Les Khmers rouges : récit d’un génocide oublié

Auteur : Enola Boyer

Traducteur: Charles Motais

English version below 

 

Le 23 novembre 2016, le numéro deux du régime et l’ancien chef de l’État du Cambodge étaient accusés de crimes contre l’humanité. La répression méthodique pratiquée par ces maoïstes radicaux formés en Occident a coûté la vie à 1,7 million de Cambodgiens. La gestion de la mémoire de cette tragédie demeure un enjeu majeur de la vie politique dans le royaume afin que ce pan de l’histoire demeure connu au-delà des manuels scolaires.

Le Cambodge obtient son indépendance en novembre 1953 après avoir passé 90 ans sous protectorat français. C’est le roi Norodom Sihanouk qui prend la tête du pays.

C’est dans ce contexte qu’a été créé deux années auparavant, en août 1951, le Parti Révolutionnaire dont les membres sont appelés “Khmers rouges” par le roi afin de les distinguer des Khmers roses du Parti Démocrate, des Khmers bleus du Parti Républicain et enfin des Khmers blancs du Parti Royaliste.

En 1970, le général Lon Nol organise un coup d’Etat et le prince Sihanouk est destitué. Considéré comme un terrain de combat annexe du Vietnam, le Cambodge entre en guerre civile pendant 5 ans. Le roi qui s’est réfugié à Pékin créé un mouvement de résistance dominé par les Khmers Rouges Communistes. L’ancien premier ministre, Lon Nol, s’allie avec les États-Unis qui bombardent massivement le Cambodge jusqu’en 1973 sous les directives de Nixon.

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Pol Pot 

Grâce à l’instabilité de la région, le parti qui, au départ, n’était qu’un groupuscule, finit par se solidifier. Souhaitant se rapprocher de la Chine maoïste afin d’en faire un allié, le parti change encore une fois de nom. On parlera désormais du Parti Communiste du Kampuchéa ou PCK (Kampuchéa est une transcription du mot Cambodge) aussi connu sous le nom d’Angkar qui signifie “organisation.” Les Khmers Rouges entrent dans la capitale et en prennent le contrôle en avril 1975 sous la supervision de Pol Pot et Khieu Samphan. Ils sont acclamés par la population qui fête la fin de la guerre. Phnom Penh est évacuée sous prétexte que les américains pourraient de nouveau bombarder la capitale. Les habitants doivent se rendre à pied dans des coopératives rurales sans aucuns effets personnels. Au bout de quelques jours, les intellectuels et anciens fonctionnaires sont rappelés au sein de la ville. Ce sont les premières victimes de la purge à venir. On estime qu’entre 10 et 20 000 personnes périssent à ce moment. La République démocratique du Kampuchea est alors instaurée.

L’objectif premier des Khmers Rouges est d’établir un idéal de pureté inspiré de la vie des paysans. Pour cela, l’argent est aboli au profit du troc et les titres de propriété sont annulés. Les enfants sont généralement enrôlés dans l’armée et les parents, envoyés dans des camps, sont “rééduqués” Tous les habitants des villes sont considérés comme ethniquement impurs, pervertis par les idées occidentales. L’endoctrinement vise à fracturer les liens familiaux pour repartir de zéro. Chaque cambodgien doit servir son pays en travaillant dans les champs. Pol Pot rêve d’un Cambodge exportateur de riz qui pourrait retrouver une pleine autonomie. Ce plan de collectivisation n’est pas sans rappeler celui instauré par Mao en Chine dans les années 60 et qui engendra d’importantes famines. Le Cambodge n’y échappe pas non plus. Les champs se transforment en charniers, on compte aujourd’hui près de 20 000 fosses communes.

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Photo prise pendant l’évacuation de Phnom Penh

La purge ne s’arrête pas là puisqu’en août 1975 est ouvert le centre de Tuol Seng (“la colline empoisonnée”) plus connue sous le nom de S-21, une ancienne école transformée en prison pour le régime. Outre les opposants au régime, sont jugés suspects tous les intellectuels, tous les individus parlant une langue étrangère, portant des lunettes ou ayant les ongles propres. Les prisonniers sont torturés jusqu’à ce qu’ils dénoncent d’autres personnes qui seront torturées à leur tour. On estime que 14 à 20 000 hommes, femmes et enfants ont trouvé la mort à S-21.

Afin de mettre un terme aux incursions militaires et aux massacres, les Vietnamiens interviennent le 7 janvier 1979 pour chasser les Khmers Rouges, s’emparer du pouvoir et mettre en place la République populaire du Kampuchea.

Après la formation d’un gouvernement de coalition en exil présidé par Sihanouk et reconnu par l’ONU en juin 1982, les accords de Paris de 1991 marquent la mise sous tutelle du pays jusqu’à ce que des élections libres soient organisées. Elles ont lieu deux ans plus tard sous la supervision de l’ONU et donnent l’avantage au Funcinpec royaliste1. La monarchie est ainsi rétablie avec à sa tête Sihanouk.

En 2001 ont été créées les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) afin de juger les crimes commis sous le Kampuchéa Démocratique mais c’est seulement en novembre 2018 que le tribunal international reconnait pour la première fois le génocide perpétré par les Khmers Rouges entre 1975 et 1979. On estime qu’entre 1,5 et 2 millions de personnes, soit 20% de la population de l’époque, ont péri durant cette période.

