Quelle place pour la coopération internationale en temps de crise ?

Auteur et traducteur : Charles Motais 

English version below 

Dans un monde replié sur lui-même sous les assauts du Covid-19, l’Assemblée générale de l’ONU a approuvé en avril dernier une résolution appelant à la « coopération internationale ». Souvent vilipendées pour leurs faiblesses et manque d’efficacité, les institutions internationales demeurent malgré tout plébiscitées de manière significative en temps de crise. En effet, les données recueillies dans 186 pays depuis le début de l’année indiquent un soutien important de l’opinion publique à la coopération mondiale.

« Le travail continue pour assurer la commémoration du soixante-quinzième anniversaire de notre Organisation, et pour utiliser ce moment important afin d’amorcer une réflexion sur la coopération multilatérale dont le monde a besoin en ce moment, à la fois pour lutter contre la pandémie en cours et pour réaliser les objectifs à plus long terme pour lesquels l’ONU a été fondée » a souligné le Secrétaire général des Nations Unies montrant la volonté de l’ensemble de l’appareil institutionnel de lutter contre la covid-19.

Toutefois on pourrait considérer que la recomposition des rapports de force au XXIème siècle et l’apparition de crises sporadiques menacent la coopération internationale dans toutes ses formes.

Coopération internationale : vecteur de paix et pacifisme 

Le multilatéralisme naît au lendemain de la deuxième guerre mondiale avec la création de l’ONU (conférence de San Francisco en 1945) vecteur de paix et de cohésion sociale : « Nous, membres des Nations Unies, sommes résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui a deux fois en l’espace d’une vie provoqué d’indicibles souffrances » (préambule de la charte des Nations Unies). En effet, le monde est traversé par une vague de pacifisme qui contribue à impulser des accords multilatéraux pour construire un monde de paix. Ces accords évoluent pour devenir essentiellement économique, politique et militaire. L’OMC pour le commerce (traité de Marrakech, 1995), la Cour Pénale Internationale (traité de Rome, 1997) ainsi que la CEE (traité de Rome, 1957) installent un nouvel ordre mondial dans lequel les États sont en lien permanent.

Les dirigeants mondiaux réunis à Osaka à l’occasion du sommet du G20 de 2019

La coopération internationale a donc fait front face aux nouvelles menaces qui se sont invitées dans nos quotidiens. La crise climatique a provoqué la création de nombreux corps internationaux dans le but de s’aligner sur des objectifs communs et définis. Les nombreux accords internationaux sur l’environnement (Sommet de la Terre, Conférence de Kyoto, Sommet de l’ONU à Carthagène…), qui sont au nombre de 200 depuis 1945, démontrent l’importance de la coopération internationale en temps de crise. De par l’histoire, les pays développés du Nord sont souvent intervenus en temps de crise pour apporter leur expérience et ancienneté. En 2002, le SRAS (syndrome respiratoire sévère) frappe la Chine et provoque une épidémie nationale menaçant les pays voisins. L’Institut Pasteur et le « Center for Disease Control » aux États-Unis sont intervenus au plus vite pour éradiquer cette épidémie. La coopération internationale agit donc pour anticiper et contenir les risques de crises globales incontrôlées grâce à une mise en commun de forces et de savoir-faire.

Un multilatéralisme menacé ? 

Cependant, on note l’émergence de replis identitaires et une folklorisation des cultures qui menacent donc le multilatéralisme. En effet, pendant la crise sanitaire, les grandes instances telles que l’OMS ont eu très peu de poids dans le règlement de cette crise sans précédent, à tel point que Donald Trump a retiré les États-Unis de l’OMS, la jugeant trop limitée et caduc face à la gravité de la situation

