Auteurs : Eugénie Chatelais et Lucas Baude
Traducteurs : Eugénie Chatelais, Lucas Baude et Ali Jamaleddine

English version below

C’est seulement le 12 décembre dernier, soit plus d’un mois après le début des combats au Tigré, qu’un premier convoi humanitaire de la Croix rouge transportant du matériel médical a pu atteindre Mekele, la capitale régionale du Tigré, car les autorités éthiopiennes en interdisent l’accès. 

Qu’est-ce que le Tigré ? 

Situé au Nord du pays, le Tigré est un des neufs Etats semi-autonomes éthiopiens. Sa capitale, Mekele, concentre une grande partie des 6 millions d’habitants de cette région. La majorité de la population est issue de l’ethnie tigréenne (96,55%) ; dominante au Tigrée, elle ne représente pourtant que 6% des 110 millions d’Ethiopiens.  

Géographiquement, la proximité avec l’Erythrée est très peu avantageuse pour cette région car elle en subit les flux de réfugiés. On recense au Tigrée 4 camps de réfugiés dans lesquels s’entassent 96 000 Erythréens qui se disent particulièrement pris pour cible par l’armée éthiopienne et ses raides aériens.  

Carte de l’Ethiopie

Que se passe-t-il ?  

Depuis le 4 novembre, le Tigré est plongé dans un conflit qui oppose le gouvernement fédéral du premier ministre Abiy Ahmed et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Ce conflit interne de haute-intensité se concentre dans l’Ouest de la région près de la frontière avec une autre région : Amhara. On estime les forces tigréennes à 250 000 hommes, ce qui permettrait d’alimenter une guerre “longue et meurtrière” selon le groupe de prévention des conflits International Crisis Group (ICG). L’hôpital Ayder de Mekele déborde déjà, avec 80% de blessés de guerre, les médecins doivent assurer les soins malgré les coupures de courant à répétition et trier les patients en fonction du matériel médical qu’ils nécessitent. En effet, le premier convoi humanitaire de la croix rouge transportant du matériel médical a pu atteindre la capitale régionale le 12 décembre, soit plus d’un mois après le début des combats car les autorités d’Abbis Abeba en interdisent l’accès.  Elles ont aussi coupé tous les réseaux depuis le 4 novembre ce qui rend très difficile la vérification des informations sur la situation.

Le gouvernement fédéral affirme d’ailleurs dès le samedi 28 novembre que “les opérations militaires ont été menées à bien et sont terminées”. Toutefois, il semblerait qu’encore 5 millions de Tigréens soient pris au piège des combats bien que beaucoup aient réussi à fuir dans d’autres régions du pays ou encore au Soudan. On parle alors de 50 000 personnes selon HCR.  

Comment en est-on arrivé là ? 

            Les tensions au Tigré ne sont pas chose nouvelle. Le Front de libération du peuple du Tigré a été fondé en 1975. Dans ses premières années, il a participé à la lutte armée contre le régime militaro-marxiste du dictateur Mengistu Haïlé Mariam et a contribué à sa chute en 1991. Le FPLT a ensuite dominé la coalition qui régna sur l’Éthiopie jusqu’à ce qu’Abiy Ahmed, issu de l’ethnie majoritaire Oromo, devienne Premier Ministre en 2018. 

Le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed [Crédit photo : Ethiopian Public Broadcaster]  

            Les Tigréens, qui occupent une place prédominante dans l’armée éthiopienne, ont également été en première ligne lors de la guerre ayant opposé l’Éthiopie à l’Érythrée, ennemie jurée du FPLT, entre 1998 et 2000. C’est en mettant un terme officiel à cette guerre que le Premier Ministre Ahmed a reçu le Prix Nobel de la Paix. 

            Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, les dirigeants tigréens se plaignent d’avoir progressivement été écartés lors de procès pour corruption ou lors de remaniements de l’appareil sécuritaire. 

            En septembre dernier, le Tigré a maintenu un scrutin régional, s’opposant ainsi aux directives du gouvernement fédéral, qui avait reporté toutes les élections en raison de la situation sanitaire. Ainsi, Addis Abeba ne reconnait pas la légitimité du gouvernement régional, qui ne reconnait plus la légitimité du Premier Ministre en retour. Addis Abeba accuse également les autorités régionales tigréennes d’avoir attaqué deux bases de l’armée fédérale sur leur territoire, ce qui est fermement démenti par Mekele. Abiy Ahmed a ainsi envoyé l’armée fédérale dans la région le 4 novembre dernier afin de chasser les dirigeants locaux. 

 

Quelle réaction internationale ? 

            Abdallah Hamdok, Premier Ministre du Soudan voisin, a appelé son homologue éthiopien à une réunion de l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement (ou Intergovernmental Authority on Development, IGAD), organisation régionale regroupant sept pays de la corne de l’Afrique, afin de tenter de mettre un terme à cette crise. Le Soudan a tout intérêt à ce qu’une sortie de crise soit trouvée au plus vite. En effet, l’afflux de migrants tigréens fuyant les conflits est un fardeau pour ce pays déjà très instable économiquement et qui connait actuellement une très forte inflation et un appauvrissement de la population ; cet appauvrissement touchant de surcroit principalement les régions de l’Est soudanais, soit celles à la frontière éthiopienne. 

            L’Union Africaine (UA) a également appelé à la « cessation immédiate des hostilités » au Tigré par la voix de son chef de Commission (chef de l’exécutif de l’UA), Moussa Faki Mahamat. L’Union, dont le siège est situé dans la capitale éthiopienne, est préoccupée par la situation au Tigré et se tient prête à aider à la résolution de la crise, tout en prenant partie dans le conflit en rappelant son ferme attachement à la souveraineté éthiopienne. Enfin, l’UA a formellement demandé aux parties de respecter les droits humains et de s’assurer de la protection des civils. 

