La politique étrangère actuelle de la Turquie : un néo-ottomanisme ?

Auteur : Ivan De Mercey
Traducteurs : Ivan De Mercey et Ilyas Alami
English version below

La Turquie s’est récemment illustrée dans son agressivité à l’égard du Kurdistan syrien, de la Grèce et de l’Arménie. Elle semble renouer avec son ancien passé impérialiste, où elle régnait sur l’immense empire ottoman. Après le renouveau kémaliste au début du XXe siècle, la Turquie s’éloigne progressivement de ses alliés occidentaux du fait des provocations géopolitiques de son président, Recep Tayyip Erdogan. 

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue français Emmanuel Macron.

La récupération d’un héritage 

Souvent décrite comme un « néo-ottomanisme » par les médias français, la politique étrangère d’Erdogan reprend un vieil héritage historique. En effet, selon le journaliste Christian Makarian, l’idée d’un califat demeure attractive pour le monde musulman. C’est la récupération des ruines de l’empire ottoman qu’Erdogan convoite, afin d’avoir un vrai rôle de chef au seinde cette civilisation. Soutenu par son propre Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) et par le Parti d’action nationaliste (MHP, nationaliste pan-turc), Erdogan cherche à mener une politique « islamo- nationaliste » qui satisfait cette coalition électorale lui permettant de se maintenir au pouvoir. Selon le journaliste Tigrane Yegavian, cette orientation estdavantage une « rente géopolitique », et un « opportunisme », plus qu’un néo-ottomanisme, car le président turc récupère cethéritage pour accroître sa popularité.

Investie en Afrique, la Turquie cherche à étendre son influence depuis 1998 grâce à la compagnie d’aviation Turkish Airlines, ses réseaux d’éducation et ses entreprises d’exportation. Ainsi, la politique africaine de la Turquie s’est concrétisée dans le soutien militaire au Groupe d’Union nationale (GNA) libyen en janvier 2020, ce qui lui a valu de s’attirer les foudres de l’Egypte et de l’Algérie. La Turquie comptait par cette opération s’emparer des ressources énergétiques de la Libye, dernièrepossession africaine ottomane, perdue en 1912. L’interventionnisme turc s’est alors heurté à lamarine française en juin 2020 : la frégate Courbet, chargée d’inspecter un navire turc, a été menacée par les radars de conduite de tirs turcs, ce qui a créé un incident diplomatique. De plus, la Russie, soutien du maréchal Haftar qui concurrence le GNA, a envoyé des miliciens pour contrer les Turcs sur le sol libyen. Finalement, un cessez-le-feu a été signé le 23 octobre 2020 entre lecamp du Maréchal Haftar et le GNA, ce qui a permis à la Turquie de lever le pied de l’Afrique pour un temps. Erdogan subit donc des oppositions internationales fortes contre son interventionnisme.

Le pantouranisme (ou panturquisme) est également l’une des idéologies motrices de la politique étrangère turque actuelle. Elle consiste à défendre les intérêts des minorités turkmènes disséminées en Iran, en Afghanistan, en Irak et en Syrie. D’autres peuples proches ethniquement des Turcs sont également considérés comme des alliés, ce qui a justifié le soutien turc à l’Azerbaïdjan lors la crise récente du Haut-Karabagh. Selon Christian Mekarian, cette prétention à l’hégémonie pantourane necause pas l’assentiment de certains Etats comme l’Ouzbékistan qui conteste cette volonté de leadership de la part de la Turquie.

Une géopolitique tournée vers la mer 

C’est l’ancien amiral Cem Gürdeniz qui a théorisé le concept géostratégique du Mavi  Vatan  (« patrie bleue ») pour Erdogan. Dans un entretien au Grand Continent, il décrit ce concept comme étant d’abord un symbole : celui d’un Etat turc orienté vers la mer, doté d’une marine forte. Ensuite, le Mavi Vatan est une définition des limites juridiques maritimes de laTurquie : la Turquie a ainsi contesté le 10 août 2020 les frontières maritimes grecques en Méditerranée qui lui bloquaient l’accès à la mer Egée et à des zones de prospection d’hydrocarbures. Enfin, le Mavi Vatan est une doctrine géostratégique de protectiondes intérêts turcs dans ses zones d’impact, par la diplomatie, par l’industrie d’armement, les navires de forage et les sciences marines : tout un ensemble de connaissances et de techniques qui permettent à la Turquie de renforcer son hard power. Tout cela concourt à des démonstrations de force dans cette région du monde, cristallisées par le bras de fer entre Paris et Ankara à l’été 2020, où Erdogan a été contraint d’abandonner ses revendications.

Carte des revendications territoriales turques, La Croix, 18/08/2020

Penser vers le long terme : la faiblesse d’Erdogan 

La politique étrangère d’Erdogan montre cependant quelques faiblesses. Tout d’abord, la Turquie reste dépendante de l’OTAN dont elle fait partie. L’administration Trump, très favorable à Erdogan, sera remplacée en janvier 2021 par celle de Joe Biden qui n’a pas encore exprimé son soutien à l’allié turc. Or, l’armée turque dépend fortement de celle des Etats-Unis par letruchement de l’alliance atlantique.

Du fait de l’éloignement de la plupart de ses alliés occidentaux, Ankara s’est rapprochée de Moscou notamment depuisla fin de la guerre en Syrie. Cependant, l’intervention turque en octobre 2019 dans le Nord de la Syrie a refroidi cette alliance improbable, car la Syrie demeure l’allié principal de la Russie. Des relations fragiles entre ces différentes puissances ne permettent pas à la Turquie d’avoir un réseau diplomatique solide. Cette intervention contre les Kurdes syriens a d’ailleurs affaibli considérablement le soft power turc déjà mal en point, ce qui empêche de nouer des liens avec d’autres Etats.

