Géoéconomie de la Turquie à l’ère d’Erdogan

Auteur : Ivan de Mercey
Traducteur : Ilyas Alami
English version below

Dix-septième puissance économique mondiale, la Turquie s’isole de plus en plus sur le plan diplomatique à cause des actions agressives de son président Recep Tayyip Erdogan. Mais elle dispose d’une relative force économique, qui va peut-être s’amenuiser avec la crise de la covid-19 et l’affaiblissement de son image sur la scène internationale. 

Bref sommaire des principaux secteurs économiques turcs 

  • L’agriculture

L’agriculture a un rôle très important dans l’économie turque : ce secteur représente 21% des emplois turcs, 10% de ses exportations et 7,5% de son Produit Intérieur Brut (PIB), ce qui fait de la Turquie le 8e producteur agricole du monde. Les olives sont l’une des principales productions turques.  

  • L’industrie  

Le secteur automobile, textile et surtout l’industrie de défense contribuent en grande partie au PIB turc. Mais la Turquie est également un grand exploitant de matières premières énergétiques fossiles, notamment de pétrole : le pipeline Baku-Tbilissi-Ceyhan, inauguré en 2005, est le 2e plus long du monde. Il fait circuler du pétrole de la mer Caspienne jusqu’au port de Ceyhan, d’où la Turquie exporte son pétrole dans le monde entier. La Turquie est par ailleurs le dixième pays le plus divers en terme d’extraction de minerais.  

  • Les services 

La Turquie est célèbre pour ses destinations touristiques de renom : selon l’agence de voyage Thomas Cook, 11 des 100 meilleurs hôtels du monde étaient situés en Turquie en 2008. En 2012, le tourisme représentait 10% environ du PIB turc. Dans le secteur du transport, la Turquie ambitionne de faire du nouvel aéroport d’Istanbul, inauguré en 2018, le plus grand aéroport du monde avec une capacité de 150 millions de personnes.  

La Turquie est donc un pays émergent, qui peut se targuer d’être l’une des principales puissances du Moyen-Orient. Elle est d’ailleurs la seule puissance de cette région du monde, avec Israël, à être membre de l’OCDE. Avec de riches ressources et des secteurs productifs variés, elle est également un grand partenaire économique des Occidentaux.  

Répartition du PIB régional, prix courants, 2018
Répartition du PIB des pays du sud et de l’est de la Méditerranée, FMI, 2018

Les partenaires économiques de la Turquie

         Ayant rejoint l’Union douanière de l’Union européenne en 1995, la Turquie est amenée à échanger avec l’Allemagne, son premier partenaire d’exportations (16 144 milliards de dollars en 2019), mais aussi l’Italie, le Royaume-Uni, et d’autres puissances comme la Russie et la Chine. La Turquie est le 5e plus grand marché d’exportation pour l’Union européenne. Mais ce partenariat est affaibli depuis le contentieux avec la Grèce à l’été 2020.

         Les liens étroits tissés par le commerce influencent les réseaux diplomatiques turcs. Lors de la crise de l’été 2020 qui a vu s’opposer dans un bras de fer Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan à propos des revendications turques dans les eaux territoriales grecques, l’Allemagne a été beaucoup plus discrète que la France pour défendre son partenaire sud-européen. Deux raisons peuvent expliquer cette attitude : la première est commerciale, du fait de l’interdépendance des deux pays dans ce secteur ; la deuxième est démographique : l’Allemagne accueille une diaspora turque importante depuis un accord d’immigration signé en 1961 avec Ankara, ce qui peut servir de moyen de pression pour Erdogan afin d’influencer les décisions allemandes.

         De même, la Chine étant l’un des plus grands partenaires économiques de la Turquie, cette dernière n’a pas exprimé son indignation à propos du traitement des minorités ouïghoures, turcophones et musulmanes, dans le pays communiste. Beijing et Ankara ont même signé un accord d’extradition en décembre 2020 pour rapatrier en Chine les ouïghours réfugiés en Turquie afin qu’ils soient jugés par les autorités communistes. Erdogan, pourtant défenseur du panturquisme, reste limité par les enjeux économiques de son pays.

Le président turc Erdogan et son homologue chinois Xi Jinping, octobre 2020 

La Turquie pourra-t-elle être viable à long terme ?

         Selon Shlomo Roiter Jesner de la revue Foreign Policy, les politiques autoritaires d’Erdogan et ses récentes actions diplomatiques ont considérablement affaibli son économie, de par la baisse de confiance des investisseurs et la réduction des échanges commerciaux avec l’Union douanière européenne. Les investissements étrangers représentent en effet aujourd’hui le quart de ce qu’ils étaient en 2013.  

         Suite à l’épidémie covid-19, 25% des Turcs n’arrivaient pas à subvenir à leurs besoins essentiels selon un sondage MetroPoll Research. La lire turque a été dévaluée de 30% par rapport au dollar cette année, ce qui cause un déficit dans la balance commerciale turque. De plus, l’administration Biden, selon des analystes, serait moins favorable à Erdogan que celle de Trump. Pour conserver sa popularité d’ici à la fin de son mandat en 2023, Erdogan devra prendre en compte l’économie. De par sa très étroite relation commerciale avec l’Europe, la Turquie ne peut rompre avec ses anciens partenaires sans infliger un coup fatal à son économie. Il va être intéressant de voir si l’ancienne puissance ottomane va poursuivre son isolationnisme, ou alors détendre ses relations avec les Occidentaux afin de favoriser à l’avenir ses secteurs d’exportation.

