La manifestation : un phénomène mondialisé et numérisé

Auteur et traducteur : Enola Boyer

English version below 

        Déjà entachée par les événements du 17 octobre 1961, la police française s’est rendue coupable le 6 décembre 1986 de la mort de Malik Oussekine, un étudiant de 22 ans battu à mort lors d’une manifestation contre le projet de réforme universitaire Devaquet qui prévoyait notamment la mise en place d’une sélection avant l’entrée dans les études supérieures.  La mort de ces victimes résonne dans les esprits au vu des récentes images et vidéos tirées des manifestations des gilets jaunes ou encore des hongkongais qui nous plongent à nouveau au cœur d’une violence inouïe.

 

 

      Que ce soit au IVème siècle avant JC quand l’orateur Démosthène prononçait ses Philippiques ou en 1898 quand Zola écrivait “J’accuse…” pour l’Aurore, la manifestation a pris de multiples formes avant de faire de la rue son espace de prédilection. Les satires, les discours ou les articles ont en effet bien moins de poids qu’une série de revendications scandées à l’unisson par des milliers de personnes. Portée par la force du nombre ainsi qu’une visibilité beaucoup plus importante, la manifestation de rue telle que nous la connaissons semble s’être muée en un moyen de pression efficace. Pourtant, même si certaines manifestations sont aujourd’hui gravées dans l’histoire, la rue en tant qu’espace politique prend parfois des allures d’arène. La violence ne se fait-elle pas plus forte que les revendications des manifestants ? Quelle crédibilité ces derniers peuvent-ils espérer avoir dans un climat chaotique ? Et enfin, quels changements notables avons-nous pu observer dans cette pratique ?

 

Manifester aujourd’hui 

        La véritable question n’est plus tellement de savoir comment manifester ou comment les manifestations se déclinent. Il s’agit plutôt de comprendre les enjeux qui se cachent derrière et qui se résument principalement par cette question : comment mobiliser les médias afin d’attirer l’attention de l’opinion publique ? La manifestation pourrait se traduire comme étant une quête de reconnaissance face à un sentiment de déni général. Les manifestants essayent donc par tous les moyens de se rendre visibles et d’inclure leurs revendications dans le paysage urbain.  Le collage d’affiches rappelant le nombre ou le nom de femmes mortes sous les coups de leur compagnon en est un bon exemple. Dans ce cas, les manifestants se chargent de prolonger l’existence de femmes afin qu’elles ne sombrent pas dans l’indifférence générale.

        Nous pouvons à ce jour distinguer deux grands modèles de  manifestations. Celles qui se veulent pacifiques et les autres, plus insurrectionnelles. Les premières peuvent être considérées comme les héritières de la pensée d’Henry David Thoreau qui parle pour la première fois de désobéissance civile dans son ouvrage de 1849. Il définit ce concept comme une résistance passive qui se traduit par le refus d’obéir à une loi afin d’attirer l’attention sur son caractère injuste. Tout au long de sa lutte pour l’indépendance de l’Inde, Gandhi a toujours prôné ce « modus operandi. » En témoigne la marche du sel qu’il mène en 1930 afin de défier le monopole des Britanniques sur ce condiment. Comment ne pas citer Rosa Parks qui, par son refus de céder sa place dans un bus de Montgomery en 1955, est également devenue une référence en matière de désobéissance civile.

 

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Civil Desobedience Henry David Thoreau
1849

L’auteur se pose une question fondamentale : le légal est-il toujours juste ? A travers cette réflexion sur l’obéissance aveugle aux lois dictées par l’Etat, Thoreau considère l’absence de réaction comme une forme de soutien à ces mêmes lois. Par peur d’être pointé du doigt, de perdre des privilèges ou de subir les conséquences de leurs actes, la plupart des individus n’osent pas sortir des rangs et acceptent de rester des rouages contribuant au bon fonctionnement de la société.