Finalement, le seul allié stable de la Turquie demeure l’Azerbaïdjan, selon Tigrane Yegavian. Malgré quelques bonnes relations dans les Balkans comme la Bosnie ou l’Albanie, la Turquie s’isole progressivement sur la scène internationale, ce qui réduit à long terme ses chances de retrouver son prestige historique.

Agressive mais isolée, la Turquie d’Erdogan a du mal à retrouver sa puissance d’antan. Elle réussit cependant à s’opposer à l’Occident et à montrer des velléités d’hégémonie sur le monde musulman par ses différentes interventions. Il reste à voir si ces démonstrations de force sont propres à Erdogan ou si elles perdureront après son départ.

Pour aller plus loin :

Turkey’s current foreign policy: a neo-ottomanism?

Turkey has recently illustrated itself in its hostility towards Syrian Kurdistan, Greece and Armenia. It seems to be reconnecting with its former imperialist background, when it reigned over the huge Ottoman Empire. After the Kemalist revival at the beginning of the 20th century, Turkey is gradually moving away from its Western allies because of the provocative geopolitical actions of its president, Recep Tayyip Erdogan.

Turkish President Recep Tayyip Erdogan and his French counterpart Emmanuel Macron, 2018

Finding back an old legacy

 Often described as « neo-ottomanism » by the French media, Erdogan’s foreign policy carries on an old historical legacy. Indeed, according to journalist Christian Makarian, the idea of a caliphate remains attractive to the Muslim world. By claiming the ruins of the Ottoman Empire, Erdogan can have a real leadership role in the islamic world. Supported by his own Justice and Development Party (Conservative) and by the Nationalist Action Party, Erdogan seeks to lead an islamic and nationalist policy that suits to the satisfaction of the electoral coalition, allowing him to remain in power. According to journalist Tigrane Yegavian, this orientation is more a « geopolitical rent » and « opportunism », more than neo-ottomanism, because the Turkish president is recovering this heritage to increase his popularity.

Invested in Africa, Turkey has been seeking to extend its influence since 1998 thanks to the airline Turkish Airlines, its education networks and its export companies. Thus, Turkey’s African policy was embodied in its military support to the Government National Accord (GNA) in January 2020, which caused wrath of Egypt and Algeria. Through this operation, Turkey intended to seize the energy resources of Libya, the last Ottoman African possession, lost in 1912. Turkish interventionism then clashed with the French navy in June 2020: the frigate Courbet, in charge of inspecting a Turkish ship, was threatened by Turkish fire control radars, which created a diplomatic incident. Moreover, Russia, supporting Marshal Haftar who is competing with the GNA, sent troops to counter the Turks on Libyan soil. Finally, a ceasefire was signed on 23 October 2020 between Marshal Haftar’s camp and the GNA, which allowed Turkey to lift the foot of Africa for a while. Erdogan is therefore facing strong international opposition to his interventionism.

Panturanism (or panturquism) is also one of the driving ideologies of current Turkish foreign policy. It consists in defending the interests of the Turkmen minorities scattered throughout Iran, Afghanistan, Iraq and Syria. Other peoples ethnically close to the Turks are also seen as allies, which justified Turkish support for Azerbaijan during the recent crisis in Nagorno-Karabakh. According to Christian Mekarian, this claim to Pantouran hegemony does not cause the assent of certain states such as Uzbekistan, which contests Turkey’s leadership. 

A seawards international policy

Former Admiral Cem Gürdeniz theorised the geostrategic concept of Mavi Vatan (« blue homeland ») for Erdogan. In an interview with Le Grand Continent, he describes this concept as primarily a symbol: that of a sea-oriented Turkish state with a strong navy. Next, Mavi Vatan is a definition of Turkey’s maritime legal limits: on 10 August 2020, Turkey contested the Greek maritime borders in the Mediterranean sea, which blocked its access to the Aegean Sea and hydrocarbon exploration zones. Finally, Mavi Vatan is a geostrategic doctrine for the protection of Turkish interests in its area of influence, through diplomacy, the arms industry, drilling vessels and marine sciences: a whole set of knowledge and techniques that enable Turkey to strengthen its hard power. All this contributes to demonstrations of strength in this region of the world, embodied by the clash between Paris and Ankara in the summer of 2020, where Erdogan was forced to abandon his claims.

Turkey (grey) in an agreement with Libya (green) in 2019 agreed on a maritime border which Ankara argued was a fair and equitable. (TRTWorld) 

Long-term stability: Erdogan’s main flaw

            However, Erdogan’s foreign policy shows some shortcomings. First of all, Turkey remains dependent on NATO because of its membership. The Trump administration, very favourable to Erdogan, would be replaced in January 2021 by Joe Biden’s who has not yet expressed its support for the Turkish ally. The Turkish army is heavily dependent on American forces under the Atlantic Alliance.

            Due to the growing distance of most of its Western allies, Ankara has moved closer to Moscow, especially since the end of the war in Syria. However, the Turkish intervention in October 2019 in the north of Syria dampened this unusual alliance as Syria remains Russia’s main ally. Fragile relations between these different powers do not allow Turkey to have a solid diplomatic network. This intervention against the Syrian Kurds has moreover considerably weakened the Turkish soft power, which is already in a bad way, making it harder to establish links with other states.

Finally, Turkey’s only stable ally remains Azerbaijan, according to Tigrane Yegavian. Despite some good relations in the Balkans such as Bosnia and Albania, Turkey is gradually isolating itself on the international scene, which in the long term reduces its chances of regaining its historical prestige.

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