Le Nil : entre menaces et opportunités

Auteur : Charles Motais
Traducteur : Charles Motais
English version below

  Le président égyptien Abdel Fattah el-Sisi s’est rendu samedi dernier pour la première fois au Soudan depuis la destitution de l’autocrate Omar al-Béchir en 2019. Ce dernier s’est entretenu avec les représentants du Soudan et de l’Éthiopie afin d’entamer les pourparlers concernant le remplissage du barrage de la Renaissance en Éthiopie. En effet, le gouvernement éthiopien voit le barrage comme un jalon essentiel de son électrification et de sa souveraineté énergétique. Cependant, le général el-Sisi considère que le développement de ce barrage représente une menace certaine vis-à-vis de l’apprivoisement en eau de son pays, peuplé de plus de 100 millions d’habitants. Ce dernier rejette cette politique du fait accompli prônant des mesures unilatérales qui occultent les besoins primaires des peuples égyptiens et soudanais.  

Abdel Fattah el-Sisi et Abdel Fattah Burhan, Président du Conseil de souveraineté de la République du Soudan

   Le bassin versant du Nil (3 millions de km2, 4e rang mondial) couvre 12 pays. Pendant un siècle, l’Égypte, pays d’aval, a exercé son hydro hégémonie, imposant aux autres États une gestion de l’eau qui lui était favorable. Cette gestion des eaux du Nil débuta sous Méhemet Ali (1805-1848) lors des grands travaux d’aménagement hydrauliques réalisés dans le but de développer des cultures d’exportation (coton, canne à sucre). En 1929, un accord anglo-égyptien est signé, préconisant un prélèvement de 48 km3/an en Égypte contre 4 au Soudan. L’Éthiopie se verra exclue des traités de partage d’eau qui jalonneront la deuxième moitié du XXème siècle. En 1999, s’opère un basculement de forces, résultant d’une explosion démographique en Éthiopie et d’une croissance s’élevant à 10% en moyenne dans les années 90. Les États riverains se regroupent donc au sein de l’initiative pour le bassin du Nil (IBN) pour trouver un accord multilatéral sur la gestion du fleuve. Ces négociations prendront effet en 2010, permettant aux pays lassés du blocage de l’Égypte et du Soudan d’accroitre leur utilisation des eaux.  

En 2011, l’Éthiopie lance la construction du grand barrage de la Renaissance malgré une farouche opposition de ses pays voisins. En effet, Girma Wolde-Gioris, président éthiopien de 2001 à 2013 et contempteur de la politique hégémonique égyptienne, est déterminé à développer ce projet afin d’adresser la pauvreté grandissante en Éthiopie et d’améliorer les conditions de vie de son peuple. Depuis cette année, l’Égypte n’a cessé de jouir de son réseau diplomatique et de s’appuyer sur les accords de 1929 et 1959 afin de freiner la construction de ce barrage. Malgré tout, grâce aux financements importants des banques chinoises pour l’achat de turbines et d’équipements électriques, le barrage devrait voir le jour en 2022.  

Cependant, ce projet représente une menace directe pour l’irrigation et l’approvisionnement de l’Égypte et du Soudan en eau. 90% de l’eau potable en Égypte provient du Nil et 95% de sa population est concentrée le long de celui-ci. Ainsi, l’accumulation d’eau, destinée à alimenter la centrale hydraulique en contre-bas du barrage, pourrait mettre en danger les stations de production d’eau potable et les 20 millions de soudanais vivant en aval du barrage. A cela s’ajoute des cycles d’inondations et de sécheresses destructrices provoqués par les perturbations climatiques considérées comme plus importantes par les climatologues. En effet, selon les estimations de l’ONU, la population des pays du bassin du Nil devrait atteindre près d’un milliard de personnes en 2050, augmentant la pression sur des ressources en eau déjà limitées. A moins que les niveaux d’eau ne soient correctement gérés en fonction des crues qui tendent à varier fortement, les pays riverains pourraient faire face à des situations de pénurie conséquentes. Le professeur Eltahir explique dans un rapport du MIT : « Les vrais problèmes auxquels le Nil est confronté sont plus importants que la controverse entourant ce barrage ».  

Le barrage de la Renaissance

Enfin, les dirigeants égyptiens et soudanais choisissent de fermer les yeux sur une réalité inquiétante tout en concentrant leurs efforts sur l’avortement du projet du barrage de la Renaissance. Cette controverse avive les tensions nationalistes dans la région étant donné que ce barrage serait la première centrale hydroélectrique d’Afrique, symbole d’hégémonie sur le Nil. Nicolas Baverez parle même de l’éventualité d’une « guerre du Nil » en exposant les avantages de l’hydroélectricité (70% des modes renouvelables) qui sont majeurs. C’est en effet une énergie abondante, bon marché et elle peut être facilement stockée. En 2013, ce barrage a exacerbé les tensions dans le bassin du Nil, jusqu’à faire naître un risque de guerre avec l’Égypte, alors sous le joug de Mohamed Morsi. Ce dernier a sérieusement envisagé de bombarder le site cette année-là… Le 23 mars 2015, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan sont parvenus à un accord sur le partage des eaux du Nil. Mais, depuis, les négociations s’enlisent autour de la durée de remplissage du barrage et de la compensation pour le déficit cumulé de la fourniture d’eau. Aujourd’hui encore, le président Abdel Fattah el-Sisi dénonce le remplissage du barrage de la Renaissance, entrepris sans concertation avec les pays riverains du Nil.  

