La Turquie et ses minorités

Auteur : Charles Motais
Traducteurs : Charles Motais et Ali Jamaleddine
English version below

Vieille de plus de 15 siècles, la Turquie s’est construite à l’issue de nombreuses migrations provenant majoritairement d’Asie centrale. En effet, le premier état à avoir porté le nom « turc » est celui des Köktürks (ou Göktürks) au VIe siècle. Ceci porterait à croire que les Turcs vivaient surtout en Mongolie et probablement au Kazakhstan durant le premier millénaire de l’ère chrétienne. Ainsi, la culture turque s’étend à d’autres régions et d’importants groupes turcs y demeurent, tels qu’au sein de l’Azerbaidjan, Chypre, l’Iran, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie ou encore la région du Xinjiang en Chine. Les peuples turcs ont donc, pendant des siècles, œuvré pour bâtir une nouvelle identité nationale, qui, accélérée par la chute de l’Empire Ottoman, donnera lieu à la naissance de la Turquie Républicaine sous l’égide de Mustafa Kemal.  

La chute de l’Empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale marque un véritable tournant dans l’évolution politique et sociale du pays. En effet, la Turquie accueille une pléiade d’ethnies minoritaires dont la présence s’avère être un héritage direct du pluri-ethnisme de l’Empire Ottoman ainsi que des traités ayant suivi la fin de la première guerre. Sous l’Empire Ottoman, le statut de minorité ne prenait pas en compte un quelconque caractère ethnique, mais uniquement celui de la religion. Le statut de minorité a été introduit 1454 après la conquête de Constantinople. Les non-musulmans, donc plus spécifiquement les chrétiens et les juifs, se sont vu promettre un contrôle des rites et cérémonies traditionnelles (mariages, divorces, héritage…). Toutefois, la place des minorités va connaitre un point d’achoppement majeur au cours des négociations du traité de Lausanne le 24 juillet 1923. Mustafa Kemal Ataturk affiche son désir de vouloir constituer une république construite autour d’une identité turque forte. A l’issue de la guerre d’indépendance, le traité de Lausanne met fin au conflit entre les belligérants et définit les frontières actuelles de la Turquie tout en occultant la question des minorités ethniques au sein de ce territoire. En 1923, la Turquie reconnait officiellement trois minorités : les Arméniens, les Grecs et les Juifs. Les Kurdes, représentant pratiquement un quart de la population, sont déchus de leur droits politiques et sociaux provoquant le début d’une crise sociale sans fin.  

Les revendications légitimes des minorités ethniques ont provoqué la montée fulgurante de mouvements nationalistes, qui imprégnera de nombreuses générations de Turcs. Malgré un véritable effort de démocratisation de la société turque, l’intégration des minorités non-musulmanes n’a connu aucun progrès depuis l’arrivée de Mustafa Kemal Ataturk au pouvoir en 1924. En novembre 2006 est paru une étude intitulée « Religion, société et politique dans une Turquie en mutation ». Cette étude révèle les difficultés d’une importante partie de la population turque à accepter pleinement la présence d’ethnies non-musulmanes et plus généralement la diversité culturelle. Par exemple, à la question « Qui ne souhaitez-vous pas avoir comme voisin ? », voici les réponses données : un couple homosexuel, une famille athée, une famille grecque-orthodoxe, une famille arménienne, une famille juive, une famille kurde, une famille d’une autre confession… La société turque est donc traversée par une division entre les laïcs et les islamistes.   

Pour comprendre cette fracture indéniable entre le peuple turc, musulman, sunnite et les autres minorités ethniques (kurdes, arméniens, grecs, alévie…) il faut revenir aux fondements de ce peuple déraciné. Les turcs se sont systématiquement opposés à une vision panturque qu’ils considéraient comme très artificielle et dont la portée dans les esprits pourrait avoir une influence néfaste sur toute la région. Ainsi, la naissance traumatique de la Turquie républicaine dans un contexte marqué par des guerres et l’intervention de grandes puissances, donnera lieu à une perception des minorités ethniques comme étant une menace envers l’État turc. Ataturk a véritablement enraciné dans le pays une « turcité » comme nouvelle source d’identité et de dignité pour une population en quête de sens. Le pouvoir turc est parvenu à construire une identité turque grâce notamment à l’éducation. En effet, le contenu des manuels scolaires, promouvant une vision nationaliste et blessante à l’égard des minorités ethniques, fait polémique aujourd’hui.  

Enfin, à défaut de ne pas s’être ouvert davantage aux diverses populations turques à l’international, le parti islamo-conservateur les place au cœur de leur stratégie politique aujourd’hui. En effet, les visées expansionnistes de Recep Tayyip Erdogan laissent penser une volonté d’implémenter une vision néo-ottomanisme tout en unissant le monde turc. Malgré certaines réformes adoptées pour le progrès des droits des minorités (Congrès pour la liberté et la démocratie), l’autoritarisme de l’actuel régime turc demeure un frein pour le progrès des libertés individuelles des minorités nationales. Cette violation des droits de l’Homme constitue notamment un des principaux arguments en faveur du gel des négociations d’adhésion de la Turquie avec l’Union Européenne, voire d’un refus de leur adhésion si la situation persiste.  

