Auteur : Enola Boyer
Traducteurs : Enola Boyer, Ali Jamaleddine
English version below

          Après la Seconde Guerre Mondiale, la France a très vite voulu retrouver son auto-suffisance alimentaire afin de ne plus dépendre des Etats-Unis. Elle a alors fait appel à l’INRA (l’Institut National de la Recherche Agronomique) pour trouver des solutions. Dans l’objectif de répondre à ce besoin en rendements, les graines hybrides ont fait leur apparition dans les années 70 suivies par les OGM au début des années 80. Attirés par les résultats, beaucoup de paysans se sont laissés séduire. Aujourd’hui, 95% des graines de maïs sont hybrides, on peut quasiment dire que le maïs que nous mangeons ici ou ailleurs est le même. D’après la FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) : 75% des aliments mondiaux proviennent de 12 espèces végétales et de 5 espèces animales.

          Il est vrai que ce système a fait ses preuves. La production agricole a doublé en 50 ans, les agriculteurs sont peut-être moins nombreux mais ils sont 6 fois plus productifs. Pourtant, cela suffit-il à justifier le fait que le niveau d’endettement des agriculteurs en France soit passé de 57 900 euros en 1980 à 159 700 euros en 2010 ? Cela suffit-il à justifier le fait que le secteur soit caractérisé par la surmortalité ? On estime que chaque année plus de 600 salariés dans le domaine agricole se suicident. A ce titre, nous ne pouvons que vous inviter à visionner le film “Au nom de la terre” produit en 2019 par Edouard Bergeron qui traite principalement de la précarité des agriculteurs.

          Rappelons également qu’un tiers des céréales produites dans le monde sert à nourrir les élevages. Bien que les animaux soient à l’origine herbivores, les surfaces ne sont pas suffisantes. On pourrait alors les qualifier aujourd’hui de granivores. Si l’on devait résumer le cycle de production, on parlerait donc de ces graines hybrides qui se transforment en cultures noyées sous les pesticides avant d’être récoltées et distribuées à des animaux que nous mangeons et qui, avant cela, vont polluer les sols avec leurs excréments contenant encore des traces de composants chimiques.

          Il est interdit de semer ses propres récoltes et dans tous les cas cela est presque impossible car des procédés biologiques ont permis aux industries de “stériliser” leurs graines afin qu’elles ne soient utilisées qu’une seule fois. Les agriculteurs doivent alors racheter leurs graines d’une année sur l’autre ce qui les rend dépendants des multinationales. La France n’autorise que l’échange ou la vente des semences inscrites au catalogue officiel des variétés, cela signifie que les semences qui y sont enregistrées ont obtenu un COV (Certificat d’Obtention Végétale) après avoir passé de multiples tests. On compte à ce jour près de 6000 espèces classées grâce à leur nom et leurs caractéristiques et qui sont quasiment toutes la propriété de 5 multinationales. Du côté des Etats-Unis nous avons Monsanto et Dupont Pionner, Limagrain en France, Syngenta en Suisse et enfin Bayer en Allemagne. La plupart de ces entreprises sont nées de l’industrie chimique et ont joué un rôle important pendant les guerres. Bayer est directement liée à IG Farben, l’industrie qui produisait le Zyklon B pour les Nazis tandis que Monsanto est à l’origine de “l’agent orange” répandu sur les populations vietnamiennes dans les années 70.

          Certaines régions du monde sont devenues les laboratoires de ces grandes industries. C’est le cas de l’Inde qui, dans les années 90, signe un plan d’ajustement structurel avec le FMI (le Fond Monétaire International) qui, en contrepartie, exige du pays qu’il ouvre ses frontières au commerce international. C’est dans cette brèche que Monsanto va s’engouffrer pour expérimenter une nouvelle variété de coton OGM. L’industrie promet aux paysans des rendements miraculeux grâce à leurs graines. Beaucoup s’endettent pour ce coton qui ne tiendra jamais ses promesses. En 10 ans, plus de 200 000 paysans indiens mettront fin à leurs jours pour échapper à leurs dettes.

          De nombreuses formes de désobéissance civile se sont ainsi érigées en réaction à ces injustices. Luttant contre la privatisation du garde-manger du monde, Vandana Shiva, docteur en physique quantique, fonde en 1991 l’association Navdanya pour assurer la conservation de la biodiversité. Dans une ferme installée au pieds de l’Himalaya, elle a établi une banque de graines qu’elle distribue gratuitement. Elle a aujourd’hui la main mise sur plus de 650 variétés de riz et près de 200 variétés de blé qu’elle souhaite mettre à l’abri des grandes industries. Nous pouvons également saluer le travail de l’association française Kokopelli créée en 1999 qui fonctionne quasiment de la même manière que Navdanya en vendant ou distribuant des graines non répertoriées au catalogue. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’association a déjà été poursuivie plusieurs fois par des multinationales pour concurrence déloyale. Biens communs de l’humanité ou simples marchandises, le statut des graines n’est pas encore clairement défini.

