Mohammed Ben Salmane, Prince despote ou réformateur?

Auteur et traducteur : Jeanne Guillaume

English version below 

 

À l’âge de 33 ans, Mohammed Ben Salmane gouverne l’Arabie Saoudite d’une main de fer depuis maintenant 3 ans. Le royaume qui pendant de nombreuses années a profité de la rente pétrolière semble avoir pris un nouveau tournant depuis l’arrivée du prince au pouvoir. Entre volonté de moderniser le pays et soif de pouvoir, Mohammed Ben Salmane bouleverse les codes. Quel portrait dresser de ce prince qui fait beaucoup parler de lui ? C’est ce que nous allons tenter de résoudre.

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Portrait de Mohammed Ben Salmane 

L’arrivée au pouvoir du prince MBS 

         Mohammed Ben Salmane ou MBS comme il peut être souvent surnommé, est né le 31 août 1985 à Riyad. Il est le prince héritier du trône saoudien et le vice-premier ministre d’Arabie Saoudite depuis le 21 juin 2017. Mais MBS est aussi Ministre de la Défense et Président du Conseil des affaires économiques et du développement. Les nombreux rôles qu’il occupe au sein du gouvernement Saoudien lui permettent d’asseoir son pouvoir et son influence dans le pays. À l’origine, MBS ne devait pas être le prince héritier du trône mais il est parvenu à évincer tous ses concurrents pour y parvenir. En effet, depuis 1953, le pouvoir de la monarchie se passe de frère en frère. C’est ce que l’on appelle une succession adelphique. Dès lors, quand le père de MBS est devenu roi, c’est son frère Muqrin qui aurait dû être nommé successeur. Cependant celui-ci se retira. C’est donc le neveu de Salmane qui fut directement nommé. Or, le père d’MBS manifesta son envie de nommer son « fils préféré » Mohammed Ben Salmane comme successeur. C’est donc ainsi qu’MBS devint prince héritier d’Arabie Saoudite en 2017.

Une politique intérieure modernisatrice :

D’abord d’un point de vue économique 

Sur de nombreux points, le prince MBS semblerait être un visionnaire. En effet, dès son arrivée au pouvoir MBS montre sa volonté de moderniser le pays. La rente pétrolière dont a profité l’Arabie Saoudite ne suffit plus face à la pression démographique et à l’envol du chômage chez les jeunes saoudiens. C’est donc pour cette raison qu’en 2016, MBS lance le projet « Vision 2030 », un plan de développement visant à faire sortir le pays de sa rente pétrolière en diversifiant son économie et en ayant recours à différentes formes de privatisations. Le plan se fonde sur 3 piliers : économique, social et politique et prévoit notamment de développer les capacités liées aux énergies renouvelables, au secteur minier, ainsi qu’à la production de gaz naturel. Grâce à ces mesures, les exportations de produits non pétroliers doivent donc passer de 43 milliards d’euros à 70,4 milliards d’euros à l’horizon 2030. Avec la valorisation de nouveaux secteurs d’activité comme les loisirs ou le numérique, le gouvernement poursuit l’objectif de créer 450 000 emplois dans le secteur privé d’ici 2020. En outre, MBS annonce en 2017 le projet « NEOM », un projet visant à mettre en place une « mégapole high-tech » sur les rives de la Mer Rouge. Ces nombreuses réformes qui voient le jour permettent de moderniser rapidement le pays et de lui donner un nouveau souffle.

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Projet NEOM : ville futuriste sur les bords de la Mer Rouge 

Et sociétal 

Cependant, les réformes de Mohammed Ben Salman sont aussi sociétales. En effet, toujours avec l’objectif de diversifier l’économie et de créer de l’emploi, MBS décide de rouvrir les cinémas après 40 ans de fermeture.  En avril 2020, le gouvernement saoudien annonce l’abolition de la flagellation et de la peine de mort pour les mineurs. Ces annonces apparaissent comme une révolution dans ce royaume ultraconservateur régulièrement accusé de violations des droits humains par les organisations non gouvernementales internationales… Cependant, il s’agirait de relativiser ces informations puisque ces annonces ont davantage pour but de satisfaire la communauté internationale plutôt que de donner un nouveau souffle au peuple saoudien. En effet, de nombreuses féministes continuent d’être emprisonnées pour avoir fait entendre leur voix et la peine de mort est toujours d’actualité pour les adultes (le vol à main armée, le trafic de drogue, la sorcellerie, l’adultère, la sodomie, l’homosexualité et l’apostasie restent toujours passibles de la peine capitale dans le royaume).

