Food for Good : Un point sur la situation alimentaire au 21ème siècle

Auteurs : Pauline Le Carff et Enola Boyer
Traducteurs : Pauline Le Carff, Enola Boyer et Ilyas Alami
English version below

Dans son Essai sur le Principe de la Population publié au XVIIIème siècle, Thomas Malthus nous disait déjà qu’il n’y avait pas assez de place pour tout le monde au “grand banquet de la nature.”  

Combien d’articles ou de reportages se sont déjà interrogés sur notre capacité à nourrir toute la planète quand des experts prévoient que nous serons 9,7 milliards d’ici 2050 ? La réponse à cette question a souvent été la même : nous devons produire plus. De nouvelles techniques ont vu le jour pour atteindre cet objectif unique. Que ce soit la mécanisation, la sélection génétique ou encore l’utilisation massive d’engrais et de pesticides, nous faisons face à un modèle usé qui nous a montré ses limites depuis bien longtemps déjà.  

Sortir de la pauvreté implique une volonté de manger mieux de la part des populations et par manger mieux on parle souvent de l’adoption du régime alimentaire dit “occidental” dans lequel la consommation de viande est journalière. Muées par cette volonté ou simplement contraintes de se déplacer à cause de l’infertilité de leur environnement, les populations entrent en conflit pour accéder aux ressources qui leurs sont nécessaires.  

Pourtant, quand on évoque aujourd’hui la question alimentaire, il ne suffit pas de savoir si l’accès aux ressources est garanti à toutes les populations mais plutôt de s’interroger sur la manière dont elles sont produites. Il existe plusieurs formes méconnues de malnutrition telles que l’obésité, le diabète ou plus concrètement l’explosion des maladies cardio-vasculaires qu’on a pu observer ces dernières années. Notre manière de produire est problématique alors notre régime le devient aussi.  

La production agricole actuelle permettrait de nourrir 12 milliards d’êtres humains mais à ce jour, 1,6 milliards de tonnes d’aliments sont jetées chaque année – soit 30% de la production mondiale alors que 9% de la population est sous-alimentée. Parce que les Etats-Unis servent souvent d’exemple dans ce genre de cas, nous allons plutôt regarder du côté de l’Angleterre qui ne prend même pas la peine de récolter 30% de ses légumes sous prétexte qu’ils ne répondent pas aux standards du marché. 
 

Quelles sont les images qui vous viennent à l’esprit quand on vous parle de pollution ? Probablement pas les mêmes que celles qui vous viendront une fois que vous saurez qu’un rapport des Nations Unies publié le 29 novembre 2006 a établi que l’élevage bovin produit plus de gaz à effet de serre que le secteur des transports tout entier (18% contre 13%). Les quantités de méthane libérées par les animaux sont 25 à 100 fois plus dangereuses que le dioxyde de carbone des voitures dont on vous parle pourtant si souvent. Rappelons en effet que le méthane est un gaz 28 fois “plus réchauffant” que le CO2. 

Saviez-vous que 75% des américains se disent écologistes ? Penser à éteindre la lumière derrière soi, ne pas laisser couler l’eau du robinet quand on se brosse les dents ou se déplacer à vélo sont de petits gestes qui ne font malheureusement pas de vous un écologiste. La consommation domestique d’eau aux Etats-Unis ne représente que 5% de la consommation totale tandis que celle de l’élevage du bétail s’élève à 55%.  En Europe, un tiers de l’eau utilisée est destiné au secteur agricole. Cela dépend bien évidemment des pays puisqu’en France par exemple, 55% de l’eau est réservé à la production d’énergie (principalement au refroidissement des centrales thermiques classiques ou nucléaires) mais si l’on regarde du côté de l’Espagne, on pourra constater que l’eau y est essentielle pour la production agricole mais que sa qualité est altérée par l’utilisation massive de pesticides et de fertilisants. La gestion de l’eau est tout de même considérée comme durable dans une majeure partie des pays européens. 

