Au coeur d’une pandémie non infectieuse : l’obésité

Auteur: Enola Boyer

Traducteur : Charles Motais

English version below 

 

Confinés depuis le 17 mars, pas un jour ne se passe sans que nous entendions parler du coronavirus et pourtant, nous avons vu apparaitre dans nos fils d’actualité des dizaines d’articles et autres vidéos censés nous aider à ne pas prendre de poids alors même que notre activité physique a fortement diminué.

L’alimentation est un phénomène social qui engendre la création de modèles alimentaires à travers le monde. Ces derniers sont aujourd’hui responsables d’une autre pandémie : l’obésité. Avec la mise en avant du progrès technique qui s’accompagne immanquablement de l’inactivité physique, on estime qu’en 2030 la moitié de la population sera en surpoids et le nombre de diabétiques et de personnes touchées par des maladies cardio-vasculaires aura explosé. A ce jour, le surpoids est responsable de trois fois plus de victimes que la famine.

Derrière ce phénomène se cache non seulement un marché très lucratif qui se fonde sur des pilules et autres produits amincissants ou encore sur des opérations de chirurgie mais aussi sur de lourdes inégalités sociales.

A la fin des années 70, on pointe du doigt le gras comme étant le principal responsable des maladies cardio-vasculaires. De larges campagnes sont menées par les institutions de santé publique pour promouvoir la consommation de céréales et autres aliments riches en glucides. Nous faisons face à une véritable révolution alimentaire puisque c’est à partir de ce moment que les produits “sans-gras” font leur apparition dans nos rayons. Mais derrière cette absence de graisse se cachent des aliments de plus en plus “artificialisés”, riches en sucre et en additifs.

Aux maladies cardio-vasculaires s’ajoute le diabète et plus précisément le diabète de type 2 dit “sucré” (une personne sur onze est concernée). A long terme, la consommation excessive de sucre engendre un déséquilibre hormonal qui se traduit par une hausse de la production d’insuline dans le pancréas. Chargée de transporter le sucre dans les muscles, son niveau reste toujours élevé en cas de déséquilibre. Les cellules graisseuses ne vont alors plus brûler mais stocker les graisses ingérées et ne plus en donner assez aux muscles, entraînant ainsi cette impression de faim permanente. Les aliments transformés sont digérés très rapidement et ne répondent pas à nos besoins, on parle de “calories vides.”

 

Obésité 2

 

L’Amérique Latine est particulièrement touchée par ce phénomène. Alors qu’on ne comptait que 7% de personnes obèses en 1980, le diabète est aujourd’hui la première cause de mortalité au Mexique (on recense plus de 80 000 victimes par an) Les économistes pointent du doigt l’adhésion en 1994 du Mexique à l’Alena, l’accord commercial de libre-échange avec les États-Unis et le Canada . L’alimentation mexicaine s’est alors peu à peu calquée sur celle des Américains et la vente de sodas a doublé depuis les années 2000.

Les multinationales agroalimentaires les plus importantes sont au nombre de 10, leur chiffre d’affaire s’élève à 500 milliards de dollars et leurs produits dont le prix peut varier de 60% par rapport à celui des produits frais, composent 70% de notre alimentation.

Outre l’attractivité de leurs prix, les marques vont centrer leurs stratégies commerciales autour de la publicité. Sachant que les enfants de 4 à 16 ans passent en moyenne 3h20 par jour devant la télévision, le lobby agroalimentaire est parvenu à s’imposer dans notre quotidien. Si l’on prend l’exemple du Chili où trois adultes sur cinq sont en surpoids, le gouvernement a décidé de s’attaquer au cœur du problème. Michele Bachelet est parvenue en 2016 à contraindre les marques d’apposer sur leurs produits les plus gras ou les plus sucrés des logos à la manière de ceux des paquets de cigarettes. Il s’est également attaqué à Kellogg’s afin que la marque retire de ses publicités tous ses personnages de dessins-animés censés attirer les enfants. Les aliments “à logos” ne sont plus commercialisés dans les écoles et une taxe de 18% a été imposée sur les boissons sucrées. D’autres pays ou municipalités se mettent aussi au diapason.

