La poudrière libyenne aux portes de l’Europe

Auteurs et Traducteurs : Enola Boyer et Charles Motais

English version below 

Après avoir passé 41 ans à la tête de la Libye, Mouammar Kadhafi meurt en octobre 2011. Cependant, malgré la chute du dictateur, le pays n’est pas parvenu à trouver un équilibre depuis toutes ces années.

En effet, depuis 2011, des conflits latents et sporadiques ont plongé le pays dans une instabilité politique et économique sans précédent. Aucune transition politique ne s’est opérée dans le pays laissant les élites de l’Ancien Régime gouverner au sein du Conseil National de Transition (CNT). La fameuse phrase de Visconti, « ll faut tout changer pour que rien ne change ! » décrit très bien les manœuvres stratégiques entreprises par le CNT. En effet, ces élites craignaient le soulèvement de partis démocratiques et l’écroulement du status quo politique d’un pays qui n’avait jamais connu pendant ces 40 dernières années une quelconque activité associative ou activiste. Ces élites prévoyaient des élections qui faciliteraient la victoire de députés élus sur une base locale. Ainsi, en réactivant les réseaux tribaux, cette prédominance locale indépendante débouche aujourd’hui sur un dépeçage du tissu social et la fragmentation du parlement.

En juillet 2012 sont organisées les premières élections démocratiques du pays afin de constituer le Congrès Général National (CGN) où les partis libéraux sont majoritaires. Pourtant, le gouvernement doit faire face aux nombreuses milices qui jouent à la fois le rôle de l’armée et de la police. Si au départ elles s’étaient unies afin de destituer Kadhafi, elles défendent à présent leurs propres intérêts. Ces conflits ralentissent considérablement l’activité économique du pays. Certaines milices sont parvenues à prendre le contrôle d’infrastructures pétrolières (rappelons que le pétrole est la principale source de revenu du pays). C’est ainsi qu’entre 2012 et 2013, la production de pétrole a été divisée par six.

Plongé dans le chaos, la Libye organise de nouvelles élections en juin 2014 qui aboutissent à une scission du pays. La population vote afin d’élire une nouvelle assemblée qui prendra le nom de Chambre des Représentants et qui remplacera le CGN. Une guerre civile éclate pendant l’été de la même année parce que les partis islamistes perdants ne reconnaissent pas les résultats du vote (ils regrettent le CGN sur lequel ils avaient plus d’emprise). La Chambre des Représentants se voit contrainte à l’exil vers l’Est de la Libye. C’est ainsi qu’émergent deux gouvernements concurrents.

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La deuxième Guerre Civile en Libye en 2014

L’Etat Islamique profite de ce moment de chaos pour s’établir dans la ville de Syrte. Afin de limiter son expansion, la communauté internationale propose de partager le pouvoir grâce aux accords de Skhirat signés en décembre 2015. Le CGN et la Chambre des Représentants, qui deviennent respectivement le Haut Conseil d’Etat et le Parlement libyen, doivent accepter l’autorité d’un gouvernement d’Union Nationale. Sarraj devient le premier ministre de ce régime, il n’a pas été élu mais est reconnu par la communauté internationale. Il s’installe à Tripoli, siège de l’ancien CGN. Cependant, le parlement libyen revient sur ses engagements et n’investit pas le gouvernement sous la directive du général Haftar, commandant suprême de l’Armée Nationale Libyenne. Cet homme devient une figure majeure du pays. L’autorité qu’il inspire est notamment due à sa victoire dans la ville de Benghazi dont il a débarrassé les milices mais aussi à sa prise de contrôle du “croissant pétrolier” (une zone aux multiples terminaux *) qui est le véritable cœur économique du pays.

Depuis la signature des accords, le gouvernement d’Union Nationale est parvenu à reprendre le dessus sur l’Etat Islamique mais le général Haftar, lui, a réussi à étendre son emprise sur le pays grâce à de multiples alliances. La communauté internationale et la population craignent le retour d’une dictature militaire et, à cause de l’instabilité, le retour des terroristes.

Le 19 janvier dernier s’est tenu un sommet à Berlin pour discuter des clauses d’un cessez le feu en Libye afin de contenir la montée des forces du Général Haftar qui menace la paix et la cohésion sociale du pays. Toutefois, l’issue de ce sommet parait mitigée étant donné que la Turquie vient d’ordonner l’envoi de troupes venant de Syrie à Tripoli afin de soutenir le gouvernement reconnu par l’ONU dirigé par le par le premier ministre Fayez al-Sarraj.

La Libye représente pour les pays riverains un enjeu stratégique et économique, ce qui explique les nombreuses ingérences étrangères qui ont jalonné ces deux dernières années. En effet, on retrouve aujourd’hui deux camps : les pays qui se positionnent derrière le gouvernement légitime de Fayez al-Sarraj et ceux qui soutiennent le Général Haftar qui souhaite renverser le gouvernement en place. Dans l’optique de restaurer un régime autoritaire dans le pays suite aux printemps arabe, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite apportent un soutien inconditionnel aux forces du Général Haftar. D’autres pays, comme la France, soutienne le Général car il semble être le seul à être en capacité de lutter face aux djihadistes. De ce fait, la France a apporté une grande ingénierie militaire au camp de Haftar, ce qui lui a permis de renverser le rapport de force et de reprendre des villes stratégiques telles que Syrte, ancien fief de Daesh. Toutefois, les pays Européens n’ont pas toujours eu la volonté et la capacité d’investir dans cette région et s’effacent aujourd’hui face à des acteurs incontournables de la scène libyenne : la Russie et la Turquie. Ces deux puissances historiques, qui cherchent à retrouver leur gloire d’antan, s’affrontent dans ce pays vaste et désertique afin de défendre leurs prés carrés respectifs.