 

1Funcinpec : Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif, parti royaliste cambodgien

 

The Khmer Rouge : the story of a forgotten genocide

 

                 The 23rd of November 2016, the number two in the government and the ex-Head of State of Cambodia were accused of crimes against humanity. The systematic repress followed by Maoist zealots shaped in the Western world costed 1.7 million lives. The memory management of this tragedy remains a crucial issue of the political plans of the kingdom in order that this period of history lives beyond school books.

Cambodia obtains its independence in November 1953 after having spent 90 years under French protectorate. The king Norodom Sihanouk is in office at that time.

It is in this context that was created two years before, in august 1951, the Revolutionary Party in which members are called “Khmers Rouges” by the king in order to distinguish themselves from the “Khmers roses” of the Democrat Party, the “Khmers bleus” of the Republican party and finally the “Khmers Blancs” of the Royalist Party.

In 1970, the general Lon Nol organizes a coup and the prince Sihanouk is removed from office. Considered as a ground of combat, an annex of Vietnam, a civil war breaks out in Cambodia and will last five years. The king that took refuge in Beijing creates a movement of resistance by the communist “Khmers Rouges”. Ex-prime minister Lon Nol, sides with the United States who bomb massively Cambodia till 1973 under the directives of president Nixon.

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Pol Pot 

Thanks to the instability of the region, the party, that at first was only a small group, manages to gain momentum. Yearning to get closer to the Maoist regime, in order to make it its ally, the party changes once again its name: “the communist party of Kampuchéa” or PCK (Kampuchea is a transcription of the word Cambodia) also known under the name Angkar which means “organization”. The “Khmers Rouges” arrive in the capital city and take control of it in April 1975 under the supervision of Pol Pot and Khieu Samphan. They are acclaimed by the population that celebrates the end of the war. Phnom Penh is evacuated since the Americans could bomb once again the capital city. The inhabitants have to find their way by foot in rural cooperatives without any personal belongings. After several days, the intellectuals and ex-civil servants are recalled within the city. These are the first victims of the purge that is to come. It is estimated that there between 10 000 and 20 000 casualties at that moment. The RCK is therefore established.

The core objective of the “Khmer Rouges” is to establish a purity ideal inspired by the lives of farmers. In order to accomplish that, money is abolished in favor of barter and the ownership titles are scrapped off. Children are generally enrolled in the army and the parents, sent in camps, are reeducated. All the inhabitants of the cities are considered as ethnically impure, perverted by western ideas. The indoctrination aims at break family links to start from scratch. Furthermore, each Cambodian must serve its country while working in the fields. Pol Pot dreams of a Cambodia exporter of rice that could find a complete autonomy. This plan of collectivization reminds the Mao’s regime in China during the 60s and that will lead to important starvations in the country. Cambodia also does not escape this tragedy. Fields are transformed in mass graves, there are nowadays approximately 20 000 communal graves.

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Picture taken during the evacuation of Phnom Penh

The Purge doesn’t stop there since in August 1975 is opened the center of Tuol Seng (“the empoisoned cliff”) mostly known as the name: S-21, an old school transformed in a prison for the Regime. Beyond opponents of the Regime, are judged suspects all the intellectuals, all the individuals that master another language, wearing glasses or having clean nails. Prisoners are tortured until that they denounce other individuals that will be tortured also. It is estimated that 14 000 to 20 000 men, women and children have found death in S-21.

In order to close the military incursions and the massacres, the Vietnamese intervene the 7th of January 1979 in order to hunt down the “Khmer Rouges”, take control of the power and establish a democratic regime.

After the formation of a coalition government in exile chaired by Sihanouk and recognized by the UN in June 1982, the Paris agreements of 1991 marked guardianship of the country until that free elections take place. They take place two years later under the supervision of the UN and advantage the royalist Funcinpex. The monarchy is reestablished with at the head of the regime Sihanouk.

In 2001 were created Extraordinary Chambers within the Cambodian courts (CETC) in order to judge the crimes committed under the democratic Kampuchéa. Nevertheless, it is only in November of 2018 that the international Court recognized the genocide perpetrated by the “Khmer Rouges” between 1975 and 1979.

 

Sources : 

Chronologie du Cambodge (1953-2012), L’Express, 15/10/2012, [Consulté le 01 mars 2020]

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/chronologie-du-cambodge-1953-2012_496834.html

17 avril 1975 – Les Khmers rouges vident Phnom Penh de ses habitants, Hérodote, 19/09/2019, [Consulté le 01 mars 2020]

https://www.herodote.net/17_avril_1975-evenement-19750417.php

Les Khmers rouges, du pouvoir à la marginalisation, Le Monde diplomatique, [Consulté le 01 mars 2020]

https://www.monde-diplomatique.fr/mav/37/A/55343

D’où viennent les Khmers rouges ?, L’Histoire,  novembre 2012, [Consulté le 01 mars 2020]

https://www.lhistoire.fr/doù-viennent-les-khmers-rouges

Cambodge: l’ONU reconnaît le génocide de minorités, L’Express, 16/11/2018, [Consulté le 01 mars 2020]

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/le-genocide-khmer-rouge-reconnu-par-le-tribunal-international_2048701.html

Khmers Rouges: faits et dénis, Indravati Films (Youtube), 16/04/2018, [Consulté le 01 mars 2020]

Vann Nath : The Face of the Cambodian Genocide, https://thesentinelproject.org/2014/04/17/the-face-of-the-cambodian-genocide/

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