Coronavirus : Qui va payer ?

 

Auteur: Pierre Khelladi

A l’heure où certains pays confinent à nouveau leur population comme la Chine, les conséquences économiques liées au Coronavirus restent difficiles à estimer. Les premières retombées de la pandémie mondiale se font néanmoins sentir. En France, on note un effondrement du PIB de 6 % au premier trimestre lié surtout à la mise en place du confinement dès la mi-mars. A l’échelle planétaire, on constate une chute du PIB de 3% dans le monde et de 7,5% dans la zone euro avec une contraction du revenu par habitant dans plus de 170 pays. Pourtant, le pire reste à venir avec des faillites en cascade, des licenciements massifs (10 millions de chômeurs supplémentaires aux Etats-Unis rien que pour avril) et un accroissement des inégalités, de la précarité, pouvant conduire à une explosion sociale à l’image des gilets jaunes.

Néanmoins, les pays ayant opté pour un confinement de leur population ont réussi à sauver près de 3.1 millions de vies sur l’ensemble de l’Union Européenne – selon certaines études menées par l’Imperial College de Londres. Ce sauvetage s’est également doublé d’un sauvetage de l’économie européenne et de l’économie mondiale. Mais à quel prix ? Pour rappel, le 18 Mars dernier, la Banque Centrale Européenne a annoncé un plan d’urgence historique pour calmer les marchés en promettant des rachats de titres pour 750 milliards d’euros. Le 4 juin, elle a ajouté 600 milliards d’euros au programme, reconduit jusqu’à la mi-2021.

Cela rappelle la politique menée par Mario Draghi, à la tête de la BCE, pour lutter contre la crise des Subprimes en 2008. Christine Lagarde, succédant à Mario Draghi, compte toujours maintenir des taux d’intérêt extrêmement bas pour permettre aux banques commerciales de prêter à des particuliers ou à des entreprises à moindre coût. La logique de la politique anti-crise est la même qu’en 2008 : prêter un maximum de liquidité à tout un chacun pour redonner confiance aux investisseurs et relancer la machine Investissement-Production-Consommation-Bénéfices. Néanmoins, les 27 réfléchissent à mutualiser les pertes entre eux pour cette crise, à « transférer » certaines dettes à d’autres Etats : tel était le rêve d’un « Budget Européen Commun » en 2008. La BCE tire ainsi les conséquences de l’explosion des dettes souveraines, notamment celle de la Grèce grâce au Quantitative Easing (un plan de rachat de créance douteuse à plus de 160 milliards d’euros).

La BCE paie ainsi les banques pour prêter aux banques commerciales pour maintenir en vie l’économie à tout prix. Pourtant, ces politiques de taux « zéro » – voire même négatifs – en vigueur depuis 2012 sont-elles encore efficaces ? Peut-on alors penser à un endettement éternel ? N’est-ce pas une menace que d’abuser du pouvoir de « création monétaire » des Banques Centrales à long terme ?

La réponse est non. Encore moins pour l’Union Européen.

En effet, depuis 1997 et la signature du PESC (Pacte de Stabilité et de Croissance), les « Critères de Maastricht », les Etats de la Zone Euro s’engagent à respecter un plafonnement de leur dette publique à 60% du PIB, et ils pourraient « s’exposer à de grave conséquences économiques à partir de 90%». Ce traité se fonde sur les théories des économistes nobélisés C.Reinhart et K.Rogoff. Pourtant, la crise de 2008 a fait exploser ce paradigme avec la multiplication des dettes souveraines à plus de 100% pour chaque pays de la zone Euro.

 

Empruntez, empruntez ! C’est la loi et les prophètes

La pensée économique elle-même n’a pas su prouver en réalité les effets néfastes d’une dette publique exponentielle. Le Japon est depuis les années 2000 endetté à plus de 247% de son PIB sans grande conséquence sur son économie… Dès lors la dette publique semble être la seule source de financement pour les entreprises Japonaises. Néanmoins, la question de la solvabilité de cette dette va devoir se poser dans le futur. Qui dès lors devra supporter le poids de cette dette ? Est-ce donc vraiment un pari gagnant à l’avenir ?

L’influence des agences de notation de créance boursière, décidant si un produit financier est fiable ou non sur le marché, apparaît comme le seul frein à cette politique. En effet, ces agences peuvent très bien émettre des réserves sur la fiabilité d’un Etat à rembourser sa dette, à l’image des difficultés qu’a la Grèce pour emprunter encore aujourd’hui. Pourtant, depuis 2008, la crédibilité et la fiabilité de ces agences de notations sont elles-mêmes remises en cause par les notations AAA certifiées à des subprimes, vectrices de la crise.