Mais un prince autoritaire 

À travers des violences à répétition 

Malgré ces élans de modernité qui ont permis à l’Arabie Saoudite d’évoluer, celle-ci reste un pays dans lequel les droits humains sont plus que souvent violés. L’Arabie Saoudite a été à de nombreuses reprises qualifiée de nation terroriste au vu des nombreuses exécutions qui ont pu avoir lieu dans le pays. De plus, MBS a été souvent critiqué pour sa gouvernance autoritariste.  En effet, dès son ascension aux pleins pouvoirs, il met en place une politique de répression féroce. Les décapitations augmentent (48 décapitations sur les quatre premiers mois de 2017 et plus de 194 exécutions en 2019) et les arrestations et détentions arbitraires de militants des Droits de l’Homme sont en hausse. En novembre 2017, après la création d’une “commission anticorruption” dont il a pris la tête, plus de 200 personnalités (princes, ministres, ex-ministres, hommes d’affaires) sont arrêtées dans une purge sans précédent. En septembre 2017, il lance des rafles contre des religieux antiaméricains, ainsi que des intellectuels.

Cependant, c’est l’affaire Khashoggi, éclatant en octobre 2018 qui finit de dresser le portrait autoritaire de MBS. Jamal Khashoggi était un journaliste saoudien, initialement proche du pouvoir d’Arabie Saoudite. Seulement, à partir de 2017, celui-ci commence à critiquer les exactions de Mohammed Ben Salmane, et notamment ses décisions concernant la guerre au Yémen. Il critique violemment les dérives autoritaires du prince. Après avoir reçu de nombreuses menaces à son égard, Khashoggi est finalement assassiné avec usage de la torture dans le consulat d’Arabie Saoudite en Turquie le 2 octobre 2018. Le prince héritier est soupçonné d’avoir commandité l’opération mais l’Arabie Saoudite nie toute implication du pays dans la mort du journaliste. Ce n’est que le 20 octobre que l’Arabie Saoudite finit par reconnaître que Jamal Khashoggi est bien décédé à l’intérieur du consulat d’un meurtre prémédité. L’affaire Khashoggi a marqué le pays et a dévoilé un nouveau visage du prince héritier : un prince autoritaire n’hésitant pas à supprimer ses opposants.

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Manifestation aux Etats-Unis après la mort de Jamal Khashoggi

Et à travers sa politique étrangère 

D’autre part, la politique étrangère mise en place par MBS révèle aussi le côté autoritaire du prince. En effet, en 2015, il engage la guerre au Yémen, laquelle est à l’origine de la plus grosse famine du 21ème siècle. Cette guerre est le reflet d’une rivalité idéologique irano-saoudienne puisque d’un côté, l’Iran soutient les rebelles houtistes (chiites) tandis que l’Arabie Saoudite soutient le pouvoir en place (sunnite). Pour beaucoup, l’intervention saoudienne est également présentée comme le résultat de la politique personnelle du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, cette guerre lui permettant d’asseoir sa stature de ministre de la Défense et d’homme d’État. Au cours de cette guerre, l’Arabie Saoudite – du fait des nombreuses mesures économiques punitives visant à saper les rebelles houthis – est accusée d’avoir aggravé la situation des civils et d’être en partie responsable de la crise alimentaire qui touche le pays. En 2018, MBS est accusé par une association yéménite de défense des droits de l’homme d’avoir « sciemment » attaqué des populations civiles au Yémen. En outre, depuis l’arrivée au pouvoir de MBS, les relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et les pays voisins du Moyen-Orient se sont vivement dégradées. L’Arabie Saoudite a durci sa politique vis-à-vis de l’Iran chiite et mène une guerre contre ses alliés, notamment le Qatar avec qui elle a coupé toutes relations diplomatiques depuis 2017.

En somme, si à bien des égards, Mohammed Ben Salmane semble avoir des ambitions modernisatrices pouvant être considérées comme révolutionnaires, celui-ci reste un prince despote qui gouverne le pays d’une main de fer.

