Agroécologie et féminisme : silence, ça pousse !

Auteur : Pauline Le Carff
Traducteur : Ilyas Alami
English version below

Alors que le mode de production agricole actuel essuie de nombreuses critiques et ne semble pas s’adapter aux mœurs changeantes, une pratique agricole plus respectueuse de la planète et de ses habitants se développe : l’agroécologie. À la fois mode de production et mouvement social, cette dernière pourrait bien révolutionner nos cultures agricoles, sous une impulsion majoritairement féminine.  

L’agroécologie, miracle productif ? 

À l’heure de la remise en question de notre mode de production agricole, la solution semble se trouver dans une approche récente de la production agricole, l’agroécologie. Basée sur les connaissances scientifique et agricole, cette dernière désigne une manière de concevoir des systèmes de production qui s’appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes (donc déjà présentes), en suivant la ligne directrice qu’est l’objectif de diminution des intrants. 

Si le terme « agroécologie » a vu le jour aux États-Unis en 1928, c’est à parti des années 80 que la pratique commence à réellement se développer, et ce sur le continent sud-américain, avant d’être défini en 2003 comme « l’écologie des systèmes alimentaires ». En effet, considérée comme la solution aux limites de la révolution verte en Amérique du Sud (politique de développement agricole des pays en développement à la fin du XXè siècle), elle y fut expérimentée et approuvée, bâtissant ainsi sa renommée jusqu’aux pays développés.  

Historiquement considérée comme seule pratique agricole réunissant les défenseurs d’une agriculture plus cohérente envers les écosystèmes, l’agroécologie est désormais un véritable outil œuvrant pour la justice sociale. Faisant des droits des agriculteurs sa cause première, elle est même devenue un mouvement qui tente de donner aux producteurs agricoles les armes nécessaires à leur émancipation. 

Selon ses opposants, l’agroécologie n’est un modèle viable ni pour les producteurs ni pour les consommateurs, du fait de la diminution des quantités produites qu’elle induit. Cette diminution peut effectivement être une réalité, mais cela signifie alors que les plants choisis ne sont pas adaptés : en s’y prenant bien, cette pratique peut aisément nourrir 10 milliards d’êtres humains, comme le souligne l’agronome Marc Dufumier. En ce qui concerne les producteurs, plus qu’être viable, cette pratique est avantageuse : en diminuant leurs frais et en augmentant la valeur ajoutée de leurs produits, l’agroécologie leur permet de faire des marges sur les ventes plus importantes. 

Des inégalités de genre toujours marquées  

Parmi les fléaux sociaux liés à l’agriculture, l’un est méconnu : dans ce milieu, et ce tout autour du globe, les femmes subissent d’importantes discriminations.  

Ces discriminations prennent leur racine dans la distribution des rôles au sein des exploitations agricoles. Bien qu’elles représentent près de la moitié des travailleurs agricoles dans le monde, elles ne sont pas souvent reconnues en tant que telles, mais sont souvent considérées comme des aides. Effectivement, les tâches qui lui sont confiées sont en majorité des tâches nécessaires à la survie de l’exploitation, mais non génératrices de revenus. Selon une enquête réalisée par la FNAB (Fédération nationale de l’agriculture biologique) sur les fermes françaises tenues en couple en 2018, 80% des femmes se voient assigner les tâches administratives et le soin aux animaux. Pire, 66% d’entre elles déclarent prendre en charge la totalité ou presque des tâches ménagères, quand ce taux descend à 26% quand on interroge l’ensemble des Françaises. À la prise en charge l’administration, le soin des animaux et les tâches ménagères s’ajoute la tâche d’assurer l’autosuffisance alimentaire de la famille.  

Ainsi, dans le monde, les femmes passent en moyenne 10 heures par jour à travailler au sein de la ferme, mais n’effectuent que très peu de tâches générant du revenu. Par conséquent, leur rôle, bien que fondamentalement nécessaire, est minimisé par les hommes.  

Il convient de souligner que, dans certains pays, une amélioration de la situation se dessine, sous l’impulsion des progrès sociaux en marche. En France, et ce depuis 2014, les élections professionnelles agricoles doivent compter un nombre équilibré de femmes candidates.  

Cependant, le chemin est encore long avant d’atteindre un semblant d’égalité : comme le souligne Clémentine Comer, « Il existe une surreprésentation des femmes dans les “petits” mandats, et une quasi-absence dans les mandats prestigieux ». Les chiffres soulignent ce constat : si elles représentent une petite moitié des agriculteurs, les femmes ne sont que 2 sur 26 membres du bureau de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitations Agricoles ».  

