Ouganda : la fin d’un régime ?

Auteurs: Enola Boyer, Charles Motais
Traducteurs: Enola Boyer, Charles Motais, Ilyas Alami
English version below

Interviewé par la chaine de télévision qatarienne Al Jazeera en 2017, le président ougandais Yomeri Museveni aux manettes du pays depuis 1986 demande à son interlocuteur “Avez-vous entendu parler de quelque chose appelé démocratie ? On élit les gens que l’on aime et mon parti a obtenu 62% des voix.” A 76 ans, l’ancien rebelle marxiste est largement déterminé à remporter son sixième mandat et compte écarter de son chemin tout opposant qui menacerait son monopole détenu depuis plus de 30 ans. Museveni est à ce jour l’un des plus anciens dirigeants au pouvoir en Afrique et dans le monde.  

Robert Kyagulanyi plus connu sous le nom de Bobi Wine est un chanteur de reggae très populaire en Ouganda. Originaire d’un bidonville, il a fait de la dénonciation des inégalités sociales et de la corruption une priorité dans ses chansons à tel point qu’on le surnomme aujourd’hui le “président du ghetto.” Il n’est alors pas étonnant qu’il soit devenu une figure emblématique dans un pays où l’âge moyen est 16 ans et où 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.  

Arborant un béret rouge comme signe de ralliement de la jeunesse, il décide de se forger une place sur la scène politique du pays en avril 2017 en se présentant aux élections parlementaires. Après avoir battu le candidat du parti majoritaire, le Mouvement de Résistance Nationale (NRM), il devient député et entre alors dans le collimateur du gouvernement.  

Bobi Wine souhaite faire de l’Ouganda une véritable démocratie au sens moderne du terme. Il va alors tenter de s’opposer à toutes les mesures rétrogrades voulues par Museveni. En mai 2018, ce dernier souhaite par exemple imposer une taxe à tous ceux qui utiliseraient les réseaux sociaux. Il s’agit pour le chanteur d’une mesure abusive ayant pour simple objectif de limiter la part de la population connectée et informée.   

Museveni, nous l’avons vu, a 76 ans à ce jour et s’il a pu être élu pour un cinquième mandat en février 2016 alors que l’âge limite pour se présenter aux élections présidentielles est de 75 ans, c’est grâce à une réforme constitutionnelle. Considérée comme le dernier rempart contre la présidence à vie, cette loi a été fortement défendue par Bobi Wine qui n’a fait qu’accroitre l’hostilité que le gouvernement pouvait lui porter.  

Si quelques mois après son élection au parlement en octobre 2017, son domicile avait été vandalisé ; les arrestations de Bobi Wine sous des prétextes plus que douteux vont se multiplier. En août 2018 il est accusé d’avoir bloqué le convoi de Museveni alors que celui-ci était en déplacement. Selon la police, le chanteur était en possession de deux fusils lors de l’arrestation. C’est de cette manière que les soldats au service de Museveni justifieront leurs coups de feu qui auront raison du chauffeur de Bobi Wine. 

Cette violence n’a pourtant pas raison de son engagement puisque le chanteur annonce sa candidature aux présidentielles de 2021 avec pour principal objectif de donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Le slogan de Museveni “Garantir votre avenir” a perdu le peu de lustre qu’il lui restait au fur et à mesure de la progression du chanteur dans sa campagne. Prêt à tout pour l’écarter, le gouvernement demande à ce qu’il soit de nouveau arrêté et incarcéré le 18 novembre pour “non-respect des règles sanitaires relatives au covid-19” lors d’un discours. La violence est depuis ce jour passée du côté de la population. Les manifestations se multiplient à Kampala, la capitale, où 37 personnes ont déjà trouvé la mort et où on compte des centaines de blessés.  

Les tensions se font également ressentir au Kenya où des manifestants se sont opposés à l’arrestation du chanteur. Ce soulèvement général de la population se justifie par la volonté de renouveler la caste politique d’un pays dégradé par la corruption et les déboires de la junte militaire. En effet, depuis la proclamation de l’indépendance du pays en 1962, l’Ouganda est traversé par de nombreux soubresauts ouvrant la voie à une transition politique au sein du pays. Toutefois, ces tentatives vaines d’instauration d’une démocratie multipartite ont replongé le pays dans l’inégalitarisme et la terreur. Marqué par les guerres civiles menées par l’Armée de Résistance Nationale (LRA) qui ont jalonné les années 80, le peuple ougandais désire se forger autour d’un homme providentiel capable d’accompagner une transition démocratique viable.  

Il est vrai que la croissance économique de l’Ouganda demeure très élevée (7,3% en moyenne depuis 2000) et que les perspectives à court terme sont favorablement orientées, notamment grâce à la mise en œuvre d’importants projets d’infrastructures hydroélectriques, de transports et d’exploitation de puits de pétroles (projet de construction d’un pipeline vers la Tanzanie). Cependant, cette grille de lecture est noircie par une distribution inégale des richesses au sein du pays et par les failles d’un système politique qui donne les pleins pouvoirs à l’exécutif. En effet, au regard des résultats des élections précédentes (60,75% au premier tour des élections de 2016), la popularité de Yoweri Musevini est incontestable. Arrivé au pouvoir en tant que tombeur des dictateurs Idi Amin Dada et Milton Obote, l’ancien guérillo avait toutes les raisons d’être soutenu par son peuple. Cependant, ses promesses de changement se sont avérées illusoires et ce dernier se voit aujourd’hui contraint de déployer son armée dans les rues afin de contenir les insurrections populaires ainsi que ses opposants politiques.  