Mohammed Bin Salman

Despote prince or reformer?

 

At the age of 33, Mohammed Bin Salman has been ruling Saudi Arabia with an iron fist for 3 years now. The kingdom which for many years took advantage from the oil rent seems to have taken a new turn since the arrival of the new prince in power. Between the desire to modernize the country and the thirst for power, Mohammed Bin Salman goes against conventions. What portrait to draw of this prince who get much talked about? This is what we will try to resolve.

 

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Mohammed Bin Salman portrait

How Mohammed Bin Salman took power?

         Mohammed Bin Salman or MBS as he can often be nicknamed, was born on August 31, 1985 in Riyadh. He has been the Crown Prince of the Saudi throne and the Deputy Prime Minister of Saudi Arabia since June 21, 2017. But MBS is also the Saudi Minister of Defense and Chairman of the Saudi Arabian Economic and Development Board. The many roles he occupies in the Saudi government allow him to assert his power and influence in the country. MBS was not originally intended to be the crown prince of the throne, but he managed to oust all of its competitors in order to achieve it. Indeed, since 1953, the power of the monarchy has passed from brother to brother. This is called an adelphic succession. Therefore, when MBS’ father became king, his brother Muqrin should have been appointed successor. However, he withdrew. Salman’s nephew was therefore directly appointed. However, the father of MBS expressed his desire to appoint his “favorite son” Mohammed Bin Salman as successor. This is how MBS became Crown Prince of Saudi Arabia in 2017.

 

A modernizing domestic policy:

First from an economic point of view …

           On many points, Prince MBS could be seen as a visionary. Indeed, as soon as he came to power, MBS has shown his will to modernize the country. The oil rent enjoyed by Saudi Arabia is no longer enough in the face of demographic pressure and soaring unemployment among young Saudi Arabians. It is for this reason that in 2016, MBS launched the “Vision 2030” project, a development plan with the aim of getting the country out of its oil rent by diversifying its economy and using different forms of privatization. The plan is based on 3 pillars: economic, social and political and especially plans to develop capacities related to renewable energies, the mining sector, as well as the production of natural gas. Thanks to these measures, exports of non-petroleum products must therefore drop from 43 billion euros to 70.4 billion euros by 2030. With the development of new business sectors such as leisure and digital, the government is pursuing the objective of creating 450,000 jobs in the private sector by 2020. In addition, in 2017 MBS announced the “NEOM” project, a project aimed to setting up a “high-tech megalopolis” on the shores of the Red Sea. These numerous reforms that are emerging allow the country to quickly modernize and to give it new lease of life.

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NEOM project : futuristic city on the shores of the Red Sea

And social …

   However, Mohammed Bin Salman’s reforms are also societal. Indeed, always with the aim to diversify the economy and create jobs, MBS has decided to reopen cinemas after 40 years of closure. In 2018, he authorized women to attend sporting events and authorized them to drive. In April 2020, the Saudi government announced the abolition of flogging and the death penalty for minors. These announcements appear as a revolution in this ultra-conservative kingdom regularly accused of human rights violations by international non-governmental organizations… However, it would be a question of putting this information into perspective since these announcements are more intended to satisfy the international community rather than to give a new lease of life to the Saudi people. In fact, many feminists keep being imprisoned for having made their voices heard and the death penalty is still valid for adults (armed robbery, drug trafficking, witchcraft, adultery, sodomy, homosexuality and apostasy are still subject to capital punishment in the kingdom).

But an authoritarian prince

Through repeated violence…

Despite these bursts of modernity that have allowed Saudi Arabia to evolve, it remains a country in which human rights are more than often violated. Saudi Arabia has been repeatedly described as a terrorist nation in light of the numerous executions that have taken place in the country. In addition, MBS has often been criticized for its authoritarian governance. In fact, as soon as he rose to full power, he set up a policy of fierce repression. Beheadings are increasing (48 beheadings in the first four months of 2017 and more than 194 executions in 2019) and arbitrary arrests and detentions of human rights activists are on the rise. In November 2017, after the creation of an “anti-corruption commission” which he took over, more than 200 personalities (princes, ministers, ex-ministers, businessmen) were arrested in an unprecedented purge. In September 2017, he launched roundups against anti-American religious, as well as intellectuals.