Des agricultrices indispensables 

Pourtant, afin de développer l’agroécologie, il est primordial d’accorder une plus grande autonomie aux agricultrices. En effet, ces dernières sont plus à même d’initier une réelle transition vers ce mode de production, pour trois raisons majeures.  

En effet, bien qu’elles ne représentent « que » 43% des travailleurs agricoles, elles produisent presque 80% des produits agricoles consommés dans le monde, preuve que leur travail est primordial pour l’industrie agricole. De plus, le rôle des agricultrices étant souvent dénigré, ces dernières ont souvent moins de moyens à leur disposition pour la production, et sont donc habituées à travailler avec peu d’intrants, et donc familiarisées aux pratiques agro-écologiques. Enfin, le mouvement porté par l’agroécologie soutenant les droits sociaux et, par extension, les droits des femmes, ces dernières s’y montrent plus sensibles, et sont plus susceptibles de s’y intéresser que les hommes, comme en témoignent, au Brésil, les Marches des Marguerite. Ces dernières, symbole de la lutte des femmes rurales, proposent de promouvoir l’agroécologie pour construire le nouveau modèle productif.  Or, au vu de leur pouvoir de décision faible, voire inexistant, les agricultrices n’ont pas la capacité d’initier seules cette transition vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement. N’étant, dans la plupart des cas, pas propriétaires de leur terrain, elles peinent à se projeter et, ainsi, même des petites initiatives dans ce sens telles que la production d’engrais ne sont pas envisagées, nécessitant un certain délai. Ce qui apparaît alors, c’est qu’une plus grande liberté et de plus grandes responsabilités accordées aux femmes sont une condition nécessaire au déploiement de l’agroécologie.  

Si les agricultrices portent en elles les germes de la révolution agroécologique et scandent qu’ « Il n’y aura pas d’agroécologie sans féminisme », l’inverse peut également être vrai. En effet, ce type d’agriculture est à même de permettre aux femmes de s’émanciper, tout d’abord car sa dimension politique œuvre pour un système réduisant les injustices sociales, mais également pour d’autres raisons. Étant un mode de production nécessitant des techniques traditionnelles, l’agroécologie redonne aux femmes, détentrices de ces savoirs autochtones, un rôle crucial. De plus, les conditions de vie des agricultrices peuvent également se voir améliorées, pour deux raisons majeures.  Ce type de production entraîne une diversification des cultures qui accroît l’autosuffisance des familles et réduit ainsi la charge de travail des femmes ; de surcroît, réduisant les intrants au strict nécessaire, il protège la santé les agricultrices, fortement exposées aux produits chimiques dangereux traditionnels. Enfin, l’agroécologie peut aussi permettre aux femmes de se lancer dans l’agriculture, ce qui leur était, jusque-là, bien souvent inenvisageable : profitant de faible coûts au démarrage et de rendements plus stables dans le temps, cette pratique représente de faibles risques, et donc l’occasion d’une émancipation féminine. Dans cette optique, le Mouvement des Femmes Paysannes (Movimiento de Mulheres Camponesas), créé en mars 2004, milite pour la reconnaissance des femmes productrices d’aliments sains et pratiquant l’agroécologie.  

Ainsi, l’agroécologie pourrait, en plus de révolutionner la production agricole mondiale, être un facteur de progrès social, à travers les dynamiques et débats qu’elle suscite autour du monde. Cependant, afin de donner une réelle chance à cette pratique, une prise de conscience du rôle des femmes ainsi qu’une revalorisation de ce dernier ne semblent pas être une option. Ainsi, l’enjeu transgresse le seul champ agricole pour devenir social : sommes-nous prêts à accueillir ces changements ?  

Agroecology and feminism: silence, it grows! 

While the current agricultural production mode is widely criticised and doesn’t seem to be adapting to the changing mores, an agricultural practice that is more respectful of the planet and of its inhabitants is developing: the agro ecology. Mode of production and social movement at the same time, this latter could revolutionize our agricultural knowledge under a predominantly feminine impulse.  

Agroecology, a productive miracle? 

At the time of the reassessment of our agricultural mode of production, the solution seems to lie in a recent approach to agricultural production, the agroecology. Based on the scientific and agricultural knowledge, the latter designates a way to design production systems that rely on functionalities offered by ecosystems (so already present), by following the guiding principle that is the goal to diminish inputs. 