          En 100 ans, 75% des graines cultivées ont disparu de la surface de la planète. Ce constat alarmant est à l’origine de la création du “Svalbard Global Seed Vault” en Norvège, une chambre forte encastrée dans la montagne gelée qui fait office de réserve mondiale des semences. Près de 800 000 échantillons y sont entreposés pour être protégés des guerres, des révolutions ou des catastrophes naturelles. Rappelons tout de même que cette “arche de Noé” des graines est en partie financée par les multinationales à l’origine de leur destruction. Il peut alors nous sembler que le proverbe : “Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas” n’a jamais été si bien adapté à la situation.

The seed war 

After the Second World War, France wanted to regain its food self-sufficiency very quickly so as to no longer depend on the United States. It then called on INRA (the French National Institute for Agricultural Research) to find solutions. With the aim of meeting this need for yields, hybrid seeds appeared in the 1970s, followed by GMOs in the early 1980s. Attracted by the results, many farmers were seduced. Today, 95% of corn seeds are hybrids, we can almost say that the corn we eat here or elsewhere is the same. According to the FAO (Food and Agriculture Organisation of the United Nations): 75% of the world’s food comes from 12 plant species and 5 animal species.  

It is true that this system has proved its worth. Agricultural production has doubled in 50 years. There may be fewer farmers, but they are 6 times more productive. However, is this enough to justify the fact that the level of indebtedness of farmers in France has risen from €57,900 in 1980 to €159,700 in 2010 ? Is this enough to justify the fact that the sector is characterised by excess mortality ? It is estimated that every year more than 600 employees in the agricultural sector commit suicide. As such, we can only invite you to watch the film “Au nom de la terre » produced in 2019 by Edouard Bergeron, which deals mainly with the precariousness of farmers.  

Let us also remember that one third of the cereals produced in the world are used to feed livestock farms. Although the animals are originally herbivorous, the surface areas are not sufficient. They could therefore be described today as “granivores”. If we were to summarise the production cycle, we would therefore speak of these hybrid seeds which are transformed into crops drowned in pesticides before being harvested and distributed to the animals we eat and which, before that, will pollute the soil with their excrement still containing traces of chemical components.  

It is forbidden to sow one’s own crops and in any case this is almost impossible because biological processes have allowed industries to « sterilise » their seeds so that they can only be used once. Farmers then have to buy back their seeds from one year to the next, making them dependent on the multinationals. France only allows the exchange or sale of seeds registered in the official catalog of varieties, which means that seeds registered there have obtained a COV (Certificat d’Obtention Végétale) after passing multiple tests. To date, there are almost 6,000 species classified by name and characteristics, almost all of which are owned by 5 multinationals. In the United States we have Monsanto and Dupont Pionner, Limagrain in France, Syngenta in Switzerland and finally Bayer in Germany. Most of these companies were born out of the chemical industry and played an important role during the wars. Bayer is directly linked to IG Farben, the industry that produced Zyklon B for the Nazis, while Monsanto was responsible for the « Agent Orange » spread on the Vietnamese populations in the 1970s.  

Certain regions of the world have become laboratories for these major industries. This is the case of India which, in the 1990s, signed a structural adjustment plan with the IMF (International Monetary Fund) which, in return, requires the country to open its borders to international trade. It is in this breach that Monsanto will rush to experiment with a new variety of GMO cotton. The industry promises farmers miraculous yields from their seeds. Many are going into debt for this cotton, which will never deliver on its promises. In 10 years, more than 200,000 Indian farmers will take their own life to escape their debts.  

Numerous forms of civil disobedience have been erected in response to these injustices. Fighting against the privatisation of the world’s larder, Vandana Shiva, PhD in quantum physics, founded the Navdanya association in 1991 to ensure the conservation of biodiversity. On a farm in the foothills of the Himalayas, she set up a seed bank which she distributes free of charge. Today she has control over 650 varieties of rice and nearly 200 varieties of wheat that she wants to protect from large industries. We can also salute the work of the French association Kokopelli, created in 1999, which operates in much the same way as Navdanya by selling or distributing seeds not listed in the catalog. This is the reason why the association has already been sued several times by multinationals for unfair competition. Whether they are common goods of mankind or mere commodities, the status of seeds is not yet clearly defined.  

In 100 years, 75% of cultivated seeds have disappeared from the surface of the planet. This alarming fact has led to the creation of the « Svalbard Global Seed Vault » in Norway, a vault embedded in the frozen mountain that serves as a global seed reserve. Nearly 800,000 samples are stored there to be protected from wars, revolutions or natural disasters. It should be remembered, however, that this « Noah’s Ark » of seeds is partly financed by the multinationals behind their destruction. It may then seem to us that the proverb: « When the last tree is cut down, the last river poisoned, the last fish caught then you will realise that you cannot eat money » has never been so well adapted to the situation. 

Ali Jamaleddine
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