L’instrumentalisation de l’art en politique

Auteur et Traducteur : Enola Boyer

English version below

          Le professeur américain Joseph Nye définit en 1990 le “soft power” ou “puissance douce” comme l’habileté à séduire et à attirer dans le cadre des relations interétatiques. Bien que cette pratique ait été définie tardivement, elle est bien plus ancienne qu’il n’y parait. La notion de soft power est complexe et ne se limite pas seulement au domaine artistique mais c’est celui qui illustre le mieux sa force.

Le Jugement dernier (detail), Michel-Ange (1541)

          Si l’Italie a autant rayonné durant la Renaissance, c’est notamment grâce à l’importance qu’elle a accordé aux arts. En s’entourant des oeuvres et des artistes les plus convoités d’Europe, les Médicis ont participé à l’ascension fulgurante du pays qui s’est poursuivie jusqu’à ce que Louis XIV arrive au pouvoir en France et devienne le “protecteur des arts et des sciences” pour reprendre le titre d’un tableau de Jean Garnier. C’est sous le règne du Roi Soleil que l’art s’est institutionnalisé, en grande partie grâce à Colbert, l’un des principaux ministres de Louis XIV. Jusqu’au début du XXème siècle, nous pouvons parler d’un réel “modèle européen” qui rayonne dans le monde entier jusqu’à ce que les guerres ravagent l’Europe et laissent le champ libre à l’émergence d’une nouvelle puissance artistique.

          Grâce au cinéma ou à de nouveaux mouvements tels que le minimalisme, l’expressionnisme abstrait ou le pop-art qui véhiculent une vision beaucoup plus moderne de l’art, les Etats-Unis vont s’imposer dans le monde entier.

          Cette quête de puissance commence par la création d’établissements de “référence” tels que le MoMa (Museum of Modern Art) qui ouvre ses portes pour la première fois en 1929. Accompagnés de fondations privées, ces musées vont faire des Etats-Unis le pays le mieux doté au monde dans le domaine artistique. Même si la France va suivre plus tard avec le Centre Pompidou en 1977 par exemple qui s’est aujourd’hui exposé à Shanghai, elle ne bénéficiera pas du même rayonnement.

Still Life#30 , Tom Wesselmann (1963)

          Dans son ouvrage Géopolitique de l’art contemporain paru en 2019, la galeriste Nathalie Obadia parle de l’artiste et du marchand comme d’un duo d’ambassadeurs.

          Les grandes puissances politiques et économiques vont chercher à accompagner leur influence d’un rayonnement culturel. Cet aspect a peut-être été longtemps négligé mais le rang d’un pays ne s’établit aujourd’hui plus seulement en fonction de l’étendue de ses frontières ou de ses ressources naturelles. L’art a toujours été utilisé dans la “hiérarchisation” des pays puisqu’il s’agit d’un outil efficace pour mesurer le degré de liberté accordé aux artistes ou pour savoir si la société représentée est associée à un modèle.

          Les expositions sont ainsi devenues des moments clés et les pays l’ont compris depuis le début des expositions universelles au milieu du XIXème siècle. Que ce soit à la Biennale de Venise ou la Foire de Bâle par exemple, chaque pays aura pour objectif de présenter la scène artistique la plus dynamique et la plus ouverte sur le monde. Le choix des artistes et des oeuvres présentés est fait par un ensemble d’organismes diplomatiques et par des professionnels mais l’avis du politique pèse définitivement dans la décision finale.

          Il a toujours existé une forte corrélation entre les arts et la diplomatie. En témoigne l’Obélisque de Louxor, taillé sous le règne de Ramsès II il y a plus de trois mille ans qui trône sur la place de la Concorde depuis 1836 après avoir été offert par l’Egypte à la France pour sceller leur bonne entente. Plus récemment, l’artiste américain Jeff Koons a offert à la France son Bouquet de Tulipes suite aux attentats de 2015 et de 2016.

Bouquet of Tulips, Jeff Koons (2019)

          Le marché de l’art représentait 63 milliards de dollars en 2017. Les Etats-Unis et la Chine possèdent à eux-deux un peu plus de 60% des parts du marché mais ces chiffres peuvent se révéler trompeurs.

          Si la Chine a souhaité accompagner son ouverture économique d’un déploiement culturel, elle n’est pas parvenue à supplanter “the American Way of life”. L’image du pays a été dégradée par certains évènements historiques tels que les manifestations de la place Tiananmen de 1989 qui se sont soldées par la répression d’étudiants, d’ouvriers et surtout d’intellectuels. Son modèle sociétal ne séduit pas et n’inspire pas confiance. Les grandes fortunes chinoises préfèrent ainsi miser sur l’art dit “américain” en achetant des oeuvres d’art à millions chez Sotheby’s à Hong-Kong.

          Beaucoup ont cherché à savoir pourquoi la Russie de Poutine n’était pas concernée par ce soft power. Le pays est important mais absent sur la scène artistique. Il n’y a tout d’abord que très peu de galeries d’art. Le Garage, un musée d’art contemporain à Moscou financé par des dons privés, est une exception. Nous pouvons alors supposer que si la création artistique est si limitée et si peu encouragée par l’Etat c’est peut-être parce ce qu’elle pourrait s’accompagner d’une éventuelle contestation du pouvoir. Dans des pays aussi libres que les Etats-Unis, les médias peuvent au contraire promouvoir les oeuvres dites “non-conventionnelles” et étendre leur emprise par la même occasion. Les oeuvres d’art issues de l’émancipation ou des revendications de minorités participent de cette manière au rayonnement culturel.