Pour aller plus loin : 

 

 

 

The river Nile: threats and opportunities

   Egyptian President Abdel Fattah el-Sisi on Saturday visited Sudan for the first time since the removal of autocrat Omar al-Bashir in 2019. He met with representatives of Sudan and Ethiopia to begin talks regarding the filling of the Renaissance Dam in Ethiopia. Indeed, the Ethiopian government sees the dam as an essential milestone in its electrification and energy sovereignty. However, General el-Sisi considers that the development of the dam represents a definite threat to the water resources of his country, populated by more than 100 million people. He rejects Ethiopia’s fait accompli policy, advocating unilateral measures that conceal the primary needs of the Egyptian and Sudanese people. 

Abdel Fattah el-Sisi and Abdel Fattah Burhan,

   The Nile watershed (3 million km2, 4th largest in the world) covers 12 countries. For a century, Egypt, a downstream country, exercised its hydro-hegemony, imposing on other States a water management that was favourable to it. This management of the Nile waters began under Méhemet Ali (1805-1848) during the major hydraulic works carried out with the aim of developing export crops (cotton, sugar cane). In 1929, an Anglo-Egyptian agreement was signed, recommending a withdrawal of 48 km3/year in Egypt against 4 in Sudan. Ethiopia will be excluded from the water sharing treaties that will mark the second half of the 20th century. In 1999, there was a power shift, resulting from a population explosion in Ethiopia and an average growth rate of 10% in the 1990s. The riparian states therefore came together in the Nile Basin Initiative (NBI) to find a multilateral agreement on the management of the river. These negotiations will take effect in 2010, allowing countries, tired of the blockade by Egypt and Sudan, to increase their use of water. 

In 2011, Ethiopia launches the construction of the Great Renaissance Dam in spite of fierce opposition from its neighbouring countries. Indeed, Girma Wolde-Gioris, Ethiopian president from 2001 to 2013 and a contemptuous of Egyptian hegemonic politics, is determined to develop this project to address the growing poverty in Ethiopia and improve the living conditions of his people. Since this year, Egypt has continued to use its diplomatic network and to rely on the 1929 and 1959 agreements to halt the construction of this dam. Despite everything, thanks to significant financing from Chinese banks for the purchase of turbines and electrical equipment, the dam should be finished by 2022. 

   However, this project poses a direct threat to irrigation and water supplies in Egypt and Sudan. 90% of Egypt’s drinking water comes from the Nile and 95% of its population is concentrated along the Nile. Thus, the accumulation of water, intended to supply the hydroelectric power plant below the dam, could endanger the drinking water production stations and the 20 million Sudanese living downstream of the dam. In addition, there are cycles of destructive floods and droughts caused by the climatic disturbances considered more important by climatologists. Indeed, according to UN estimates, the population of the Nile basin countries is expected to reach nearly one billion people in 2050, increasing the pressure on already limited water resources. Unless water levels are properly managed to cope with floods, which tend to vary greatly, the riparian countries could face situations of significant scarcity. Professor Eltahir explains in an MIT report: « The real problems linked to the Nile are more important than the controversy surrounding this dam. 

The Grand Ethopian Renaissance Dam

    Finally, the Egyptian and Sudanese leaders choose to turn a blind eye to a worrying reality while concentrating their efforts on the abortion of the Renaissance Dam project. The controversy is fuelling nationalist tensions in the region, as the dam would be Africa’s first hydroelectric power station, symbol of hegemony on the Nile. Nicolas Baverez even speaks of the possibility of a « Nile war » by exposing the advantages of hydroelectricity (70% of renewable modes) which are major. It is indeed an abundant, cheap energy and it can be easily stored. In 2013, this dam has exacerbated tensions in the Nile basin, to the point of creating a risk of war with Egypt, then under the yoke of Mohamed Morsi. He seriously considered bombing the site that year. On the 23rd March of 2015, Egypt, Ethiopia and Sudan reached an agreement on sharing the waters of the Nile. But since then, negotiations have been bogged down over how long the dam should be filled and compensation for water shortage. But since then, negotiations have been bogged down over how long the dam should be filled and compensation for water shortage. Even today, President Abdel Fattah el-Sisi denounces the filling of the Renaissance dam, undertaken without consultation with the Nile riparian countries. 

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