L’énergie nucléaire , ressource viable dans le monde d’après?

Auteur et traducteur : Charles Motais

English version below 

     Préparer le monde d’après. Tel est l’enjeu déterminant face auquel nos gouvernements doivent pondre un plan de relance qui serait capable de redynamiser notre économie exsangue et vide de perspectives. Pour ce faire, le ministère de l’économie prépare  l’arrivée d’un ordre inédit dans lequel toutes les cartes sont rabattues et ce dernier entame un long processus de décantation en réponse à la déstructuration de l’ordre mondialisé. La question d’une nouvelle gouvernance écologique viable est une composante de l’équation qui nous mènera vers la pérennisation d’un ordre stable et robuste face aux futures crises endémiques. « Ce serait une erreur historique […] de bâtir une relance bâclée avec les énergies fossiles. Ma conviction est faite, il faut accélérer la transition énergétique » promet Bruno Le Maire, déterminé à parier sur l’avenir des énergies renouvelables. Cependant, la problématique du nucléaire, première source de production et de consommation d’électricité en France, est tombée aux oubliettes. Fer de lance de l’industrie énergétique française, la question du nucléaire demeure un sujet qui partage, qui divise. 

Le plan de fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim impulsé par François Hollande en 2012 a débuté le 24 février de cette année avec la mise à l’arrêt du premier réacteur. Cet atout incontestable de la France (deuxième puissance nucléaire mondiale) est remis en cause par les contempteurs écologistes de la pollution radioactive, qui décrient légitimement les effets néfastes des déchets nucléaires sur notre écosystème. Ainsi se pose la question de la place, légitime ou non, de l’énergie nucléaire au sein d’un nouvel ordre mondial qui s’installe peu à peu.

 

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Le parc nucléaire français, ASN, 2017 

 

 

        L’énergie nucléaire naît en France avec la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en 1945 sous l’impulsion du Général de Gaulle afin de mettre en œuvre tous les programmes de recherche liés au nucléaire (production d’électricité, défense, médecine, radioprotection…). Dans les premières années de son existence, les autorités françaises engagent des travaux de mise au point de la bombe atomique. En ce sens, le nucléaire civil a hérité en grande partie du nucléaire militaire. En 1955, la construction et la mise en service réussies des grands réacteurs plutonigènes G2 et G3 à Marcoule marquent une étape décisive dans le lancement d’une filière de réacteurs de puissance à usage purement civil. Une filière made in France appelée « UNGG » (Uranium naturel graphite gaz) voit le jour et marque la naissance d’une nouvelle industrie, vecteur de puissance et d’influence à travers le monde. Très vite, ce secteur gagne en vitesse et satisfait environ 8% de la production d’électricité française en 1973.

         Toutefois, l’industrie du nucléaire civil a connu plusieurs ralentissements liés aux méthodes de création d’énergie et aux dynamiques des marchés économiques. En effet, le fonctionnement des réacteurs a fortement évolué entre 1955 et aujourd’hui afin d’optimiser le rendement des 58 centrales qui se trouvent actuellement sur le sol français. Au départ, EDF est chargée de mettre en place le programme électronucléaire avec des réacteurs électrogènes (la chaleur produite par la réaction de la fission nucléaire est véhiculée jusqu’à une turbine et un alternateur qui la transforment en énergie mécanique afin de produire de l’électricité). Cependant, le rendement kilowatt-heure (kWh) demeure plus faible que les centrales américaines et EDF se voit incapable de les concurrencer sans élaborer d’autres technologies. Ainsi, dans le cadre d’Euratom, électriciens français et belges s’associent pour construire en 1966 un réacteur à eau pressurisée (REP). Le combustible nucléaire d’un REP est de l’oxyde d’uranium faiblement enrichi provoquant la fission nucléaire qui créée de la chaleur selon le même schéma évoqué plus haut. Aujourd’hui, les deux tiers des réacteurs nucléaires en fonctionnement dans le monde sont de technologie REP, dont les 58 réacteurs français, ainsi que les navires et sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE).