 

      Nous pouvons à ce jour distinguer deux grands modèles de  manifestations. Celles qui se veulent pacifiques et les autres, plus insurrectionnelles. Les premières peuvent être considérées comme les héritières de la pensée d’Henry David Thoreau qui parle pour la première fois de désobéissance civile dans son ouvrage de 1849. Il définit ce concept comme une résistance passive qui se traduit par le refus d’obéir à une loi afin d’attirer l’attention sur son caractère injuste. Tout au long de sa lutte pour l’indépendance de l’Inde, Gandhi a toujours prôné ce « modus operandi. » En témoigne la marche du sel qu’il mène en 1930 afin de défier le monopole des Britanniques sur ce condiment. Comment ne pas citer Rosa Parks qui, par son refus de céder sa place dans un bus de Montgomery en 1955, est également devenue une référence en matière de désobéissance civile.

     Aujourd’hui, les membres du mouvement écologiste Extinction Rébellion fonctionnent principalement de cette manière. Bien qu’ils ne soient pas les seuls, aucun autre mouvement ne jouit à ce jour de la même visibilité. Il ne s’agit pas ici d’élire le mode de manifestation le plus efficace mais dans cette quête de la médiatisation, certains manifestants jugent plus utile de marquer les esprits par des actions ponctuelles mais symboliques. Nous pouvons citer à ce titre “l’encapotage” de l’obélisque de Paris en 1993 par le mouvement Act Up qui “célèbre” la journée mondiale du sida ou encore leur utilisation massive de faux sang dans l’espace public.

     Peut-être ne prenons-nous pas assez de recul sur la situation actuelle qui nous apparait de manière biaisée. Le nombre de manifestations n’a pas besoin de croitre, il suffit que la couverture médiatique soit plus importante pour nous induire en erreur. Pourquoi avons-nous si fortement médiatisé les manifestations des gilets jaunes ? Probablement parce qu’il en découlait une violence sans précédent d’autant plus accentuée par l’intervention de groupuscules à l’image des « black blocs. » Le pays n’avait pas connu de manifestations d’une telle ampleur depuis des années. Qu’en est-il des mouvements à Hong-Kong si massivement relayés ? Cela se justifie par le fait que la manifestation, bien que considérée comme un moyen d’expression politique en France, n’est pas toujours tolérée ailleurs. Rappelons-nous du lourd bilan des manifestations de Tian’anmen en 1989.

 

La manifestation en pleine mutation à l’ère du numérique 

     L’acte même de manifester et ses enjeux ont subi de profonds changements au cours des dernières années du fait de la révolution numérique. Si le terme se définit généralement comme étant un “rassemblement organisé dans l’espace public”, la manifestation peut aujourd’hui s’exercer sur d’autres terrains.

    Les outils numériques ont cette capacité à rassembler rapidement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreux pays tels que l’Égypte avaient décidé de limiter voire de couper tout accès à internet lors des printemps arabes. La vitesse à laquelle circule cette masse d’informations et le poids qu’elles peuvent avoir, surtout si elles sont sorties de leur contexte, a pour conséquence de les rendre très difficiles à gérer par les autorités.

 

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La manifestation
Olivier Fillieule-Danielle Tartakowsky
2008

Une étude de la manifestation comme la forme la plus commune d’expression politique dans une analyse sociologique et historique afin de mieux comprendre les mécanismes de cette pratique.

     Il a été évoqué que la manifestation est pluri-forme. Nous pouvons donc à ce titre mentionner les courts-métrages porteurs de revendications qui, même s’ils ne datent pas d’aujourd’hui, ont leur importance. Ils font partie de ce que l’on pourrait appeler le “soft power de la manifestation” au même titre que certaines chansons. Il s’agit d’introduire des revendications de manière plus subtile et moins frontale dans le quotidien.

Mais les principaux responsables de ces mutations restent les réseaux sociaux qui ont gagné une influence considérable du fait de leur démocratisation. Exprimer son opinion sur Internet, quel que soit le débat, est aujourd’hui un lieu commun. C’est la raison pour laquelle les réseaux sociaux sont bien souvent le théâtre de débordements.