However, it was the Khashoggi affair, which broke out in October 2018, which finished painting the authoritarian portrait of MBS. Jamal Khashoggi was a Saudi journalist, originally close to the government of Saudi Arabia. However, from 2017, he began to criticize the abuses of Mohammed Bin Salman, and in particular his decisions concerning the war in Yemen. He violently criticizes the authoritarian excesses of the prince. After receiving numerous threats against him, Khashoggi was finally assassinated with the use of torture in the Saudi consulate in Turkey on October 2, 2018. The crown prince is suspected of having sponsored the operation, but Saudi Arabia denies any involvement of the country in the journalist’s death. It was not until October 20 that Saudi Arabia finally recognized that Jamal Khashoggi had died inside the consulate of a premeditated murder. The Khashoggi affair marked the country and revealed a new face of the crown prince: an authoritarian prince who did not hesitate to suppress his opponents.

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Protest in the US after Jamal Khashoggi’s death

And through its foreign policy …

On the other hand, the foreign policy put in place by MBS also reveals the authoritarian side of the prince. In fact, in 2015 he started the war in Yemen, which is at the origin of the biggest famine of the 21st century. This war is a reflection of an Iranian-Saudi ideological rivalry since, on the one hand, Iran supports the Houtist rebels (Shiites) while Saudi Arabia supports the ruling power (Sunni). For many, the Saudi intervention is also presented as the result of the personal policy of Saudi Crown Prince Mohammed Bin Salman, this war allowing him to establish his stature as Minister of Defense and statesman. During this war, Saudi Arabia, because of numerous punitive economic measures aimed at undermining the Houthi rebels, is accused of making things worse for the situation of civilians and of being partly responsible for the food crisis which is affecting the country. In 2018, MBS was accused by a Yemeni human rights association of “knowingly” attacking civilian populations in Yemen. In addition, since the coming to power of MBS, diplomatic relations between Saudi Arabia and neighboring countries in the Middle East have deteriorated sharply. Saudi Arabia has tightened its policy towards Shiite Iran and is waging a war against its allies, notably Qatar with which it has cut off diplomatic relations since 2017.

              In short, if in many ways, Mohammed Bin Salman seems to have modernizing ambitions that can be considered revolutionary, he remains a despot prince who governs the country with an iron fist.

 

Sources :

 « Qui est « MBS », le prince héritier d’Arabie Saoudite, en visite en France ? » Ouest-France.fr, 9 avril 2018, https://www.ouest-france.fr/monde/arabie-saoudite/mbs-le-vice-roi-d-arabie-au-double-visage-5682191

« Arabie saoudite : pourquoi MBS fait avancer les droits des femmes ». Le Point, 5 août 2019, https://www.lepoint.fr/monde/arabie-saoudite-pourquoi-mbs-fait-avancer-les-droits-des-femmes-05-08-2019-2328435_24.php

« Arabie saoudite : MBS, le prince autocrate s’est fait de nombreux ennemis ». La Croix, 1 avril 2019. http://www.la-croix.com, https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Arabie-saoudite-MBS-prince-autocrate-sest-fait-nombreux-ennemis-2019-04-01-1201012640

« Arabie saoudite : les droits de l’homme au service de Sa Majesté MBS ». MSN, https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/arabie-saoudite-les-droits-de-lhomme-au-service-de-sa-majest%C3%A9-mbs/ar-BB13glYi

“MBS, prince d’Arabie”, portrait de celui qui règne sur l’Arabie saoudite ». Franceinfo, 8 février 2020, https://www.francetvinfo.fr/monde/moyen-orient/video-regardez-en-avant-premiere-le-documentaire-mbs-prince-d-arabie-portrait-de-celui-qui-regne-sur-l-arabie-saoudite_3813405.html.

« Affaire Khashoggi : un « assassinat politique» pour le président turc Erdogan ». Le Figaro.fr, 23 octobre 2018, https://www.lefigaro.fr/international/2018/10/23/01003-20181023ARTFIG00151-affaire-khashoggi-un-assassinat-politique-pour-le-president-turc-erdogan.php

« Arabie Saoudite : Qui est Mohammed Ben Salmane ? » France 24 YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=ZsZCsN_xMzA

“Arabie: Prince despote” Gropolitis, Youtube https://www.youtube.com/watch?v=MAHgpkxn2XY

 

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