Depuis 1992 et l’émergence de la zone Euro, les Etats se sont engagés à renoncer à leur pouvoir de création monétaire. Les Etats sont devenus des emprunteurs comme les entreprises ou les particuliers sur les marchés. Bien que cela ait permis une facilité au crédit, cela peut créer une dépendance au marché et potentiellement une dépendance à ses lois. La dette n’est pas qu’un bilan comptable, elle comporte aussi d’autres enjeux. Une trop forte dépendance au marché pourrait nuire à la souveraineté, au système social, à la transition écologique voire à la démocratie elle-même.

 

La dette est morte. Vive la Dette ?  

Avant que les dettes des Etats n’explosent – de 100% à 127% post-confinement rien qu’en France – certaines alternatives ont déjà été mises sur la table des négociations.

 

Dans une perspective collaborative :

 

  • Une fiscalité plus équitable à une échelle européenne par exemple serait de bon augure, notamment en ayant un rôle distributif. Une fiscalité plus juste et plus équitable permettrait d’endiguer le phénomène du « ras le bol fiscale », terreau d’un contexte social de plus en plus tendu notamment en France.

 

  • Un véritable Budget européen, centralisé, entre tous les pays de la Zone Euro permettrait de répartir au mieux la dette entre chaque membre. Ainsi, les pays lutteraient efficacement en cas de crise (comme avec le Covid-19) et éviteraient tout phénomène d’« asymétrie de souveraineté » entre échelle européenne et échelle nationale.

 

Dans une perspective plus souverainiste :

  • Abroger la loi de 1984 qui accorde la direction de la politique de création monétaire contre la France au profit de l’UE pour contrôler l’inflation à sa guise en manipulant les taux d’intérêt propre à sa nation et ainsi réduire la dette.

    Si un créancier reçoit 10 euros via un taux d’intérêt d’un produit financier quelconque, il pourra s’acheter 10 pommes à 1 euro. Pourtant s’il y a une augmentation du prix de la pomme de 1 à 2 euros (inflation), il pourra s’acheter 5 pommes et non 10. Il aura pour 10 euros (à même taux d’intérêt
    ), perdu en quantité possédée (car il n’aura plus 10 pommes mais 5 pommes). Il aura perdu de l’argent finalement à cause de l’augmentation des prix. Imaginons maintenant que les pommes représentent la dette publique. Alors, quand il y a de l’inflation, les créanciers perdent de l’argent et l’Etat qui est endetté voit sa dette diminuer.Les créanciers sortent perdants, les débiteurs sortent gagnants.

 

  • Ou tout simplement annuler la dette publique en expropriant directement les propriétaires de l’argent qu’ils ont prêté à l’Etat. Cela impliquerait la remise en cause la notion de propriété privée alors même qu’aujourd’hui il reste très difficile de faire ne serait-ce qu’un audit de qui détient la dette des Etats.

 

Tant pis, nos enfants paieront ? 

 

Ainsi, tout pousse à croire qu’il faille à l’avenir faire un choix de modèle sociétal, tendre vers une croissance « durable », plus respectueuse de la dette. Pourtant, à une plus large échelle, il s’agirait surtout d’identifier à qui appartient la dette. Avoir le droit ne serait-ce que de s’informer sur l’identité des créanciers permettrait sans doute de réfléchir à certains outils géopolitiques et économiques, pour contrecarrer la trop forte pression du marché dans nos sociétés contre l’intérêt général. Le Coronavirus a parfaitement mis en exergue cette contradiction : c’est parce qu’il y avait déjà la dette que notre système de santé a été au bord de l’implosion, non pas l’inverse. Le risque serait dès lors de continuer dans cette voie tout en sachant qu’une crise humanitaire, sociale et économique plus grave est encore à venir.

Les gouvernements semblent néanmoins évoluer sur la question et sont prêts à repenser la théorie économique notamment avec la fameuse « théorie de l’hélicoptère-monnaie » débattue au sein de la FED le mois dernier. Il s’agirait de créer de la monnaie et de la donner directement aux ménages sans passer par des banques, trop regardantes sur un taux d’intérêt qui augmente la charge de la dette publique de plus en plus. Se passer des Banques serait donc une alternative pour lutter surtout contre la charge de la dette. Cela nécessiterait peut-être de repenser le rôle de nos institutions.

Pour conclure, les possibles du « Monde d’Après » semblent nombreux. La « seconde vague » de la crise économique à venir va sans doute sonner le glas de la « Start-up Nation ». Le poids de notre dette comme celui de notre passé pourrait être notre meilleur allié comme notre pire ennemi pour l’avenir. Il s’agirait dès lors peut-être de se réinventer, peut-être d’oser, sans retomber dans les erreurs d’hier : individualiser les gains, mutualiser les pertes, au risque de payer et de faire payer nos enfants pour les propres désaveux de notre temps.

 

 

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