          Que ce soit dans le hard ou dans le soft power, tous les pays ne sont pas égaux. Un rapport récent a révélé que près de 90% des oeuvres du patrimoine africain se trouvaient dans des musées européens. Si Emmanuel Macron s’est engagé a réparer ses torts, ce n’est pas le cas du British Museum qui veut garder la main mise sur ces oeuvres. D’une manière générale, beaucoup de pays africains demandent aujourd’hui à ce que leur culture soit introduite en Occident pour gagner en visibilité. Les oeuvres sont multiples mais sans musées ou infrastructures qui leurs sont dédiées, elles deviennent difficiles à conserver.

          Même constat pour les artistes originaires d’Amérique Latine qui souffrent de l’instabilité politique et économique de leur région et ne parviennent pas à offrir assez de visibilité à leurs oeuvres.

          Finalement, que l’on désigne le rayonnement culturel comme du soft power ou de la propagande, la culture est aujourd’hui encore à la base de l’hégémonie américaine.

Même s’il est vrai que la culture dite “mainstream” n’émane pas seulement des Etats-Unis mais plutôt de l’Occident tout entier, la dominance étasunienne est incontestable dans la mesure où, comme Jacques Necker le disait si justement “Le pouvoir, c’est de régner sur les imaginations.”

The instrumentalization of art in politics

          The American professor Joseph Nye defined « soft power » in 1990 as the ability to seduce and attract in the context of inter-state relations. Although this practice was defined very late, it is much older than it seems. The notion of soft power is complex and is not limited to the artistic field, but it is the one that best illustrates its strength.

The Last Judgement, Michelangelo (1541)

          If Italy was so influential during the Renaissance, it is mainly due to the importance it gave to the arts. By surrounding themselves with the most coveted works and artists in Europe, the Medici participated in the country’s meteoric rise which continued until Louis XIV came to power in France and became the « protector of the arts and sciences » to use the title of a painting by Jean Garnier. It was during the reign of the Roi Soleil that art became institutionalised, largely thanks to Colbert, one of Louis XIV’s main ministers. Until the beginning of the 20th century, we can speak of a real « European model » which radiated throughout the world until wars ravaged Europe and left the field open for the emergence of a new artistic power.

          Thanks to the cinema or new movements such as minimalism, abstract expressionism or pop art, which conveyed a much more modern vision of art, the United States imposed itself throughout the world.

          This quest for power began with the creation of « reference » establishments such as the MoMa (Museum of Modern Art) which opened its doors for the first time in 1929. Accompanied by private foundations, these museums were to make the United States the best endowed country in the world in the field of art. Even if France would later follow suit with the Centre Pompidou in 1977, for example, which is now exhibited in Shanghai, it would not benefit from the same influence.

Still Life #30, Tom Wesselmann (1963)

          In her book Géopolitique de l’art contemporain published in 2019, the gallery owner Nathalie Obadia speaks of the artist and the trader as a duo of ambassadors.

          The major political and economic powers will seek to accompany their influence with cultural standing. This aspect may have been neglected for a long time, but a country’s rank is no longer established solely according to the extent of its borders or its natural resources. Art has always been used in the « hierarchisation » of countries since it is an effective tool to measure the degree of freedom granted to artists or whether the society represented is associated with a model.

          Exhibitions have thus become key moments, and countries have understood this since the beginning of world exhibitions in the mid-19th century. Whether at the Venice Biennale or the Basel Fair, for example, each country will aim to present the most dynamic art scene that is most open to the world. The choice of artists and the works presented is made by a range of diplomatic bodies and professionals, but the opinion of the politicians has a definite influence on the final decision.

          There has always been a strong correlation between the arts and diplomacy. The Obelisk of Luxor, carved during the reign of Ramses II more than three thousand years ago, which has been enthroned in the Place de la Concorde since 1836 after having been offered by Egypt to France to seal their good understanding. More recently, the American artist Jeff Koons offered France his Bouquet of Tulips following the attacks of 2015 and 2016.

Bouquet of Tulips, Jeff Koons (2019)

          The art market was worth $63 billion in 2017. The United States and China together have just over 60% of the market share, but these figures can be misleading.

          Although China has wanted to accompany its economic opening with a cultural deployment, it has not succeeded in supplanting « the American Way of life ». The country’s image has been degraded by certain historical events such as the Tiananmen Square demonstrations of 1989, which resulted in the repression of students, workers and especially intellectuals. Its societal model does not seduce and does not inspire confidence. China’s great fortunes prefer to bet on so-called « American » art by buying works of art for millions at Sotheby’s in Hong Kong.

          Many have asked why Putin’s Russia was not concerned by this soft power. The country is important but absent on the art scene. First of all, there are very few art galleries. The Garage, a museum of contemporary art in Moscow financed by private donations, is an exception. We can then suppose that if artistic creation is so limited and so little encouraged by the State it is perhaps because it could be accompanied by a possible challenge to power. In countries as free as the United States, on the contrary, the media can promote so-called « unconventional » works and at the same time extend their reach. In this way, works of art from emancipation or minority claims contribute to cultural influence.

          Whether in hard or soft power, all countries are not equal. A recent report revealed that almost 90% of African heritage works were in European museums. If Emmanuel Macron has committed himself to righting wrongs, this is not the case for the British Museum, which wants to keep control of these works. Generally speaking, many African countries are now asking for their culture to be introduced to the West to gain visibility. There are many works of art, but without museums or infrastructures dedicated to them, they become difficult to conserve.

          The same is true for artists from Latin America who suffer from the political and economic instability of their region and are unable to give their works sufficient visibility.

          Finally, whether one refers to cultural influence as soft power or propaganda, culture is still the basis of American hegemony today.

          Even if it is true that so-called « mainstream » culture does not emanate only from the United States but rather from the West as a whole, US dominance is unquestionable insofar as, as Jacques Necker so aptly put it, « Power is to reign over imaginations ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s