Combien de personnes se sont investies dans le boycott de produits contenant de l’huile de palme sous prétexte que leur culture est un facteur de déforestation ? La vérité est la suivante : les plantations de palmiers sont à l’origine de la destruction de 10 millions d’hectares. Ce nombre passe à 54 millions pour l’élevage : 91% des forêts vierges détruites à ce jour ont été remplacées par des cultures dont les récoltes servent à nourrir les animaux. Ces chiffres ne sont pas méconnus de tous. A titre indicatif, plus de 1100 activistes ont été tués ces 20 dernières années au Brésil.  

La majorité des catastrophes naturelles modernes est ainsi intégrée dans un cercle : une chose en entraine une autre et les conséquences sont à chaque fois un peu plus dévastatrices. 

Pour faire écho à l’édition 2020 du Hult Prize, le prix Nobel étudiant, qui cette année a pour thématique “Food for good : transforming food into a vehicle for change”, nous souhaitons dédier ce dossier à la question alimentaire. Il s’agit en effet d’une problématique majeure héritée de notre mode de production inadapté. Si la mal nutrition en est une conséquence directe, elle se décline de différentes manières. La sous-nutrition, la surnutrition et la consommation d’aliments carencés en nutriments forment un fléau mondial tant sur des aspects économiques que sociaux.  

Une sous nutrition toujours présente 

Bien que des progrès aient été réalisés en matière de sous-nutrition, le premier objectif du Millénaire pour le développement fixé en 1996 par les Nations Unies, à savoir diviser la population sous nourrie par deux avant 2015, n’a pas été atteint. En effet, selon la FAO (Food and Agriculture Organisation), en 2018, plus de 800 millions de personnes soufreraient toujours de sous-nutrition.  

Si on a tout d’abord pensé que le fond du problème se trouvait dans la quantité d’aliments produits, les études s’accordent aujourd’hui à dire que la cause du problème est autre, et que la répartition des ressources serait l’enjeu majeur de la lutte contre la sous-nutrition. Selon des travaux de Jean Ziegler, spécialiste du droit à l’alimentation, la production agricole mondiale est suffisante pour nourrir 12 milliards d’êtres humains. Pour lui, les lois du marché global poussent les pays économiquement faibles à exporter leurs denrées alimentaires à bas coût, et à en importer à un coût plus élevé, et inversement pour les pays développés. Ainsi, ce facteur œuvrerait dans le sens d’un creusement continu des inégalités alimentaires entre les différentes zones géographiques. 

En 2010, la sous-nutrition était la plus importante en Afrique subsaharienne et en Asie et Pacifique 

Cependant, si le mode de production ne semble alors ne pas devoir être incriminé d’un point de vue quantitatif, de nombreux reproches demeurent légitimes. Effectivement, pour obtenir une provision importante en viande, le mode de production intensif a consacré une place considérable aux élevages animaux à tel point qu’aujourd’hui, 70% des terres agricoles y sont dédiées. Or, cette production ne possède pas un bon ratio de transformation des protéines végétales : un gramme de protéine animale produite requiert en moyenne quatre grammes de protéines végétales, qui pourraient être directement consommées par l’homme . Appuyant ce constat, les économistes Msangi & Rosegrant ont démontré qu’une baisse de 50% de la demande de viande dans les pays développés par rapport à l’an 2000 permettrait aux pays les moins développés d’augmenter leur consommation de produits d’origine animale de 35%, et celle de produits d’origine végétale de 15%, d’ici 2030.  

Surnutrition et dénutrition : deux fléaux grandissant  

Les deux autres fléaux de la malnutrition, bien que moins souvent évoqués, sont bel et bien présents et profondément dommageables pour la santé des individus.  

Pour commencer, les surcharges pondérales sont non seulement nombreuses, mais de plus en plus répandues. Effectivement, selon les chiffres de l’OMS datant de 2016, on compte 1,9 milliard d’adultes en surpoids, contre 462 milliers d’adultes en sous-nutrition. Cette tendance, continue depuis plusieurs décennies, inquiète d’autant plus par sa tournure globale : depuis 1980, l’obésité a à quadruplé dans les pays en développement et, en 2013, le Mexique a dépassé le taux d’obésité de son voisin nord-américain (32,8% contre 31,8%). 