Cette critique des instances internationales vis-à-vis de leur champ d’action limité est due à des tensions inhérentes à ces mêmes organisations. En effet, derrière ces accords multilatéraux se cachent des rapports de domination, des satellites inféodés aux grandes puissances. Des organisations faux-nez tels que l’OTAN, l’OCS (organisation de coopération de Shanghaï) et la CEI (Communauté des États indépendants) sont des moyens par lesquels les grandes puissances exercent leur pouvoir. La CEI par exemple est créé le 8 décembre 1991 lors des accords de Minsk et dirigée par la Russie qui souhaite préserver son pré carré communiste (base aérospatiale au Kazakhstan). Les objectifs de la CEI ne répondent aucunement à une logique de préserver la communauté internationale de potentielles crises. De plus, certains accords multilatéraux sont créés dans le but de concurrencer d’autres puissances régionales (l’ASEAN créée pour concurrencer l’UE). Dans certains cas, certaines organisations régionales et internationales peuvent se briser et devenir caduc de par des litiges internes entre nations (les vetos des 5 membres du conseil de sécurité de l’ONU). Par exemple, Le CCG (Conseil de Coopération du Golfe) est aujourd’hui moribond étant donné que la région du Moyen-Orient a traversé une grave crise diplomatique en 2017. En juin de cette année, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn et l’Égypte ont imposé un embargo sur le Qatar. Le Qatar a été accusé de rapprochement avec l’ennemi chiite, l’Iran, et d’avoir financé le groupe armé Hezbollah (« Parti de Dieu ») implanté au Liban. À l’image de cet échec cuisant, des grandes nations refusent le dialogue sur la scène internationale et se replient sur leurs propres compétences en temps de crise.

Enfin, de nouveaux pôles dynamiques concurrencent les pays développés du Nord et remettent en cause l’approche multilatéraliste des règlements de conflits ou de crises. La Chine se présente peu impliquée jusqu’à aujourd’hui dans le règlement des grandes crises de notre siècle (30% des émissions de CO2 dans le monde et la covid-19) et fait passer ses intérêts nationaux avant tout. En effet, il se peut que la coopération internationale créé ses propres forces de frottement et se menace elle-même. Un pays néo-libéral comme les États-Unis qui colporte depuis le consensus de Washington en 1989 le libre-échangisme à outrance se retrouve actuellement avec un président menant une politique protectionniste, nationaliste et identitaire. Joseph Stiglitz souligne dans La Grande Désillusion (2002) que ceux qui ont suivi le consensus de Washington ont trébuché (l’Argentine) et que ceux qui l’ont rejeté, résistent (la Malaisie). Ainsi, on pourrait penser que la brillante exception étatsunienne préfigurerait un déclin notable de la coopération internationale.

En conclusion, « le problème des relations internationales n’est pas de chef d’ordre politique. Il est avant tout d’ordre intellectuel et moral. Ce problème réside dans les liens, qu’établissent entre les Hommes, la parenté ou la dissemblance entre les humanités… » disait Lou Tseng-Tsiang, diplomate chinois. Ainsi, les liens entre populations issues d’une culture commune installent des clivages entre nations qui peuvent prendre le dessus sur une cohésion internationale transparente.  Les événements exceptionnels qui ont jalonné l’année 2020 démontrent que les instances internationales n’ont pas été assez réactives face à l’urgence d’une crise inédite et que les États gagnent en confiance auprès de leurs populations.

What place for international cooperation in times of crisis ?

In a world struck by an unprecedented pandemic crisis, the UN General Assembly approved last April a motion urging countries to cooperate. Frequently vilified for its weaknesses and lack of efficiency, international institutions are after all acclaimed considerably in times of crisis. Indeed, gathered data in 186 countries since the beginning of the year indicate a considerable support for global cooperation.

Our work is progressing in order to ensure the commemoration of the 74th anniversary of our organization, and to use this important moment in order to engage reflexion on multilateral cooperation which the world needs right now, to both fight against the ongoing pandemic and accomplish our objectives in the long run.” Has told the secretary-general of the United Nations, Antonio Guterres showing eagerness to fight against covid-19.

Nevertheless, we could consider that the reconfiguration of power relationships in the 21st century and the sporadic emergence of a crisis threaten international cooperation. 

International cooperation: vector of peace and pacifism 

Multilateralism was born in the aftermath of the Second World War with the creation of the United Nations (San Francisco conference in 1945) as a vehicle for peace and social cohesion: “We, the members of the United Nations, are determined to save succeeding generations from the scourge of war, which has twice in one lifetime caused untold suffering” (preamble of the United Nations Charter). In fact, the world is swept by a wave of pacifism that is helping to drive multilateral agreements to build a world of peace. These agreements are evolving to become essentially economic, political and military. The WTO for trade (Treaty of Marrakesh, 1995), the International Criminal Court (Treaty of Rome, 1997) and the EEC (Treaty of Rome, 1957) established a new world order in which states are in permanent contact. 