Mais c’est en abolissant les frontières territoriales ou langagières qu’ils ont permis aux individus d’exporter leurs revendications dans le monde entier. Combien de femmes ont pu s’identifier au hashtag MeToo et ont été encouragées à prendre la parole afin de manifester contre toutes les formes de violence qu’elles subissent ? Plus récemment, combien de fois la vidéo de l’actrice Adèle Haenel, scandalisée par la victoire du réalisateur Roman Polanski à la cérémonie des oscars, a-t-elle été commentée, aimée et partagée ? Il n’est plus nécessaire de se déplacer pour afficher son soutien ou sa désapprobation. Le danger est manifeste mais les réseaux sociaux sont devenus à ce jour des espaces de rassemblement pour des individus qui partagent les mêmes revendications, les mêmes idées ou simplement le même sentiment. Ils sont d’autant plus importants qu’ils permettent également d’affirmer son appartenance à un groupe. La manifestation est aujourd’hui bien plus complexe qu’elle ne l’était auparavant et doit être appréhendée à partir de multiples dimensions.

 

The demonstration : a globalized and digitized phenomenon 

 

     Already tainted by the events of October 17, 1961, the French police were guilty on December 6, 1986 of the death of Malik Oussekine, a 22-year-old student who was beaten to death during a demonstration against the Devaquet university reform project, which included the introduction of a selection process before entering higher education.  The death of these victims resonates in the minds of people, as recent images and videos from the “gilets jaunes” and Hong-Kong demonstrations once again plunge us into the heart of unprecedented violence.

 

 

Whether in the 4th century BC when the speaker Demosthenes pronounced his Philippians or in 1898 when Zola wrote “J’Accuse… » for l’Aurore, the demonstration took many forms before making the street its privileged space. Satires, speeches and articles have far less weight than a series of demands sang in unison by thousands of people. Driven by the strength of numbers and a much higher profile, street demonstrations as we know them seem to have become an effective means of pressure. However, even if some demonstrations are now engraved in history, the street as a political space sometimes takes on the appearance of an arena. Isn’t the violence stronger than the demands of the demonstrators? What credibility can they expect to have in a chaotic climate ? And finally, what notable changes have we observed in this practice ?

 

Demonstrating today 

The real question is no longer how to demonstrate or how the demonstrations take place. Rather, it is a question of understanding the issues behind them, which can be summed up mainly by this question : how to mobilise the media to attract the attention of public opinion? The demonstration could be translated as a quest for recognition in the face of a general sense of denial. Demonstrators therefore try by all means to make themselves visible and to include their demands in the urban landscape.  A good example of this is the collage of posters recalling the number or names of women who have died under the blows of their companions. In this case, the demonstrators take it upon themselves to prolong the lives of women so that they do not fall into general indifference.

            Today, we can distinguish two main types of demonstrations. Those that are intended to be “peaceful” and the others more insurgent. The former can be considered as the heirs of the thought of Henry David Thoreau, who speaks for the first time of civil disobedience in his 1849 work. He defines this concept as passive resistance, which is the refusal to obey a law in order to draw attention to its unjust aspects. Throughout his struggle for Indian independence, Gandhi always advocated this « modus operandi. « The salt march he led in 1930 to challenge the British monopoly on salt is a case in point. How not to quote Rosa Parks who, by her refusal to give up her seat on a Montgomery bus in 1955, has also become a reference in civil disobedience.

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The author asks a fundamental question : is the legal always right? Through this reflexion on blind obedience to state-imposed laws, Thoreau sees the absence of reaction as a form of support for these same laws. For fear of being singled out, losing privileges or suffering the consequences of their actions, most individuals do not dare to step out of the ranks and accept to remain cogs contributing to the smooth functioning of society.

 

     Today, the members of the environmentalist movement Extinction Rebellion operates mainly in this way. Although they are not the only ones, no other movement enjoys the same visibility. It is not a question here of electing the most effective mode of demonstration, but in this quest for media coverage, some demonstrators consider it more useful to mark the spirits by punctual but symbolic actions. We can cite in this respect the « encapotage » of the Paris obelisk in 1993 by the Act Up movement which « celebrates » World AIDS Day, or their massive use of fake blood in the public space.