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Centrale nucléaire de Fessenheim 

 

 

       En résumé, l’essor de l’industrie nucléaire à partir des années 1960 a projeté la France sur la scène internationale en tant que grande puissance nucléaire et lui a permis d’exercer son influence à travers divers projets de coopération nucléaire dont le plus connu est Framatome (constructeur de centrales nucléaires né d’une alliance franco-américaine dans le but d’exploiter la licence Westinghouse dans le domaine des réacteurs à eau pressurisée). Après un premier protocole signé en 2016, la France a signé en mars 2018 un accord avec l’Inde sur le projet de construction d’une centrale nucléaire à Jairapur. La France espère devenir le premier partenaire nucléaire de l’Inde devant le Royaume-Uni. De plus, l’arme nucléaire a permis à la France, ainsi que les huit autres puissances nucléaires, de se hisser parmi les plus grandes puissances militaires et de placer la dissuasion nucléaire au cœur de son plan de défense. Encore aujourd’hui, Emmanuel Macron affirme que la force de dissuasion nucléaire demeure la clé de voute de la sécurité et la garantie des intérêts vitaux de la France. L’utilisation de l’arme nucléaire comme moyen de dissuasion remonte au début de la Guerre Froide en 1949 quand pour la première fois l’URSS fait exploser une bombe A. De là s’entame une série de jeux d’alliances entre deux blocs aux antipodes : le bloc occidental et le bloc soviétique. La France, sous le joug du Général Charles de Gaulle, s’est montrée rebelle au sein du bloc occidental et n’a pas hésité à coopérer secrètement avec certains pays dans la recherche de l’arme atomique. En 1963, Dassault passe un accord secret avec Israël pour développer des missiles à charge nucléaire (Jericho I). B.Tetras expose dans « The demise of Ares » la thèse selon laquelle la dissuasion nucléaire a engendré un apaisement des affrontements directs entre grandes puissances. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le monde a connu une grande vague de pacification et ce dernier a grandement favorisé le développement du commerce (notamment les ventes d’armes nucléaires). Toutefois, tout rêve d’acquérir le graal ultime par les nouveaux pays émergents est avorté par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en qui marque un véritable tournant dans l’histoire du nucléaire. L’article premier de la charte du TNP explique que « Tout État doté d’armes nucléaires qui est Partie au Traité s’engage à ne transférer à qui que ce soit, ni directement, ni indirectement, des armes nucléaires ou autres dispositifs nucléaires explosifs […] ». Ainsi, seules les puissances dotées de l’arme nucléaire en 1967 (Etats-Unis, URSS, Royaume-Uni, France et Chine) peuvent légalement la posséder. La France et la Chine n’adhèrent au traité qu’en 1992, estimant que ce dernier freinerait leurs ambitions expansionnistes. Contre toute attente, le stock d’armes nucléaires a fortement diminué comme le souligne un rapport d’information de l’Assemblée Nationale sur l’arme nucléaire dans le monde. Il y’avait environ 70 000 ogives nucléaires dans le monde dans les années 1980, il en reste environ 14 000 aujourd’hui.

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   Enfin, l’épisode du sabotage du navire amiral de l’organisation écologiste Greenpeace en 1985, navire qui gênait les expérimentations nucléaires de la France à Mururoa (Polynésie française), tire la sonnette d’alarme d’un usage incontrôlé de l’arme et d’une inconscience partielle vis-à-vis des conséquences écologiques. Au sein de ce climat instable dans lequel les grandes puissances cherchent à faire valoir leurs atouts militaires, des mouvements massifs de lutte antinucléaire se soulèvent dans le but de pérenniser la première proposition de la charte de l’ONU : « Maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix […] ». En ce même temps, les questions écologiques sensibilisent peu à peu une partie importante de la population. Les quantités démesurées de déchets nucléaires produits et stockés sous terre hérissent ces derniers malgré une émission quasi nulle de CO2 depuis les centrales nucléaires. De plus, comme l’ont montré les accidents de Tchernobyl, puis, plus récemment, de Fukushima, le nucléaire est une énergie excessivement dangereuse et les installations sont vieillissantes (deux tiers des réacteurs approchent la date de leur durée de vie, soit 40 ans). Toutefois, en opposant la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre à la réduction du nucléaire, les factions écologistes font face à un casse-tête sans fin. En réduisant drastiquement le nombre de centrales nucléaires en France (plan de Nicolas Hulot annoncé en novembre 2017 visant à 50% de nucléaire dans le mix électrique d’ici 2025), le gouvernement se verrait contraint d’importer du charbon provenant d’Allemagne pour palier la marginalisation des nouvelles énergies renouvelables. En effet, des grands acteurs de l’énergie comme ENGIE ont pris le virage des énergies renouvelables et se sont rendu compte que ce secteur concurrentiel demeure peu rentable (faibles quantités, résultats inattendus).