World leaders attending the 2019 G20 summit in Osaka

International cooperation has thus faced the new threats that have appeared in our daily lives. The climate crisis has provoked the creation of many international bodies with the aim of aligning themselves with common and defined objectives. The numerous international agreements on the environment (Earth Summit, Kyoto Conference, UN Summit in Cartagena…), of which there have been 200 since 1945, demonstrate the importance of international cooperation in times of crisis. The developed countries of the North have often intervened in times of crisis to take advantage of their experience and seniority. In 2002, SARS (Severe Acute Respiratory Syndrome) hit China and caused a national epidemic threatening neighboring countries. The Institut Pasteur and the Center for Disease Control in the United States intervened as quickly as possible to eradicate this epidemic. International cooperation is therefore acting to anticipate and contain the risks of uncontrolled global crises by pooling forces and know-how…

A threatened multilateralism? 

However, we note the emergence of a folklorization of cultures that threaten multilateralism. Indeed, during the health crisis, major international institutions such as the WHO had very little weight in the resolution of this unprecedented crisis, so much so that Donald Trump withdrew the United States from the WHO, judging it too limited and obsolete in the face of the gravity of the situation.

This criticism of international bodies with regard to their limited field of action is due to tensions inherent to these same organizations. In fact, behind these multilateral agreements lie relations of domination, satellites dependent of great powers. Organizations such as NATO, the SCO (Shanghai Cooperation Organization) and the CIS (Commonwealth of Independent States) are means by which the great powers exercise their power. The CIS, for example, was created on December 8, 1991 during the Minsk agreements and is led by Russia, which wishes to preserve its communist pre-square (aerospace base in Kazakhstan). The objectives of the CIS do not in any way respond to a logic of preserving the international community from potential crises. Moreover, some multilateral agreements are created in order to compete with other regional powers (ASEAN created to compete with the EU). In some cases, some regional and international organizations can break up and become null and void due to internal disputes between nations (the vetoes of the 5 members of the UN Security Council). For example, the GCC (Gulf Cooperation Council) is now moribund as the Middle East region went through a serious diplomatic crisis in 2017. In June of this year, Saudi Arabia, the United Arab Emirates, Bahrain and Egypt imposed an embargo on Qatar. Qatar was accused of having ties with the Shiite enemy, Iran, and of financing the armed group Hezbollah (“God’s party”) based in Lebanon. As a result of this stinging failure, major nations are refusing to engage international dialogue and fall back on their own competences in times of crisis. 

Finally, new dynamic poles compete with the developed countries of the North and challenge the multilateralist approach to conflict or crisis resolution. China has been little involved in the resolution of the major crises of our century (30% of the world’s CO2 emissions and covid-19) and puts its national interests above all else. Indeed, international cooperation may create its own frictional forces and threaten itself. A neo-liberal country such as the United States, which has been peddling excessive free trade since the Washington consensus in 1989, now finds itself with a president pursuing a protectionist, nationalist and identity-based policy.

Joseph Stiglitz points out in The Great Delusion (2002) that those who followed the Washington consensus stumbled (Argentina) and those who rejected it resist (Malaysia). Thus, one might think that the brilliant US exception would foreshadow a notable decline in international cooperation.

In conclusion, “the problem of international relations is not a political one. It is above all an intellectual and moral one. This problem lies in the links, which are established between men, the kinship or the dissimilarity between humanities…” said Lou Tseng-Tsiang, Chinese diplomat. Thus, the links between populations stemming from a common culture can take precedence over a transparent international cohesion. The exceptional events that marked the year 2020 demonstrate that international bodies have not been sufficiently responsive to the urgency of an unprecedented crisis and that states are gaining in confidence with their populations.

Pour aller plus loin : 

  • La Grande Désillusion, Joseph Stiglitz
  • The Case for Multilateralism, The Economist 
  • La Mondialisation de l’Inégalité, François Bourguignon
  • Le Monde est clos et le désir infini, Daniel Cohen

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