Penser aux alternatives alimentaires de demain

Auteurs: Enola Boyer, Pauline Le Carff
Traducteur: Ali Jamaleddine
English version below

Nos manières de produire ont déjà fait leurs preuves en termes de rendements. Convaincre les grands groupes de les modifier peut donc s’avérer difficile. De nouvelles entreprises ont ainsi fait le choix de ne pas suivre le même chemin mais de s’orienter vers la recherche d’alternatives. 

Deux milliards d’êtres humains ont déjà intégré les insectes à leur alimentation, pourquoi pas vous ?   

 

La France s’est révélée être une pionnière en matière d’élevage des insectes. Prenons l’exemple de Micronutris. Fondée en 2011, elle produit aujourd’hui près de 25 tonnes d’insectes par an et espère pouvoir ouvrir d’ici 2030 d’autres usines à travers le monde. L’entreprise souhaite attirer de nouveaux investisseurs grâce aux apports nutritionnels particulièrement intéressants des insectes. Les vers de farine par exemple stockent beaucoup d’énergie pour former leur chrysalide (ou nymphe) et atteindre leur forme adulte. C’est donc à ce stade de leur développement qu’ils sont “récoltés”. Il y a aussi plus de protéines dans 100g de criquets que dans 100g de bœuf et trois fois moins de matières grasses.  

L’élevage des insectes n’a également rien à voir en matière d’impact écologique en comparaison avec l’élevage bovin par exemple. Pour les mêmes quantités, les insectes produisent 100 fois moins de gaz à effet de serre et demandent 50 fois moins d’eau. Les économies en termes d’espace sont aussi très intéressantes puisqu’une pièce de 50m2 peut abriter 1 tonne de larves par mois. Après la “récolte”, les insectes sont en général ébouillantés, déshydratés puis utilisés tels quels ou broyés sous forme de farine. Ils peuvent être assaisonnés pour servir de produits apéritif ou reconstitués en barres énergétiques.  

La consommation directe des insectes par les populations occidentales n’est cependant pas envisagée à long terme par les producteurs. Ils y voient plutôt un marché de niche dont les produits ne sauraient remplacer ceux de notre alimentation quotidienne. La barrière psychologique est encore trop importante et certains soupçonnent déjà d’éventuels risques sanitaires même s’ils sont en réalité quasi-nuls quand les insectes sont élevés dans de bonnes conditions. L’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation (Anses) a publié en avril 2015 un rapport sur les risques liés à l’entomophagie. Le rapport soulève notamment la question des produits chimiques utilisés lors de l’élevage (qui ne sont sûrement pas pire que ceux utilisés dans les cultures traditionnelles) mais aussi des nouveaux risques d’allergies qui risquent d’apparaitre. Les données sont à ce jour toujours insuffisantes mais les conditions de production varient énormément selon les régions du monde.  A ce titre, il faut rappeler que les insectes produits en France sont principalement destinés à l’alimentation des animaux et que la règlementation européenne reste très stricte sur le sujet. En effet, seuls 7 espèces d’insectes peuvent être utilisées pour nourrir les poissons, les chiens ou les chats et à condition que les insectes eux-mêmes aient été nourris avec des produits d’origine végétale. L’objectif des producteurs est désormais d’obtenir l’autorisation de nourrir les porcs et les volailles à partir des insectes.  

Les logiques ne sont pas tout à fait les mêmes en Asie où la consommation d’insectes s’intègre véritablement dans l’alimentation quotidienne. Prenons le cas de la Thaïlande. Dans les années 70, le roi Rama IX a établi la politique du Projet Royal afin de promouvoir l’autosuffisance des agriculteurs dans l’objectif d’améliorer leur qualité de vie. Beaucoup cultivaient alors de l’opium pour compléter leurs revenus. Il semblait invraisemblable que ceux qui produisent à manger puissent souffrir de la faim donc l’élevage d’insectes s’est progressivement popularisé. Il permet aux agriculteurs de diminuer leurs dépenses alimentaires quotidiennes et d’augmenter leurs revenus grâce à la commercialisation des insectes. La Thaïlande est ainsi l’un des seuls pays de la région à avoir fait de l’élevage une source de revenus viable.  

Les espèces les plus populaires sont les grillons, les criquets, les vers à soie, les vers de bambou ou les vers de palme mais aussi les fourmis, les punaises d’eau ou encore les scarabées. Considérés comme partie intégrante de la “nourriture des pauvres”, ils sont principalement consommés dans les campagnes même si la demande n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Traditionnellement, les insectes sont capturés dans la nature, souvent la nuit grâce à des néons mais les rendements sont incertains et les quantités insuffisantes.  