            L’ONU a pour sa part réagi par l’intermédiaire de ses agences traitant des migrations et des déplacements de population : l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR). Celles-ci sont inquiètes du sort des 600.000 personnes qui dépendaient de l’aide humanitaire et qui ne peuvent plus accéder à la zone depuis le début du conflit. 

Tigray conflict: a Nobel Peace Prize winner suppresses a secession in blood

It was only on the 12th of December, more than a month after the start of fighting in Tigray, that the first Red Cross humanitarian convoy carrying medical equipment was able to reach Mekele, the regional capital of Tigray, because the Ethiopian authorities forbade access.

What is Tigray?

Located in the north of the country, Tigray is one of Ethiopia’s nine semi-autonomous states. Its capital, Mekele, is home to a large part of the region’s 6 million inhabitants. The majority of the population comes from the Tigrayan ethnic group (96.55%), which is dominant in Tigray, but represents only 6% of the 110 million Ethiopians.

 Geographically, the proximity to Eritrea is not very advantageous to the region as it is subject to the flow of refugees. There are 4 refugee camps in Tigray, where 96,000 Eritreans are crammed together, they claim to be particularly targeted by the Ethiopian army and its air raids. 

Map of Ethiopia

What is happening? 

Since November 4tj, Tigray has been embroiled in a conflict between the federal government of Prime Minister Abiy Ahmed and the Tigray People’s Liberation Front (TPLF). This high-intensity internal conflict is concentrated in the west of the region near the border with another region: Amhara. Tigrayan forces are estimated at 250,000 men, which could fuel a « long and deadly » war according to the International Crisis Group (ICG), a conflict prevention group. The Ayder hospital in Mekele is already overflowing with 80% of war-wounded. Doctors have to provide care despite repeated power cuts and sort patients according to the medical equipment they need. The first Red Cross humanitarian convoy carrying medical equipment reached the regional capital on December 12th, more than a month after the fighting began because the Abbis Ababa authorities forbade access. They have also cut off all networks since November 4th, making it very difficult to verify information on the situation.

The federal government also affirmed on Saturday 28 November that « the military operations have been carried out and are finished ». However, it would appear that 5 million Tigrayans are still trapped in the fighting despite the fact that many have managed to flee to other parts of the country or to Sudan, according to the UNHCR, the figure is 50,000 people. 

How did it come to this?

            Tensions in Tigray aren’t a new issue. The Tigray People’s Liberation Front was founded in 1975. In its early years, it participated in the armed struggle against the militaristic-Marxist regime of dictator Mengistu Haile Mariam and contributed to its fall in 1991. The PFLT then dominated the coalition that ruled Ethiopia until Abiy Ahmed, from the majority Oromo ethnic group, became Prime Minister in 2018.

 Ethiopian Prime Minister Abiy Ahmed [Ethiopian Public Broadcaster]

            The Tigrayans – who occupy a predominant place in the Ethiopian army – were also in the front lines during the war between Ethiopia and Eritrea – the PFLT’s sworn enemy – between 1998 and 2000. It was by officially ending that war that Prime Minister Ahmed was awarded the Nobel Peace Prize.

            Since Abiy Ahmed came to power, Tigrayan leaders have complained that they have gradually been sidelined in trials for corruption and security reshuffles.

            Last September, Tigray maintained a regional poll against the federal government’s directives, which had postponed all elections because of the health situation. Addis Ababa thus does not recognise the legitimacy of the regional government, which no longer recognises the legitimacy of the Prime Minister in return. Addis Ababa also accuses the Tigrayan regional authorities of having attacked two federal army bases on their territory, which is firmly denied by Mekele. Abiy Ahmed thus sent the federal army into the region on November 4th in order to drive out local leaders.

What is the international reaction?

Abdallah Hamdok, Prime Minister of neighbouring Sudan, has called on his Ethiopian counterpart to attend a meeting of the Intergovernmental Authority on Development (IGAD), a regional organisation of seven countries in the Horn of Africa, to try to put an end to the crisis. Sudan has a huge interest in finding a way out of the crisis as soon as possible. Indeed, the influx of Tigrayan migrants fleeing the conflicts is a burden for this country which is already very unstable economically and which is currently experiencing very high inflation and an impoverishment of the population; this impoverishment affects mainly the regions of eastern Sudan, i.e. those on the Ethiopian border.

The African Union (AU) has also called for the « immediate cessation of hostilities » in Tigray through its head of commission (chief executive of the AU), Moussa Faki Mahamat. The Union – whose headquarter is in the Ethiopian capital – is concerned about the situation in Tigray and stands ready to assist in the resolution of the crisis, while taking sides in the conflict by recalling its firm commitment to Ethiopian sovereignty. Finally, the AU has formally called on the parties to respect human rights and ensure the protection of civilians.

For its part, the UN has responded through its agencies dealing with migration and displacement: the International Organisation for Migration (IOM) and the Office of the High Commissioner for Refugees (UNHCR). They are concerned about the fate of the 600,000 people who were dependent on humanitarian aid and who have been unable to access the area since the beginning of the conflict.

Ali Jamaleddine
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Lucas Baude
Rédacteur en chef Tribune 2021-2022 | Plus de publications

Passionné de relations internationales et de politique, je m’intéresse particulièrement aux zones Asie du Sud et Pacifique ainsi qu’aux questions européennes.

Eugénie Chatelais
Rédactrice en chef Tribune 2021-2022 | Plus de publications

Passionnée de géopolitique avec une appétence particulière pour les thématiques russes et asiatiques.