If the term “agroecology” saw the light of day in the United States in 1928, the practice began to really develop from the 1980s, on the South American continent, before being defined in 2003 as “the ecology of the alimentary systems”. Indeed, considered as the solution to the limits of the green revolution in South America (policy of agricultural development of the developing countries in the end of the 20th century), it was experimented and approved, thus building its fame to developed countries 

Historically considered as the only agricultural practice gathering the supporters of a more coherent agriculture towards the ecosystems, the agroecology is now a real tool for social justice. By making farmers’ rights its root cause, it even turned into a movement that is trying to give to the agricultural producers the necessary tools to their emancipation. 

According to its adversaries, the agroecology isn’t a viable model neither for the producers nor for the consumers, due to the decrease of the produced quantities that it induces. This decrease could turn into a reality, but it then means that the chosen plants are not adapted: by doing it well, this practice can easily feed 10 billion human beings, as the agronomist Marc Dufumier points out. Concerning the producers, this practice is not only advantageous, but also viable: by diminishing their fees and by increasing the added value of their products, the agroecology allows them to make margins on the most important sales.  

Gender inequalities are still very pronounced 

Among the social curses linked to agriculture, one is unknown: in this environment, and that all over the globe, women face significant discriminations. 

These discriminations are rooted in the role distribution in the farms. Even if they account for nearly half of the agricultural workers in the world, they are not often recognized as such, but are often considered as helpers. Indeed, the tasks that are assigned to them are mainly necessary tasks to the survival of the exploitation, but not income generators. According to a survey by the NFBA (National federation of the biological agriculture) on the French farms managed by couples in 2018, 80% of the women are assigned administrative tasks and animal care. Even worse, 66% of them declared to be taking charge of the totality or almost the totality of the cleaning tasks, whereas this rate is only at 26% when we ask all the French women. The task to ensure the alimentary self-sufficiency of the family is added to the managing of the administration, animal care and home tasks. 

As a result, in the world, women spend on average 10 hours a day working inside the farm but perform very few tasks that generate revenues. Thus, even if their role is fundamentally necessary, it is minimized by men.  

It is important to point out that, in some countries, an improvement of the situation is happening, at the instigation of the social progresses in operation. In France, and that since 2014, the agricultural professional elections should have a balanced number of women candidates. 

Women farmers are essential 

However, in order to develop agroecology, it is primordial to give more autonomy to female farmers. Indeed, female farmers are more likely to initiate a real transition towards this mode of production, for three main reasons. 

Indeed, even though they “only” account for 43% of the agricultural workers, they produce nearly 80% of the agricultural products consumed in the world, proof that their work is primordial for the agricultural industry. Moreover, female farmer’s role has often been frowned upon, they often have fewer means to their disposal for the production, and are then used to work with little input, and then familiarised to the agroecological practices. Finally, the movement driven by agroecology supporting social rights and, by extension, women’s rights, women are more sensitive to it and are more likely to be interested in it than men, as the “walk of the daisies” shows. These walks, symbols of the fight of rural women, are proposing to promote agroecology to construct a new productive model. However, because of their weak decision-making power, even inexistant, female farmers don’t have the capacity to initiate alone this transition towards a more respectful of the environment agriculture. Not being in most cases, landowners, they find it difficult to project themselves and then, even small initiatives in this way like fertilizer production are not considered, needing a certain period. What appears then, is that more liberty and more responsibilities offered to women are necessary conditions to the deployment of agroecology. 

If female farmers carry with them the seeds of the agroecological revolution and chant “there won’t be agroecology without feminism”, the reverse may also be true. Indeed, this type of agriculture is quite capable of allowing women to emancipate, first because its political dimension works for a system that reduces social inequalities, but also for other reasons. Being a mode of production requiring traditional techniques, agroecology gives back to women, holders of this indigenous knowledge, a crucial role. Moreover, the living conditions of female farmers could also be improved, for two main reasons. This type of production drives a diversification of the cultures that increases the families’ self-sufficiency and then reduces women’s workload; consequently, reducing the inputs to the strict necessary, it protects the health of female farmers, strongly exposed to dangerous traditional chemical products. Finally, agroecology could also allow women to get started in agriculture, which was, until now, very often unthinkable: taking advantage of low start-up costs and of more stable earnings, this practice is not very risky, and is then the occasion of a feminine emancipation. In this context, the Movement of Female Farmers (Movimiento de Mulheres Camponesas), created in March 2004, militates for the recognition of women producers of healthy foods and practicing agroecology.  

Finally, agroecology could, in addition to revolutionize the worldwide agricultural production, be a factor of social progress, through the dynamics and debates that it stimulates throughout the world. However, in order to give a real chance to this practice, an awareness of women’s role and a revaluation of the latter don’t seem to be an option. Thus, the stake transgresses the only agricultural field to become social: are we ready to welcome these changes? 

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