Un an après, l’Algérie

Auteur : Najib Harkaoui

Traducteur: Astrid Caïe

English version below 

 

Il y a tout juste plus d’un an, le 16 février 2019, le peuple algérien investissait pacifiquement les rues pour manifester contre la candidature à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, alors en poste depuis dix-neuf ans. Si ce dernier a démissionné peu après, le 2 avril 2019, le mouvement contestataire – baptisé Hirak – se poursuit.

 

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Les rues d’Alger un jour de contestation

 

Le rendez-vous est devenu habituel. Comme chaque vendredi – le cinquante-sixième depuis le début de la contestation – les Algériens sont descendus dans la rue pour manifester contre le régime en place. « Le Hirak ne doit en aucune manière s’interrompre, et ce n’est pas le coronavirus qui va nous arrêter » : en dépit des risques liés à la maladie, et alors que l’Algérie a officialisé son deuxième décès causé par le virus, les manifestants sont bien là. Leurs revendications n’ont pas changé, comme depuis plus d’un an, ils réclament une Algérie libre et démocratique.

            Très tôt, une première victoire du Hirak

Pourtant, le Mouvement pouvait, très tôt, se targuer d’une première victoire. Moins de deux mois après le début de la contestation, Abdelaziz Bouteflika, dont la candidature à un cinquième mandat avait été l’élément déclencheur de cette contestation sans précédent, démissionnait. S’ouvrait alors une période dite « de transition », incarnée par Ahmed Gaïd Salah, chef de l’État-Major de l’Armée nationale populaire, décédé le 23 décembre 2019. Ce dernier avait notamment intensifié la répression, ordonnant l’arrestation de centaines de manifestants, mais avait également fait emprisonner de nombreux hauts placés du régime. Il avait, surtout, milité pour la tenue d’une élection présidentielle. Dans un premier temps reportée, elle a finalement eu lieu le 12 décembre dernier, et a vu Abdelmadjid Tebboune élu dès le premier tour avec 58,13 % des suffrages exprimés. Une élection controversée.

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Le président algérien Abdelmadjid Tebboune

            Un nouveau président à la légitimité fragile

Avec un taux de participation de 39,88 % d’après le Conseil Constitutionnel, cette élection a connu une abstention record, symbole d’une société qui ne croit plus en son système. Élu avec un peu moins de cinq millions de votes, soit 20% des inscrits, le président Tebboune est, aux yeux de beaucoup, illégitime. Présenté par les médias algériens comme le candidat de l’armée, il a été le Premier Ministre de Bouteflika entre mai et août 2017. À cela s’ajoute des affaires judiciaires dans lesquelles plusieurs de ses proches, dont son propre fils, sont directement impliquées. En définitive, nombre d’Algériens ne voient en l’élection de Tebboune rien d’autre qu’un prolongement des années Bouteflika. Il a, malgré cela, appelé au dialogue avec le Hirak, a promis une révision de la Constitution, et s’est engagé à moraliser la vie politique. Les actes suivront-ils les paroles ? Dans un article dédié à l’anniversaire du Hirak, le Washington Post rappelle que ce type de promesses étaient déjà récurrentes du temps de Bouteflika.

            Une opposition qui peine à s’organiser

La force du Hirak réside probablement dans le fait qu’il incarne le mouvement populaire par excellence, transcendant les générations et les clivages, qu’ils soient politiques ou religieux. Mais cette force peut également s’avérer être une faiblesse. L’absence de consensus entre les différents partis de l’opposition n’a pas permis l’émergence d’une réelle force alternative au pouvoir en place. C’est sans doute l’une des raisons du maintien du régime. Le Washington Post ajoute à cela l’absence d’une réelle pression internationale, qu’elle fût politique ou médiatique, la majorité des médias ayant assez rapidement cessé de couvrir la contestation.

            Une situation économique toujours aussi délicate…

À l’instar d’autres pays dont la situation économique actuelle n’est guère réjouissante, l’Algérie a misé son développement économique sur la seule rente d’hydrocarbures, ou presque. Le pétrole et le gaz représentent en effet 95% des exportations algériennes, et non moins de 60% du budget national. C’est cette rente qui a longtemps permis au régime de se maintenir, grâce à une politique visant à acheter la paix sociale à grands coups de subventions sur les produits de base, l’essence ou encore l’électricité. Mais cette politique a un prix : elle coûte entre 15 et 20 milliards de dollars chaque année, et représente un véritable poids qui pèse sur l’économie algérienne. À cette dépendance aux hydrocarbures s’ajoute une situation de plus en plus critique pour d’autres secteurs clés : le BTP perd des emplois par dizaines de milliers depuis maintenant plusieurs années, et l’agriculture peine à se développer.

            … aggravée par la conjoncture ?