Certains agriculteurs ont alors eu l’idée de simuler dans leurs fermes un environnement propice au développement des insectes pour se lancer dans l’élevage. Les espèces sont au préalable triées selon des critères spécifiques. Il faut que l’insecte choisi aime vivre en population de forte densité, qu’il ne soit pas trop contraignant à nourrir et qu’il ait un cycle de vie court et très prolifique. C’est la raison pour laquelle le grillon est l’espèce la plus populaire en Thaïlande : on compte plus de 20 000 fermes, principalement localisées dans le Nord-Est du pays. Les fourmis sont également très réputées même si leur taille ne leur permet pas de faire office d’encas comme les grillons, elles servent de condiments. 

Ainsi, cette méthode permet de réels progrès dans les productions animales, leur permettant d’être moins consommatrice d’énergie, et fournissant même des aliments directement consommables par l’homme. Cependant, comme précisé précédemment, l’élevage d’insectes présente de nombreuses limites, principalement basées sur le rejet culturel de la consommation d’insecte, rendant compliqué sa diffusion dans certaines zones géographiques. 

Les aliments enrichis : une solution complémentaire 

Dans le souci de diminuer sensiblement la faim dans le monde, une autre option peut alors être envisagée comme complémentaire : les aliments enrichis. Effectivement, si l’agriculture intensive a longtemps été considérée comme une solution viable pour lutter contre la faim, il apparaît aujourd’hui que les aliments en étant issus sont pauvres en micro-nutriments. De cette carence naît une problématique majeure, celle de la faim invisible : des aliments sont consommés, mais la quantité de micro-nutriments ingérée reste bien trop faible par rapport aux besoins humains. Par conséquent, des milliers d’enfants en bas âge développent des séquelles à vie, l’une des plus courantes étant la cécité.  

Dès lors, afin de combler cette carence qui, selon l’Indice mondial de la faim, concerne plus de 2 milliards d’humains, et ce majoritairement dans les pays en développement, l’idée d’aliments enrichis semble bienvenue. Définis comme l’ensemble des produits alimentaires auxquels un ou plusieurs nutriments essentiels (par exemple, vitamines, minéraux ou acides gras), ces derniers marquent un réel progrès dans la lutte contre la faim. 

Plus encore, les aliments enrichis pourraient être une réelle aide au développement africain. En effet, selon l’UNICEF, les carences d’éléments micronutritifs, notamment en fer et vitamine A, causent une diminution du taux global de productivité des populations, ce qui peut faire perdre jusqu’à 2% du PIB aux pays les plus touchés. Ainsi, combattre la faim invisible devient un enjeu majeur pour le continent africain.  

Après avoir été utilisés en Europe et en Amérique et face aux gains possibles, ces produits intéressent de plus en plus les pays africains. Sous l’impulsion de nombreuses organisations pour le développement dont le NEPAD et l’AMAN (Alliance mondiale pour l’amélioration de la nutrition), la Zambie a pour objectif de les diffuser dans plusieurs pays d’Afrique, et ce depuis plusieurs années. Dans cette optique, depuis 2007, l’Association des meuniers de Zambie a accepté d’enrichir la semoule et le maïs, consommés en grande quantité en Afrique.  

Cette association, desservant entre 60% et 70% des ménages zambiens, a réellement permis le développement des aliments enrichis, au sein et au-delà des frontières du pays. Cependant, ce programme a majoritairement bénéficié aux habitants des zones urbaines, tandis que ceux des zones rurales, plus pauvres, souffrent toujours de carences en micro-nutriments.  

Ainsi, le progrès scientifique que représentent les aliments enrichis constitue une véritable arme pour mettre un terme à la faim dans le monde. Cependant, c’est à l’échelle sociale que des progrès demeurent nécessaires, afin de permettre leur diffusion à une échelle plus globale. 

Thinking about tomorrow’s alternative foods

Our production methods have already proved their worth in terms of yields. Convincing large groups to change them can therefore be difficult. New companies have thus chosen not to follow the same path but to instead look for alternatives.

Two billion people have already integrated insects into their diet. How about you ?

France has proven to be a pioneer in insect breeding. Take the example of Micronutris. Founded in 2011, it currently produces nearly 25 tons of insects per year and hopes to open other factories around the world by 2030. The company hopes to attract new investors thanks to the particularly interesting nutritional benefits of insects. Mealworms, for example, store a lot of energy to form their pupae (or nymph) to reach their adult form. It is therefore at this stage of their development that they are « harvested ». There is also more protein in 100g of grasshoppers than in 100g of beef and three times less fat.