Deux causes majeures peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène : la subvention, dans les pays en développement, de la production de sucre et d’huile par les États, et les modes de production de l’industrie agroalimentaire. Effectivement, cette dernière pousse à la fabrication d’aliments transformés, et à leur diffusion en trop grande quantité dans les pays développés. 

La qualité des aliments consommés est également mise en péril par l’agriculture intensive, pour deux raisons majeures. Tout d’abord, en poussant à une hausse de la consommation de produits d’origine animale, le mode de production intensif expose les populations aux risques liés à une consommation excessive de viande rouge, et des viandes traités en général (diabète, cancers, maladies cardiovasculaires). De plus, le caractère intensif de ce mode de production, couplé à la sélection génétique qu’il suppose, mène à l’obtention d’aliments déficients en macronutriments. À titre indicatif, une pomme d’aujourd’hui est 100 fois moins riche en vitamine C qu’une pomme de 1950.  

Cette problématique est majoritairement présente dans les foyers aux revenus faibles, qui achètent ces végétaux issus de la production intensive. Par conséquent, la malnutrition est cumulative : les ménages en sous nutrition seront souvent ceux qui consommeront des produits pauvres en micronutriments, et donc seront d’autant plus mal nourris. En effet, d’après l’Indice mondial de la faim, 2 milliards de personnes dans le monde, en majorité dans les pays en développement, ne consommeraient pas suffisamment de vitamines et minéraux essentiels. 

Ainsi, le défi alimentaire auquel nous faisons actuellement face, va bien au-delà d’un problème de ressources , et soulève de nombreux questionnements quant à l’efficacité de notre mode de production et sa cohérence avec les nouveaux enjeux alimentaires mondiaux. 

Food for Good : taking stock of the food situation

In his Essay on the Principle of Population published in the 18th century, Thomas Malthus was already telling us that there was not enough room for everyone at the « great banquet of nature ».  

How many articles or reports have already questioned our capacity to feed the entire planet when experts predict that there will be 9.7 billion of us by 2050? The answer to this question has often been the same: we need to produce more. New techniques have emerged to achieve this unique goal. Whether it is mechanization, genetic selection or the massive use of fertilisers and pesticides, we are facing a worn-out model that has shown its limits for a long time now.  

Getting out of poverty implies a willingness to eat better from the populations, and by eating better we are often referring to the adoption of the so-called « Western » diet in which meat consumption is daily. Moved by this desire or simply forced to leave their homes because of the infertility of their environment, populations enter into conflict to access the resources they need.  

However, when we talk about the food issue today, it is not enough to know whether access to resources is guaranteed to all populations, but rather to question the way in which they are produced. There are several little-known forms of malnutrition such as obesity, diabetes or, more concretely, the explosion of cardiovascular diseases that has been observed in recent years. The way we produce is problematic, so our diet is turning into a problem as well.  

Today’s agricultural production could feed 12 billion human beings, but 1.6 billion tonnes of food are thrown away each year – that’s 30% of the world’s production, while 9% of the population is undernourished. Because the United States often serves as an example in such cases, we will look instead at England, which doesn’t even bother to harvest 30% of its vegetables on the pretext that they don’t meet market standards. 

What images come to your mind when you hear about pollution? Probably not the same ones that will come once you know that a United Nations report published on the 29thof November 2006 established that cows produce more greenhouse gases than the entire transport sector (18% as opposed to 13%). The quantities of methane released by animals are 25 to 100 times more dangerous than the carbon dioxide from the cars you hear about so often. Let us recall that methane is a gas 28 times “warmer” than CO2.

Did you know that 75%of Americans call themselves environmentalists? Thinking about turning off the light behind you, not letting the water run when you brush your teeth or riding your bike are small gestures that unfortunately do not make you an ecologist. Domestic water consumption in the United States represents only 5% of total water consumption, while that of cattle breeding amounts to 55%. In Europe, a third of the water used is intended for the agricultural sector. It obviously depends on the countries because in France for example, 55% of the water is used for energy production (mainly for the cooling of the conventional or nuclear thermal power plants) but if we look at Spain, we can notice that water is essential for the agricultural production but its quality is affected by the massive use of pesticides and fertilizers. Water management is however considered as renewable in most European countries.