Une directive européenne est lancée en février 2007 afin de lutter contre la progression de l’obésité chez les plus jeunes. Elle contraint les chaines de télévision à accompagner toutes leurs publicités alimentaires de messages sanitaires tels que “Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé” afin de sensibiliser la population. Cette nouvelle mesure concerne la télévision, la radio, Internet ou encore la presse écrite.

A San-Francisco, le politicien Eric Mar a interdit aux chaines de fast-food d’offrir des jouets dans les menus enfants tant que ces derniers ne seraient pas plus diététiques. Dans le Maryland, les pasteurs William Lamar et Delman Coates ont poursuivi en justice Coca-Cola et l’Association américaine des boissons pour publicité mensongère. Un véritable combat se joue entre les défenseurs de la santé publique et le lobby agroalimentaire. Les marques se défendent en prônant essentiellement le droit à la liberté d’expression, elles évoquent aussi le droit à la liberté de choix dont jouissent les consommateurs à qui on voudrait dicter une alimentation spécifique. Leur stratégie s’appuie également sur l’utilisation de scientifiques payés pour instaurer le doute en affirmant que la consommation de produits transformés peut tout à fait rentrer dans le cadre d’une alimentation saine et équilibrée.

Obésité

Principales multinationales agroalimentaires

Les compagnies Coca-Cola ou PespiCo ont ainsi offert des millions de dollars à des ONG de santé publique mais se sont toujours farouchement opposés à toutes les législations visant à réduire la consommation de boissons sucrées par des taxes.

Notons également l’impact que peut avoir notre environnement sur notre alimentation. On parle aux Etats-Unis de “déserts alimentaires” pour désigner ces quartiers, les plus défavorisés d’une manière générale, ou l’accès à une alimentation saine et équilibrée est fortement limité notamment à cause du manque de transports. Si des études ont démontré que l’obésité était presque deux fois plus répandue dans les catégories les moins favorisées, nous pouvons observer qu’au-delà du prix des aliments, des sociologues nous invitent à considérer le problème sous un autre angle. Les familles défavorisées sont plus exposées à l’obésité parce que les sucreries ou les hamburgers sont les seules choses qu’elles peuvent se permettre d’offrir à leurs enfants.

Le surpoids est souvent associé à un manque de volonté ou à de la paresse. La stigmatisation dont sont victimes les personnes en surpoids a un fort impact sur leur trajectoire sociale et bien que l’obésité soit vécue comme un échec individuel, elle s’apparente bien plus à un échec collectif.

Obesity : At the heart of a non-infectious pandemic

In lockdown since the 17th of March, not a day passes without echoes of the coronavirus and yet when we roll down our news feed, we see dozens of articles and other videos supposed to help us not put on weight even though our physical activity has strongly plummeted.

Our diet is a social phenomenon which leads to the inception of food models throughout the world. The latter is today responsible for another pandemic: obesity. Thanks to technological progress put forward along with physical inactivity, we estimate that in 2030 half of the population will be overweight and the number of diabetics and people struck by cardiovascular diseases will soar. To this day, overweight is responsible for three times the number of victims than famine.

Behind this phenomenon lies not only a very profitable business that relies on pills and other slimming products but also chirurgical surgery operations and deep social inequalities.

In the end of the 70s, fat is singled out as the main responsible for cardiovascular diseases. Large campaigns are led by public health institutions to foster the intake of cereals and other food rich in carbohydrates. Our society is facing a genuine food revolution since “low-fat” products are introduced on shelves. Yet, behind this absence of fat lies products increasingly “artificialized”, rich in sugar and additives.

Diabetes and more precisely the type 2 diabetes said “sugary” (one person out of ten is concerned) add up to cardiovascular diseases. In the long run, excessive consumption of sugar generates a hormonal unbalance determined thanks to an upsurge in the production of insulin in the pancreas. Responsible for transporting the sugar to the muscles, its level still remains high in case of unbalance. Fat cells will not burn-off but stock the fat consumed and won’t give enough to the muscles, sparking this impression of perpetual hunger. Transformed foods are digested rapidly and don’t satisfy our needs, we call them “empty calories”.