Insect breeding has also nothing to do with ecological impact in comparison to cattle breeding for example. For the same quantities, insects produce 100 times less greenhouse gases and require 50 times less water. The savings in terms of space are also very interesting since a 50m2 room can house 1 ton of larvae per month. After the « harvest », the insects are usually boiled, dehydrated and then used as they are or crushed into flour. They can be seasoned to be used as appetizer products or reconstituted into energy bars.

The direct consumption of insects by Western populations is not, however, considered in the long term by producers. Rather, they see it as a niche market whose products cannot replace those in our daily diet. The psychological barrier is still too important and some people already suspect possible health risks even if they are in fact almost non existent. The insects produced in France are therefore mainly intended for animals, even if European regulations remain very strict on the subject. Indeed, only 7 insects can be used to feed fish, dogs or cats and the condition is that the insects themselves have been fed with products of plant origin. The objective of producers is now to obtain authorization to feed insects to pigs and poultry.

The tendencies are not quite the same in Asia where the consumption of insects is truly integrated into the daily diet. Let us take the example of Thailand. In the 1970s, King Rama IX established the policy of the Royal Project in order to promote the self-sufficiency of farmers with the aim of improving their quality of life. Many were then growing opium to supplement their income. It seemed unlikely that those who produced food could go hungry, so insect farming gradually became popular. It allowed farmers to decrease their daily food expenses and increase their income through the commercialization of insects. Thailand is thus one of the only countries in the region to have made animal farming a viable source of income.

The most popular species are crickets, grasshoppers, silkworms, bamboo worms or palm worms but also ants, water bugs or beetles. Considered part of the « food of the poor », they are mainly consumed in the countryside even though the demand has been consistently increasing in recent years. Traditionally, insects are caught in the wild, often at night using neon lights, but yields are uncertain and quantities are insufficient.

Some farmers then had the idea to simulate in their farms an environment suitable to the development of insects in order to start breeding. The species are first sorted according to specific criteria. The chosen insect must like to live in a high-density population, must not be too constraining to feed and must have a short and very prolific life cycle. This is why the cricket is the most popular species in Thailand: there are more than 20,000 farms, mainly located in the northeast of the country. Ants are also very famous even if their size does not allow them to be used as snacks like crickets, they are used as condiments.

Thus, this method allows real progress in animal productions, allowing them to be less energy consuming, and even providing food directly consumable by humans. However, as previously mentioned, insect breeding has many limitations, mainly based on the cultural rejection of insect consumption, making its distribution in certain geographical areas complicated.

Fortified food : a complementary solution

In order to significantly reduce hunger in the world, another option can then be considered as complementary: fortified foods. Indeed, if intensive agriculture has long been considered a viable solution to fight hunger, it appears today that the food produced from it is poor in micro-nutrients. This deficiency gives rise to a major problem, that of invisible hunger: food is consumed, but the quantity of micro-nutrients ingested remains far too low in relation to human needs. As a result, thousands of infants develop lifelong conséquences, one of the most common being blindness.

Therefore, in order to make up for this deficiency which, according to the World Hunger Index, affects more than 2 billion people, mostly in developing countries, the idea of fortified foods seems good. Fortified foods, which are food products to which one or more essential nutrients (e.g. vitamins, minerals or fatty acids) have been added, regardless of whether or not the nutrients were originally present in the food in question before the product was processed, represent real progress in the fight against hunger.

What’s more, fortified foods could be a real help to African development. Indeed, according to UNICEF, deficiencies of micronutrients, particularly iron and vitamin A, cause a decrease in the overall productivity rate of populations, which can cause the most affected countries to lose up to 2% of GDP. Thus, combating invisible hunger is becoming a major challenge for the African continent.

After having been used in Europe and America and in the face of possible gains, these products are of increasing interest to African countries. Under the impetus of many development organizations including NEPAD and AMAN (Global Alliance for Improved Nutrition), Zambia has been aiming to disseminate them in several African countries for several years. With this in mind, since 2007, the Zambia Millers Association has agreed to enrich semolina and maize, which are consumed in large quantities in Africa.

After being used in Europe and America and in the face of possible gains, these products are of increasing interest to African countries. Under the impetus of many development organizations including NEPAD and AMAN (Global Alliance for Improved Nutrition), Zambia has been working to disseminate them in several African countries for several years. With this in mind, since 2007, the Zambia Millers Association has agreed to enrich semolina and corn, which are consumed in large quantities in Africa.

This association, serving between 60% and 70% of Zambian households, has really enabled the development of fortified foods, within and beyond the country’s borders. However, this program has mostly benefited urban dwellers, while those in poorer rural areas still suffer from micronutrient deficiencies.

Thus, the scientific progress that fortified foods represent is a real weapon to put an end to world hunger. However, it is at the social level that progress is still needed to enable their distribution on a more global scale.

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