continue to spread, towards Florence and Milan.   

Indeed, the Camorra and ‘Ndrangheta continue to adapt their business model to enrich themselves through the profits of illegal waste trafficking, and few seem willing or able to disrupt this environmentally and socially destructive activity. As a result, toxins are slowly seeping into the region’s groundwater, irreversibly poisoning large areas of southern Italy for future generations. The solution, therefore, seems to lie in the complete and legal clean-up of what Legambiente calls Italy’s biocide. But one thing is certain: after years of waste mismanagement and corruption, this clean-up will not be an easy task.  

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