            Perhaps we are not taking a step back enough from the current situation, which appears to us to be biased. The number of demonstrations does not need to increase, it is enough for the media coverage to be more important to mislead us. Why did we give so much media coverage to the yellow vest demonstrations ? Probably because it resulted in unprecedented violence, which was all the more accentuated by the intervention of small groups such as the « black blocs”. The country had not seen demonstrations on such a scale for years. What about the movements in Hong-Kong that were so massively relayed ? This is justified by the fact that demonstrations, although considered a means of political expression in France, are not always tolerated elsewhere. Let us recall the heavy toll of the Tiananmen demonstrations in 1989.

The changing event in the digital age 

        The very act of demonstrating and the issues at stake have undergone profound changes in recent years as a result of the digital revolution. While the term is generally defined as a « gathering organized in the public space », the demonstration can now be exercised in other fields.

            Digital tools have this ability to bring people together quickly. This is why many countries, such as Egypt, have decided to limit or even cut off all access to the Internet during the Arab Spring. The speed at which this mass of information circulates and the weight it can carry, especially if taken out of context, makes it very difficult for the authorities to manage.

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     It was mentioned that the demonstration is multi-faceted. We can therefore mention the short films with demands which, even if they are not new, are important. They are part of what could be called the « soft power of the demonstration » in the same way as some songs. It’s a question of introducing demands in a more subtle and less frontal way into everyday life.

But the main culprits for these changes remain the social networks, which have gained considerable influence through their democratisation. Expressing one’s opinion on the Internet, whatever the debate, is now a commonplace. This is why social networks are often the scene of overflows.

 

            But it is by abolishing territorial or language boundaries that they have enabled individuals to export their demands around the world. How many women have been able to identify with the MeToo hashtag and have been encouraged to speak out against all forms of violence they suffer ? More recently, how many times has the video of actress Adèle Haenel, outraged by director Roman Polanski’s victory at the Oscar ceremony, been commented on, liked and shared ? It is no longer necessary to travel to show one’s support or disapproval. The danger is obvious, but social networks have so far become gathering places for individuals who share the same demands, ideas or simply the same feelings. They are all the more important because they also allow people to assert their belonging to a group. The manifestation is now much more complex than it was before and must be understood from multiple dimensions.

Sources :

Dictionnaire Larousse : “manifestation”. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/manifestation/49161

Encyclopaedia Universalis : “Manifestation”. https://www.universalis.fr/encyclopedie/manifestation/

Dictionnaire La Toupie : “désobéissance civile”. http://www.toupie.org/Dictionnaire/Desobeissance_civile.htm

Mr Mondialisation “La Désobéissance Civile : l’héritage d’Henry David Thoreau” – août 2017. https://mrmondialisation.org/la-desobeissance-civile-lheritage-dhenry-david-thoreau/

L’Elephant “La manifestation : une histoire française” – avril 2015. https://lelephant-larevue.fr/dossiers/la-manifestation-une-histoire-francaise/

Danielle Tartakowski “Quand la rue fait l’histoire” dans Pouvoirs – 2006. https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2006-1-page-19.htm

France Culture : 6 décembre 1986 : quand la mort de Malik Oussekine illustrait les techniques policières de l’époque – décembre 2016. https://www.franceculture.fr/societe/la-mort-de-malik-oussekine-illustrait-les-techniques-policieres-de-lepoque

France Culture : violences policières, un phénomène grandissant ? – juillet 2018. https://www.franceculture.fr/societe/violences-policieres-un-phenomene-grandissant

Entretien Guy Roux : “La grève, la manifestation et les “nouvelles” mobilisations.” Dans Sens-Dessous – 2011.   https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2011-2-page-13.htm

France Culture : “Le pouvoir est dans la rue : crises politiques et manifestations en France” par Danielle Tartakowski – 2001. https://www.franceculture.fr/oeuvre-le-pouvoir-est-dans-la-rue-crises-politiques-et-manifestations-en-france-de-danielle-tartakow

 

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