Obésité 2

Latin America is particularly struck by this phenomenon. While only 7% of the population was obese in 1980, diabetes is nowadays the first cause of mortality in Mexico (80 000 victims per year). Economists name the affiliation in 1994 of Mexico to NAFTA, this common trade agreement on free-trade with the United States and Canada, the reason for all the woes of this country. Mexican food habits were then aligned on American’s ones and the sale of sodas has doubled since 2000.

The most prominent agribusiness multinationals add up to 10, their sales revenue amounts to 500 billion dollars and their products of which the price can oscillate by 60% compared to fresh products, constitute 70% of our diet.

In addition to the attractiveness of prices, brands centre their trading strategies around publicity. Knowing that children from 4 to 16 years old spend in average a daily 3h20 in front of the TV, agribusiness lobbies have managed to impose themselves in our everyday life. If we take a closer look at the example of Chili, country where two adults out of five are overweight, the government has decided to tackle the heart of the problem. In 2016, Michele Bachelet has succeeded in constraining brands to append on their most fatty products logos such as those on cigarette packets. He also attacked Kellog’s in order that the brand removes from its adverts all the characters from cartoons aimed to attract children. Products with logos aren’t commercialized anymore in schools and a tax of 18% has been imposed on sweet beverages. Other countries or municipalities follow suit.

A European directive was launched in February 2007 in order to rail against obesity, growing apace amongst youngsters. This project curbs TV channels by imposing sanitary messages along with their advert such as: “For your health, restrain from eating too much fat, sugar and salt” in order to heighten awareness. This new measure concerns television, radio, internet and the written press.

In San-Francisco, the politician Eric Mar has prohibited fast-food chains to offer toys in child’s meals as long as they don’t become healthier. In Maryland, pastors William Lamar and Delman Coates have sued Coca-Cola and the American association for beverages for misleading advertising. A proper wrangle is taking place between defenders of public health and agribusiness lobbies. Brands defend themselves by advocating essentially the freedom of expression and evoke also the freedom of choice of which consumers benefit from, to whom one would dictate a specific diet. Their strategy relies also on the use of scientists payed to cast doubt by affirming that consumption of transformed products can very well line up in the frame of a healthy and balanced diet.

Obésité

Companies such as Coca-Cola and PepsiCo have consequently offered millions of dollars to health NGOs to spruce up their image. However, these same companies remain against any legislation yearning to reduce the consumption of sweet beverages with taxes.

Let’s note also the impact that can have the environment on our diet. In the United-States, “food desert” designate these areas, the most underprivileged from a general perspective, or where access to a healthy and balanced diet is strongly limited mostly due to the lack of transports. If studies have shown that obesity was nearly twice as much spread amongst the underprivileged categories, we can observe that hereafter the price of food, sociologists invite us to consider the problem under another angle. The underprivileged families are more exposed to obesity since sweets or hamburgers are the only things that they are capable of offering to their children.

Overweight is most of the time associated with a lack of will or with laziness. The stigmatization of which overweight people are victims has a strong impact on their social path and although obesity is lived as a personal failure, it seems very much more like a collective failure.

 

Sources : 

“Un monde obèse” reportage par Arte – https://www.youtube.com/watch?v=O_BaYW7lLfU

“Géopolitique de l’obésité” podcast France Culture – https://www.franceculture.fr/emissions/affaires-etrangeres/geopolitique-de-lobesite

“Obésité et milieux sociaux” – https://www.inegalites.fr/Obesite-et-milieux-sociaux

“Publicité et obésité enfantine” article de Management et Avenir (2010) – https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2010-7-page-97.htm + https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-8-page-57.htm

“La lutte contre l’obésité se heurte au lobby agroalimentaire” Le Monde – https://www.lemonde.fr/societe/article/2005/04/29/la-lutte-contre-l-obesite-se-heurte-au-lobby-agroalimentaire_644568_3224.html

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