Rue Nevizad à Istanbul, connue pour ses bars et ses restaurants, déserte pendant le confinement de décembre.
Crédits : Sedat Suna/EPA, via Shutterstock

         Le 7 janvier, le président turc annonçait qu’il était prêt à « normaliser » ses relations avec la France. Cela indique peut-être un revirement diplomatique de M. Erdogan, ou alors une concession nécessaire en des temps bien troubles.

Pour aller plus loin : 

Geoeconomics of Turkey in the Erdogan era

Seventeenth world’s economic power, Turkey increasingly isolates itself on the diplomatic front because of the aggressive actions of its president, Recep Tayyip Erdogan. But it has relative economic strength, which may wane with the Covid-19 crisis and the weakening of its image on the international stage.

Brief summary of the main Turkish economic sectors

  • Agriculture

Agriculture has a very important role in the Turkish economy: this sector accounts for 21% of the Turkish jobs, 10% of its exports and 7.5% of its Gross Domestic Product (GDP), which makes Turkey the 8th agricultural producer of the world. Olives are one of the main Turkish productions.

  • Industry   

The automobile sector, textile and especially the defence industry contribute to a great part of the Turkish GDP. Although Turkey is also a big exploiter of fossil fuel raw materials, notably of oil: The Baku-Tbilisi-Ceyhan pipeline, inaugurated in 2005, is the second longest in the world. It circulates oil from the Caspian Sea to the port of Ceyhan, where Turkey exports its oil around the world. Furthermore, Turkey is the tenth most diverse country in terms of minerals extraction.

  • Services

Turkey is famous for its renowned tourist destinations: according to Thomas Cook travel agency, 11 of the 100 top hotels in the world were located in Turkey in 2008. In 2012, tourism accounted for around 10% of Turkey’s GDP. In the transport sector, Turkey aims to make Istanbul’s new airport, inaugurated in 2018, the largest airport in the world with a capacity of 150 million people.

Turkey is therefore an emerging country, which can claim to be one of the main powers in the Middle East. It is also the only power in this region of the world, along with Israel, to be a member of the OECD. With rich resources and varied productive sectors, it is also a great economic partner of the West.

Répartition du PIB régional, prix courants, 2018
Distribution of GDP in Southern and Eastern Mediterranean countries, IMF, 2018

Turkey’s economic partners

Having joined the Customs Union of the European Union in 1995, Turkey is led to trade with Germany, its leading export partner ($ 16,144 billion in 2019), but also Italy, the United Kingdom United, and other powers like Russia and China. Turkey is the 5th largest export market for the European Union. But this partnership has been weakened since the dispute with Greece in the summer of 2020.

The close ties forged by trade influence Turkish diplomatic networks. During the crisis of the summer of 2020, which saw Emmanuel Macron and Recep Tayyip Erdogan clash in an arm wrestling over Turkish claims in Greek territorial waters, Germany was much more discreet than France in defending its southern European partner. Two reasons can explain this attitude: the first is commercial, due to the interdependence of the two countries in this sector; the second is demographic: Germany has hosted a large Turkish diaspora since an immigration agreement signed in 1961 with Ankara, which can serve as a means of pressure for Erdogan to influence German decisions.

Also, China is one of the most important economic partners of Turkey, the latter hasn’t expressed outrage concerning the treatment of the Turkish speaking and Muslim Uyghur minority, in the communist country. Beijing and Ankara even have signed an extradition agreement in December 2020 to repatriate in China the Uyghur refugees in Turkey so that they can be judged by the communist authorities. Erdogan, yet defender of pan-Turkism, remains limited by the economic stakes of his country.

Turkish President Erdogan and his Chinese counterpart Xi Jinping, October 2020

Can Turkey be viable in the long run?

According to Shlomo Roiter Jesner, from the Foreign Policy journal, Erdogan’s authoritarian policies and his recent diplomatic actions have considerably weakened his economy, due to lower investor confidence and reduced trade with the European Customs Union. The foreign investments are now the quarter of what they were in 2013.

Due to the Covid-19 epidemic, 25% of the Turks couldn’t fulfil their most essential needs according to a MetroPoll Research poll. The Turkish lira has been devaluated by 30% against the dollar this year, which causes a deficit in the Turkish trade balance. Moreover, the Biden administration, might, according to analysts, be less favourable to Erdogan than Trump’s. To maintain his popularity until the end of his term in 2023, Erdogan will have to take into account the economy. Due to its very tight commercial relationship with Europe, Turkey can’t break with its former partners without inflicting a fatal blow in its economy. It will be interesting to see whether the former Ottoman power will pursue its isolationism, or relax its relations with the West in order to favour its export sectors in the future.

Nevizad street in Instanbul, well-known for its bars and restaurants, empty during the December lockdown. Credits  : Sedat Suna/EPA, via Shutterstock

On January 7th, Turkish President announced that he was ready to “normalize” his relations with France. It may indicate a diplomatic turnaround from Mr Erdogan, or a necessary concession in troubled times.

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