How many people have been involved in boycotting products containing palm oil on the pretext that their cultivation is a factor in deforestation? The truth is that palm plantations are responsible for the destruction of 10 million hectares. This number rises to 54 million for livestock farming: 91% of the virgin forests destroyed have been replaced by crops whose harvests are used to feed animals. These figures are not unknown to everyone. As an indication, more than 1100 activists have been killed in the last 20 years in Brazil.  

The majority of modern natural disasters are thus part of a circle: one thing leads to another and the consequences are each time a little more devastating. 

To echo the 2020 edition of the Hult Prize, the student Nobel Prize, whose theme this year is « food for good: transforming food into a vehicle for change », we would like to dedicate this file to the issue of food or the way food is produced. This is indeed a major issue inherited from our unsuitable mode of production. If poor nutrition is a direct consequence of this, it is expressed in different ways. Undernutrition, overnutrition and the consumption of nutrient-deficient food form a global curse, both economically and socially.  

Undernourishment still exists

Even though some progress has been made in the area of undernourishment, the first objective of the Millennium for the development, set in 1996 by the United Nations, which was to reduce the undernourished population by half before 2015 still has not been fulfilled. Indeed, according to the FAO (Food and Agriculture Organization), in 2018, more than 800 million people still suffer from undernourishment.

At the beginning, we thought the real problem was the quantity of produced aliments but, nowadays, surveys agree on the fact that resource allocation is the main stake of the fight against undernourishment. According to Jean Ziegler’s work, the world’s agricultural production is enough to feed 12 billion human beings. For him, global market’s laws push the poor countries to export their food at low cost, and to import some at high cost, whereas it is the opposite for developed countries. As a consequence, food inequalities between geographical areas keep increasing.

In 2010, undernourishment was high in Sub-Saharan Africa, and in Asia-Pacific

However, numerous aspects of the way of producing still have to be questioned. Indeed, in order to get a high meat provision, the intensive production mode dedicated an important space to animal breeding, to such an extent that now, 70% of the agricultural land is dedicated to that. The problem is that this production does not produce proteins in an efficient way: one gram of animal protein needs 4 grams of vegetal protein,that could be eaten by humans, to be created. Supporting this finding, the economists Msangi and Rosegrant showed that 50% reduction of meat demand in the developed countries (relative to 2000) would permit the developing countries to increase their meat consumption by 35%, their vegetal-based products consumption by 15%, by 2030.

Overnutrition and denutrition: two increasing plagues

Despite being evoked less often, the two other plagues of malnourishment do well and truly exist, and they are really dangerous for humans’ health.

To begin with, overweight not only are numerous, but they also are more and more common. Indeed, according to WHO’s 2016 figures, there are 1,9 billion overweight adults, versus 462 000 undernourished ones. This trend, continuous since four decades, is worrying because it gets global: since 1980, obesity quadrupled in developed countries and, in 2013, Mexico’s obesity rate overcame the USA’s one (32,8% versus 31,8%).

Two main causes can be given to explain this phenomenon:  the State-funding, in some developing countries, of the sugar and oil production, and the agribusiness’ way of producing. Indeed, it pushes to produce processed foods, and to distribute them in too large quantities in developed countries.

The aliments’ quality also is jeopardized by intensive agriculture, for two major causes. By pushing for an increase of animal-based products, the intensive production mode exposes populations to the risks of a too high red meat consumption, and of processed meat in general (diabetes, cancers, heart diseases). On top of that, the intensive character of this production mode, along with the genetic selection it supposes, leads to some macronutrients-poor aliments. For instance, there is 100 times less vitamin C in an apple from today than in an apple form the 50’s.

This issue is mostly present in low income households, who buy these vegetables from the intensive production. As a consequence, malnourishment is cumulative: those who are undernourished are more likely to eat some macronutrients-poor aliments and, therefore, to be even more malnourished. Indeed, according to the Global Hunger Index, there are 2 million people, mainly in developing countries, who do not consume enough essential vitamins and minerals.

Thus, the food challenge we are currently facing goes way further than a quantity problem, and emphasizes a lot of questions concerning our production mode’s efficiency, and its coherence with the new global food challenges.

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