Les récents événements et la guerre des prix du pétrole débutée tout récemment pourraient bien aggraver les malheurs de l’Algérie. Initialement liée à la baisse de la demande mondiale, notamment due à l’épidémie du Covid-19, puis à la mésentente entre la Russie et l’Arabie Saoudite, cet effondrement des prix a vu le cours du Brent passer sous la barre des 35$. Il s’agit naturellement d’une très mauvaise nouvelle pour le gouvernement algérien : entre 2011 et 2014, la hausse de la demande, tirée par la croissance chinoise, avait vu le prix du pétrole se stabiliser aux alentours des 110$. Les recettes liées aux exportations ont alors permis à l’État d’acheter la paix sociale par les subventions évoquées précédemment, ce qui a très probablement permis au pays d’éviter une crise durable, alors que la plupart de ses voisins connaissaient le Printemps arabe (Tunisie, Libye, Égypte entre autres). Une sévère chute des prix en 2014 causée notamment par le ralentissement de l’économie chinoise avait déjà été difficile à encaisser pour les pays dépendants de la rente pétrolière, comme pourrait en attester l’exemple vénézuélien. Les prix s’étaient par la suite stabilisés aux alentours des 70$ depuis fin 2017. Cette nouvelle chute pourrait par conséquent être dramatique pour l’économie algérienne, qui, en plus de subventionner, importe à hauteur de 40 milliards de dollars, dont 8 milliards pour le seul secteur de l’agroalimentaire. Le gouvernement actuel a d’ores et déjà annoncé qu’il ne recourra ni à l’endettement extérieur, ni à la méthode de la « planche à billet ». Cette crise pourrait alors être l’occasion de mener à bien des réformes profondes, attendues depuis plusieurs années déjà.

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La jeunesse algérienne

 

            La résilience du peuple algérien, véritable motif d’espoir

La situation algérienne n’est donc pour le moment guère reluisante. Le pays peut néanmoins compter sur une population jeune (les moins de 25 ans représentent 45% de la population) et déterminée à faire bouger les choses. Les Algériens réclament des changements en profondeur, et le gouvernement ne pourra pas indéfiniment y être insensible. Comme chaque mardi et vendredi, ils continueront à investir les rues, pacifiquement, afin de réclamer liberté et démocratie. C’est peut-être en eux que se cache le renouveau futur de l’Algérie.

 

One year later, Algeria

 

A year ago, on February 16th, 2019, the Algerian people took to the streets to protest against Abdelaziz Bouteflika’s candidacy for president. At the time, his reelection would have meant the service of five consecutive terms by Mr. Bouteflika, who had already been in office for nineteen years. Mr. Bouteflika resigned shortly after (on April 2nd, 2019), but the protest movement known as Hirak was launched, and has continued to rage.

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Algiers’ streets during a demonstration day

The meeting has turned into a habit. This Friday was the fifty-sixth since the beginning of the movement that Algerians took to the streets to protest against the incumbent regime.  “Hirak must not be interrupted under any circumstance ; we will not be held back by the ongoing coronavirus” : despite the risks tied to the disease outbreak, and despite Algeria having officialized its second death by the virus, the protesters have not withdrawn. Their claims have stayed the same as they were a year ago : they demand a free democratic regime for Algeria.

A prompt first victory of Hirak.

Yet, Hirak could take pride in a first victory as of the early stages of the movement. Less than two months after the beginning of the protest, Abdelaziz Bouteflika, whose candidacy to a fifth term had been the triggering event, announced his resignation. His withdrawal initiated a transitional period embodied by Ahmed Gaïd Salah, Chief of the National People’s Army. Ahmed Gaïd Salah passed away since then, on December 23rd 2019, after having intensified repression by ordering the arrest of hundreds of protesters and the imprisonment of numerous officials at the highest levels of government. But above all, he had advocated for the holding of a presidential election. At first postponed, the election was finally held on December 12th, 2019. The first round sufficed to designate Abdelmadjid Tebboune, elected by 58,13% of votes. A controversial election.

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The Algerian president Abdelmadjid Tebboune

 

A new President with a tenuous legitimacy.

According to the Constitutional Council, the participation rate amounted to 39,88%, meaning a record low turnout – symbolic of a society which no longer believes in its system. Elected with little less than five million votes, namely 20% of the registered constituents, President Tebboune is illegitimate to the eyes of many.

Presented by the Algerian media as the army’s candidate, he served as Bouteflika’s Prime Minister between May and August 2017. This harsh portrait is compounded by the legal proceedings in which several of his relatives, including his own son, are involved. Overall, many Algerians perceive the election of Tebboune as nothing more than the extension of the Bouteflika years. Yet, Mr. Tebboune has called for dialogue with the Hirak movement, has promised constitutional amendments in the sense of a reform, and has committed to bring more morality into the country’s politics. Will such words be followed by action? In an article covering the first birthday of the Hirak movement, the Washington Post reminds all readers that similar promises were already recurrent under President Bouteflika.