 

          En conclusion, les acteurs de l’énergie se demandent sérieusement si la sortie du gaz fossile et la réduction de l’activité nucléaire en France d’ici 2050, en accord avec le plan énergétique de l’État, demeure viable. En effet, plus de 71,6% de la production française d’électricité est d’origine nucléaire ce qui rend difficile son remplacement sans rentrer dans un schéma de dépendance vis-à-vis de pays riches en énergies fossiles (Russie, Allemagne). En d’autres termes, jauger, entre les émissions de CO2 et les déchets nucléaires, lequel aura l’impact le moins mauvais sur notre écosystème n’est pas le chemin qui nous mènera à l’indépendance énergétique et la maitrise des énergies renouvelables. Promouvoir l’industrie nucléaire et entreprendre des recherches scientifiques quant à la destruction des déchets radioactifs (projet du physicien Gérard Mourou) en attendant l’essor complet de l’industrie des énergies renouvelables semble être la solution la plus viable à long terme.

Nuclear energy, a viable resource for the next world? 

 

      Preparing the next world. Governments face this crucial challenge by landing a recovery plan which would be capable of reinvigorating our drained and purposeless economy. To do so, the Ministry of Economic and Financial Affairs prepares the birth of new order in which the cards are reshuffled, and the latter begins a long period of decantation in response to the destructuring of the globalized order. The question of a new viable ecological governance is a component of the equation which will pave the way for the perpetuation of a stable and solid order. “It would be a historic error […] to develop a recovery plan based on spurious grounds. My choice is made, we have to accelerate the ecological transition” promises Bruno Le Maire, determined to bet on the future of renewable energies. Nevertheless, the nuclear problematic, first production and consumption source of electricity, has been casted aside.  

Spearhead of the French energy industry, the nuclear issue remains a subject-matter that divides. The closure plan of the nuclear power plant of Fessenheim led by François Hollande in 2012 started the 24th of February of this year with the shutdown of the first reactor. This undeniable asset of France (second nuclear power worldwide) is put into question by despisers of the radioactive pollution, who legitimately rail against the harmful effects of nuclear waste on our ecosystem. As a result, the position, legitimate or not, of nuclear energy within the new world order is questionable.

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      Nuclear energy was born in France with the creation of the Commissariat à l’énergie atomique (CEA) in 1945 driven by the General Charles de Gaulle in order to put in place all research programs linked to nuclear energy (electricity production, defense, health, radioprotection…). In the first few years of its creation, the French authorities engaged projects to develop the atomic bomb. In this sense, the civil nuclear energy has inherited considerably from the military nuclear technology. In 1955, the construction and the commissioning of two plutonium-production reactors (G2 and G3) in Marcoule mark a decisive step in the launch of a nuclear sector aiming at civil purposes only. A “made in France” sector called “UNGG” (Natural Uranium Graphite Gas) takes shape and marks the birth of a new industry, vector of power and influence across the world. Very quickly, this sector grows apace and satisfies approximately 8% of the French electricity production in 1973.

         However, the civil nuclear industry has experienced several downturns linked to the methods of energy creation and to the dynamics of the economic markets. Indeed, the operational aspect of reactors has considerably evolved between 1955 and nowadays in order to optimize the return on investment of the 58 nuclear power plants which are disseminated across the country. At first, EDF was charged to put in place an electronuclear program with electrogene reactors (the heat produced by the reaction of the nuclear fission is transmitted through a turbine and an alternator which transforms it into mechanical energy). Yet, the kilowatt per hour return (kWh) remained smaller than the return of American nuclear power plants and EDF was incapable of competing with them without elaborating other technologies. As a result, within Euratom, French and Belgian electricians teamed-up to build in 1966 a pressurized water reactor (PWR). The nuclear fuel of a PWR is uranium oxide, leading to the nuclear fission which creates heat under the same scheme as mentioned above. Nowadays, two-thirds of nuclear power plants are PWRs, including the 58 French nuclear power plants along with ships and nuclear submarines (SNLE).