Rongé par la corruption et l’autoritarisme depuis bien trop longtemps, l’Ouganda voit aujourd’hui sa population se battre pour une réelle transition politique. Dans sa lutte contre l’obscurantisme, Bobi Wine est devenu le porte-parole de tout un mouvement dont l’objectif est désormais d’établir un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.  

Uganda: the end of a regime?   

  

Interviewed by the Qatari television channel Al Jazeera in 2017, Ugandan President Yomeri Museveni, who has been in charge of the country since 1986, asks his interlocutor « Have you heard of something called democracy? We elect the people that we love and my party got 62% of the vote ». At 76 years old, the former Marxist rebel is largely determined to win his sixth mandate and intends to get any opponent who would threaten his monopoly, which he held for more than 30 years out of the way. Museveni is to date one of the oldest leaders in power in Africa and the world.   

Robert Kyagulanyi, better known as Bobi Wine, is a popular reggae singer in Uganda. Originally from a slum, he has made the denunciation of social inequalities and corruption a priority in his songs to such an extent that he is now known as the « president of the ghetto ». No wonder he has become an emblematic figure in a country where the average age is 16 and 40% of the population lives below the poverty line.   

Wearing a red beret as a rallying sign for the youth, he decided to carve out a place for himself on the country’s political scene in April 2017 by running for parliamentary elections. After defeating the candidate of the majority party, the National Resistance Movement (NRM), he became a member of parliament and then entered the government’s sights.   

Bobi Wine wants to make Uganda a true democracy in the modern sense of the term. He will then try to oppose all the retrograde measures wanted by Museveni. For instance, in May 2018, Museveni wanted to impose a tax for all those who use social networks. For the singer, it was an abusive measure with the simple aim of limiting the proportion of the population that is connected and informed.    

As we have seen, Museveni, is 76 years old to date and if he has been elected for a fifth mandate in February 2016 when the age limit for running in the presidential elections is 75, it is thanks to a constitutional reform. Considered as the last shield against lifelong presidency, this law was strongly defended by Bobi Wine who only increased the hostility that the government could bring him.   

If a few months after his election to parliament in October 2017, his home had been vandalized. The arrests of Bobi Wine under more than dubious pretexts have been multiplied. In August 2018 he was accused of having blocked Museveni’s convoy while he was on the move. According to the police, the singer was in possession of two rifles at the time of the arrest. This is how the soldiers in Museveni’s service will justify their shots, which will lead to the death of Bobi Wine’s driver.  

  

However, this violence didn’t reduce his commitment since the singer announces his candidacy for the 2021 presidential elections with the main objective of giving a voice to those who do not have one. Museveni’s slogan « Guarantee your future » lost what little luster it had left as the singer progressed in his campaign. Ready to do anything to get rid of him, the government asked for him to be arrested again and imprisoned on the 18th of November for « failure to comply with the health rules relating to covid-19 » during a speech. Since that day, the violence has shifted to the side of the population. Demonstrations are increasing in Kampala, the capital, where 37 people have already died and hundreds have been injured. Tensions are also being felt in Kenya, where demonstrators have opposed the singer’s arrest. This general uprising of the population is justified by the desire to renew the political caste of a country degraded by the corruption and setbacks of the military junta. Indeed, since the proclamation of the country’s independence in 1962, Uganda has gone through many upheavals paving the way for a political transition within the country. However, these unsuccessful attempts to establish a multiparty democracy have plunged the country back into inequalities and terror. Marked by the civil wars waged by the National Resistance Army (LRA) in the 1980s, the Ugandan people want to forge themselves around a providential man capable of accompanying a viable democratic transition.   

  

It is true that Uganda’s economic growth remains very high (7.3% on average since 2000) and that the short-term outlook is favorable, notably thanks to the implementation of major hydroelectric infrastructure, transport and oil well projects (project to build a pipeline to Tanzania). However, this picture is clouded by the unequal distribution of wealth within the country and by the flaws in the political system that gives full powers to the executive. Indeed, in view of the results of the previous elections (60.75% in the first round of the 2016 elections), Yoweri Musevini’s popularity is unquestionable. Coming to power as the man who brought down the dictators Idi Amin Dada and Milton Obote, the former guerrilla had every reason to be supported by his people. However, his promises of change have proved illusory, and today he is forced to deploy his army in the streets in order to contain the popular uprisings as well as his political opponents.   

Plagued by corruption and authoritarianism for far too long, Uganda sees its people struggling for a real political transition today. In his fight against obscurantism, Bobi Wine has become the spokesman for an entire movement whose goal is now to establish a government of the people, by the people, for the people.   

                

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