Pour aller plus loin : 

  • La famille des langues turques et le défi de création d’une communauté turcophone en Eurasie : le rôle assumé par Ankara, Nikolaos Raptopoulos, Revue internationale de politique comparée 2007/1 (Vol. 14) 
  • Les minorités religieuses dans la Turquie contemporaine, entretien avec Laki Vingas, représentant des Fondations non-musulmanes en Turquie 
  • Les droits des minorités en Turquie et le cas des arméniens, Philippe Kalfayan, Revue des deux mondes   
  • Minorités non-kurdes en Turquie : une mosaïque ethnique riche et discrète (1/3). Historique des minorités en Turquie et point de situation ethnographique synthétique, Emile Bouvier, Les Clés du Moyen-Orient  
  • Les minorités en Turquie, Hamit Bozarlan, Pouvoirs 2005 (no 115) 
  • L’Histoire des Turcs, Jean-Paul Roux, éditions Fayard   
  • La Turquie, Nation Impossible, Nicolas Glimois, Documentaire Arte  
  • Turquie, l’héritage kémaliste, Documentaire Toute l’Histoire  

Turkish Minorities 

More than 15 centuries old, Turkey was built upon numerous migrations, mostly from Central Asia. Indeed, the first state to have adopted the name « Turk” was the Köktürk State (or Göktürks) in the 6th century. This would suggest that the Turks lived mainly in Mongolia and probably in Kazakhstan during the first millennium of the Christian era. Thus, Turkish culture spread to other regions and important Turkish groups remained there, such as in Azerbaijan, Cyprus, Iran, Kazakhstan, Kyrgyzstan, Russia or the Xinjiang region of China. For centuries, the Turkish people have therefore worked to build a new national identity, which, accelerated by the fall of the Ottoman Empire, will give rise to the birth of Republican Turkey under the aegis of Mustafa Kemal.  

The fall of the Ottoman Empire at the end of the First World War marked a real turning point in the political and social evolution of the country. Indeed, Turkey is home to a plethora of minority ethnic groups whose presence proves to be a direct legacy of the pluri-ethnicity of the Ottoman Empire as well as the treaties that followed the end of the first war. Under the Ottoman Empire, minority status did not take into account any ethnic character, but only that of religion. Minority status was introduced in 1454 after the conquest of Constantinople. Non-Muslims, and more specifically Christians and Jews, were promised control over traditional rites and ceremonies (marriages, divorces, inheritance…). However, the rights of minorities are overturned during the negotiations of the Treaty of Lausanne on the 24th July 1923. Mustafa Kemal Ataturk expressed his desire to create a republic built around a strong Turkish identity. At the end of the War of Independence, the Treaty of Lausanne put an end to the conflict between the belligerents and defined Turkey’s current borders while concealing the question of ethnic minorities within the territory. In 1923, Turkey officially recognised three minorities: Armenians, Greeks and Jews. The Kurds, representing almost a quarter of the population, were stripped of their political and social rights, spawning the beginning of an endless social crisis.  

The legitimate demands of ethnic minorities lead to the upsurge of nationalist movements, which will impact many generations of Turks. Despite a genuine effort to democratise Turkish society, the integration of non-Muslim minorities has made no progress since Mustafa Kemal Ataturk came to power in 1924. In November 2006, a study entitled « Religion, Society and Politics in a Changing Turkey » was published. This study reveals the difficulties of a large part of the Turkish population to fully accept the presence of non-Muslim ethnic groups and more generally cultural diversity. For instance, to the following question : « Who would you not wish to have as a neighbour?” the following answers were given: a homosexual couple, an atheist family, a Greek-Orthodox family, an Armenian family, a Jewish family, a Kurdish family, a family of another faith… The turkish society is therefore divided between the lay and Islamists.   

In order to understand this undeniable divide between the Turkish, Muslim, Sunni and other ethnic minorities (Kurds, Armenians, Greeks, Alevis…), we must go back to the foundations of this uprooted civilization. The Turks were systematically opposed to a panturkish vision which they considered to be very artificial and whose impact on people’s minds could have a harmful influence on the whole region. Thus, the traumatic birth of republican Turkey in a war-torn context gave birth to a sceptical feeling regarding ethnic minorities. Ataturk has truly instilled in mindsets a ‘Turkishness’, perceived as a new source of identity and dignity for a population in search of meaning. The Turkish government has managed to build a Turkish identity throughout education and other means. Indeed, the content of school textbooks, promoting a nationalistic and hurtful vision towards ethnic minorities, is controversial today.  

Finally, failing to having recognized the various international Turkish communities, the Islamic-Conservative party places them today at the heart of their political strategy today. Indeed, the expansionist aims of Recep Tayyip Erdogan suggest a desire to implement a neo-Ottomanist vision while uniting the Turkish world. Despite certain reforms adopted to advance minority rights (Congress for Freedom and Democracy), the authoritarianism of the current Turkish regime remains a hindrance for national minorities. This violation of human rights is one of the main arguments in favour of freezing Turkey’s accession negotiations with the European Union. 

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