 

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         In other words, the boom of the nuclear industry from the 60s has propelled France on the international scene as a great nuclear power and has enabled it to exert influence across diverse projects of nuclear cooperation of which the most famous is Framatome (nuclear power plant builder existing thanks to a Franco-American alliance made to exploit the Westinghouse license concerning PWRs). After a first protocol signed in 2016, France signed in March 2018 an agreement with India on the construction of a nuclear power plant at Jairapur. France hopes to become the first nuclear partner of India before the United Kingdom. Moreover, the nuclear weapon has enabled France, along with the eight other nuclear powers, to position nuclear deterrence at the heart of its defense plan. Even today, Emmanuel Macron affirms that nuclear deterrence remains the key to security and the guarantee of France’s vital needs. The use of the nuclear weapon as mean of deterrence goes back to the end of the Second World War in 1949 when for the first time the URSS test the Atomic Bomb. From then, a series of alliance strategies emerge between two opposite blocs: the western bloc and the soviet bloc. France, under the aegis of the General Charles de Gaulle, showed itself rebel within the western bloc and did not hesitate to cooperate secretly with certain countries in the research of the nuclear bomb. In 1963, Dassault lands a secret agreement with Israel to develop nuclear missiles (Jericho I). B.Tetras exposes in “The Demise of Ares” a thesis being that the nuclear deterrence has triggered a downturn in direct conflicts between great powers. Since the end of the Second World War, the world has experienced a wave of pacification and the latter has considerably given prevalence to the development of trade between countries (weapon trading). Nevertheless, all dreams to attain the ultimate are aborted by the non-proliferation treaty (NPT) which marks a turning point in the nuclear history. The first article of the charter of the NPT explains that “All State endowed with nuclear arms, being a signatory of the treaty, engages itself to not transfer any nuclear competences […]”. Consequently, only powers endowed with the nuclear weapon in 1967 (USA, URSS, UK, France and China) can legally possess it. France and China signed the treaty only in 1992, thinking that this treaty may slow down their expansive ambitions. Against all odds, the stock of nuclear arms has strongly diminished as an official report of the National Assembly mentions. There were around 70 000 nuclear warheads in the world in the 1980s, only 14 000 remain today.

 

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         Finally, the sabotage of a Greenpeace ship by the French secret services in 1985, ship which disrupted the nuclear experiments of France in Mururoa (French Polynesia), heightened awareness concerning the uncontrolled use of the weapon and the partial unconsciousness regarding the ecological consequences. In the midst of this unstable climate in which great powers seek to boast their military assets, massive antinuclear movements rose in order to perpetuate the first proposition of the UN charter: “To maintain international peace and security, and to that end: to take effective collective measures for the prevention and removal of threats to the peace […]”. At the same time, ecological questions sensitize little by little an important proportion of the population. The colossal amount of nuclear waste, produced and stocked under earth, irritate a great deal the latter despite close to zero C02 emissions. In addition, as experienced in Tchernobyl and Fukushima, nuclear energy is a very dangerous one and the facilities are starting to get old (two thirds of the reactors are approaching their deadline life limit). Nevertheless, while opposing the fight against the emission of CO2 and the reduction of nuclear energy, ecologist factions are facing a real puzzle. By reducing drastically the number of power plants in France (Nicolas Hulot’s plan announced in November 2017 yearning to keep 50% of nuclear energy in the electric mix before 2050), the government would be obliged to import charcoal from Germany to compensate the marginalization of renewable energies. Indeed, the biggest actors in the energy sector such as ENGIE have taken a new turn towards renewable energies but note that this competitive sector remains not very profitable (small quantities, unexpected results).

            To conclude, actors of the energy sector ponder to what extent the fossil gas exit and the reduction of nuclear activity in France by 2050, in accordance with the government energy plan, is viable. Indeed, more than 71.6% of the French electricity production stems from nuclear energy making it difficult to replace it without becoming dependent to a country rich in fossil energy (Russia, Germany). In other words, measuring, between CO2 emissions and nuclear waste, which one will have the least negative impact on our ecosystem won’t pave the way for France to become energy-independent and master renewable energies. Promoting the nuclear industry and undertaking scientific research regarding the destruction of radioactive waste (Gérad Mourou’s project) while waiting for the complete takeoff of renewable energies seems to be the most viable solution in the long run.

Sources : 

Comment démanteler une centrale nucléaire, podcast France Culture

Fermeture de Fessenheim : le spectre de la catastrophe sociale et économique, podcast France Culture

Le nucléaire en chiffres, site EDF France

Le nucléaire : une solution pour le climat ?, Greenpeace France

Armes nucléaires : bilan du traité de non-prolifération, www.vie-publique.fr

Où la France se situe-t-elle parmi les puissances nucléaires, Le Figaro

Vente de six EPR à l’Inde : Paris espère un accord définitif « avant la fin de l’année », Europe 1

Le nucléaire français menacé par l’Europe, www.lemondedelenergie.com

La dissuasion nucléaire de la France et l’environnement international, www.cairn.info

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