The opposition’s difficulty to coordinate.

Hirak’s strength lies within its symbolic standing: Hirak utterly embodies the People’s protest, by transcending the generation gap as well as the various political and religious divides. However, this strength can also turn into weakness. The lack of consensus among the various opposition parties has prevented the advent of a coherent alternative force to the established power. This could be a reason for the continuation of the current regime. To this, one must add the absence of international pressure, be it political or media-crazed. Indeed, most newspapers and news channels got weary of covering the protests quickly enough.

The unimproved economic situation

Like other countries whose ongoing economic conditions are no cause for joy, Algeria is a windfall economy which relies immensely on hydrocarbon incomes. Oil and gas account for 95% of Algerian exports, and no less than 60% of the national budget. This sector is responsible for the maintaining of the regime, thanks to a policy which has aimed at buying social peace with generous subsidies on commodities such as fuel or electricity. But it goes without saying, this policy has a cost: between $15 billion and $20 billion per year, which represents a significant weight in the country’s economy. This dependency on hydrocarbons is aggravated by an increasingly tensed situation for other key sectors; starting with the construction industry which has been cutting tens of thousands of jobs for several years, and the agricultural sector which struggles heavily to grow.

… Worsened by the current circumstances?

Recent events and the incipient war on oil prices could well worsen Algeria’s misfortunes. Because of a decline in world demand due to the Covid19 epidemy, not forgetting the discord between Russia and Saudi Arabia, the price of Brent crude oil collapsed below 35$. Bad news for the Algerian government: between 2011 and 2014, the increasing demand, driven by Chinese growth, had the effect of stabilizing the price of a barrel around $110. At the time, export revenues allowed the government to buy social peace thanks to the aforementioned subsidies. The seizing of this opportunity probably averted an enduring crisis in Algeria while the neighboring countries were undergoing the Arab spring (Tunisia, Libya and Egypt, among others). In 2014, the slowdown in the Chinese economy caused a sharp fall in oil prices, which harmed every oil-dependent country – Venezuela probably being the most severe case. Since the end of 2017, prices had fluctuated within a close frame around $70. Hence, todays’ new drop could have disastrous effects for the Algerian economy, especially when we know that, besides subsidizing the people, the government imports goods for an annual cost of $40 billion (with $8 billion devoted to the agriculture and food industry). The current government has already announced its refusal to resort to external debt, nor does it endorse ramping up the monetary printing. Today’s crisis is the long overdue opportunity to finally undertake far-reaching reforms.

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The Algerian youth

 

The resilience of the Algerian people, a reason for hope.

As we understand, the current Algerian panorama lacks shine. However, the country can rely on its young population (45% are under 25 years old), determined to make a change. The government cannot stay impervious to its people’s claim for profound reforms. Like each Tuesday and Friday, protesters will keep taking to the streets to gain the freedom and democracy they feel they deserve. Keep an eye on them: the renewal of Algeria lies within their mobilization.

 

 

Sources :

https://francais.rt.com/international/69094-qui-est-abdelmadjid-tebboune-elu-president-algérie-premier-tour

https://francais.rt.com/international/69499-abdelmadjid-tebboune-face-hirak-dialogue-impossible

http://kapitalis.com/tunisie/2020/02/14/relancer-leconomie-algerienne-lequation-difficile-du-president-tebboune/

https://www.elwatan.com/edition/actualite/56e-vendredi-de-contestation-populaire-le-hirak-refuse-le-confinement-14-03-2020

https://www.algerie-eco.com/2020/02/23/the-washington-post-le-systeme-politique-algerien-reste-fondamentalement-inchange/

https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-16-octobre-2019

http://www.rfi.fr/fr/emission/20191213-algerie-economie-pays-plombee-incertitude-politique-pays

https://www.la-croix.com/Economie/Chute-cours-petrole-Algerie-situation-critique-estime-expert-2020-03-10-1301083165

https://francais.rt.com/economie/72296-malgre-chute-prix-baril-petrole-algerie-aura-pas-recours-endettement-exterieur

https://www.boursorama.com/bourse/matieres-premieres/cours/8xBRN/

https://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria

https://www.capital.fr/entreprises-marches/leffondrement-du-petrole-menace-lalgerie-dune-grave-crise-1364382

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/02/21/les-algeriens-ont-pose-les-premiers-jalons-d-un-sursaut-democratique_6030292_3212.html

http://www.rfi.fr/fr/emission/20191213-algerie-economie-pays-plombee-incertitude-politique-pays

 

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