La Turquie a toujours eu des relations prioritaires avec la Libye. En décembre 2019, le pays a signé un accord avec le gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj concernant la délimitation des zones maritimes, ce qui a suscité la colère de la Grèce et de la Russie. La Turquie est prête à dépêcher de nouveaux navires de forage en Méditerranée orientale, riche en hydrocarbures et à renforcer son alliance stratégique. Lors d’un entretien diffusé lundi 9 décembre 2019 par la télévision publique, M.Erdogan a déclaré « Avec cet accord, nous avons poussé au maximum le territoire sur lequel nous avons autorité. Nous pourrons ainsi mener des activités d’exploration conjointes ».

En réaction à cette provocation, on comprend à travers les lettres échangées très amicales qui débutent par « Vladimir Poutine, mon cher ami ! », que le Général Haftar et le président russe se sont beaucoup rapprochés ces dernières semaines. En effet, Vladimir Poutine compte envoyer un nombre important de mercenaires russes aux côtés de l’armée libyenne autoproclamée, malgré le cessez-le-feu mis en place.

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Les troupes de l’armée libyenne auto-proclamée se dirigent en direction de Tripoli

Enfin, la question migratoire en Libye inquiète et tire la sonnette d’alarme d’une crise humanitaire sans précédent. Les migrants économiques bloqués en Libye sont au nombre de 750 000 dont 700 000 qui résident dans des centres de détention informels. La porte d’entrée vers l’Europe s’est considérablement refermée pour une majorité de migrants sous l’effet de la montée des garde-côtes libyens, à grand renfort de financements européens. Résultat, les traversées de la Méditerranée se raréfient. D’après l’organisme des Nations Unies chargé des migrations, 12 174 migrants et réfugiés sont entrés en Europe par la mer entre janvier et avril 2019 contre 27 926 entre janvier et avril 2016. Toutefois, depuis novembre 2017, le Haut-Commissariat de Nations Unies pour les réfugiés a mis en place un mécanisme d’évacuation de ceux qui sont éligibles à une protection internationale. L’initiative était née dans le contexte de diffusion, par la chaine américaine CNN, d’images d’une vente aux enchères d’êtres humains près de Tripoli au cours de laquelle une douzaine de migrants faisaient l’objet d’un « marché aux esclaves ».  La situation est devenue aujourd’hui encore plus dangereuse pour ces migrants dépourvus de tout depuis les offensives militaires du Général Haftar contre le gouvernement d’Union Nationale. Dans la nuit du mardi 2 au mercredi 3 juillet, le bombardement d’un centre de détention de migrants près de Tripoli a fait au moins 44 morts et plus de 130 blessés. Ce pays en proie à une situation chaotique depuis la chute de Mouammar Kadhafi nécessite un gouvernement stable et une coopération minimale entre les différents partis pris idéologiques afin de renouer avec la croissance et de faire disparaitre le condominium russo-turc qui règne depuis maintenant plusieurs années.

Un terminal pétrolier est un port où les tankers peuvent accoster pour charger ou décharger du pétrole brut et des produits pétroliers.

 

English version

The Libyan powder keg at the gates of Europe   

After spending 41 years at the head of Libya, Muammar Kadhafi died in October 2011. However, despite the fall of the dictator, the country has not managed to find a balance over all these years.

Indeed, since 2011, latent and sporadic conflicts have plunged the country in a permanent political and economic instability. No political transition has been made leaving the elites of the Old Regime govern at the heart of the National Transitional Council (NTC). The famous quote of Visconti, “Everything has to be changed so that nothing changes!” describes perfectly the strategic maneuvers undertaken by the NTC. Indeed, these elites were afraid of democratic upheavals and the collapse of the political status quo of a country which has never experienced for more than 40 years any associative or activist activity. In this way, these elites planned elections which would give prevalence to deputies elected on a local basis. While reactivating these tribal networks, this local and independent predominance leads on to the carving up of the social fabric and the fragmentation of the Parliament.

In July 2012, the first democratic elections are organized in order to constitute the General National Congress (GNC) where the liberal parties are in the majority. However, the government has to face the numerous militias that play the role of both the army and the police. Although they had initially united in order to remove Kadhafi, they are now defending their own interests. These conflicts are considerably slowing down the country’s economic activity. Some militias have managed to take control of oil infrastructures (oil is the country’s main source of income). As a result, between 2012 and 2013, oil production was divided by six.

In the middle of this turmoil, Libya planned new elections in June 2014, which led to a split in the country. The population is voting to elect a new assembly which will be called the House of Representatives and which will replace the GNC. A civil war broke out in the summer of the same year because the losing Islamist parties did not recognise the results of the vote (they regretted the GNC over which they had more control). The House of Representatives was forced into exile to the east of Libya. This is how two competing governments emerge.

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Second Libyan Civil War in 2014 

The Islamic State took advantage of this moment of chaos to establish itself in the city of Sirte. In order to limit its expansion, the international community proposes to share the power thanks to the Skhirat agreements signed in December 2015. The GNC and the House of Representatives, which become respectively the High Council of State and the Libyan Parliament, must accept the authority of a government of National Union. Sarraj becomes the prime minister of this regime, he was not elected but is recognised by the international community. He settles in Tripoli, seat of the former GNC. However, the Libyan parliament reneges on its commitments and does not invest the government under the directive of General Haftar, supreme commander of the Libyan National Army. This man became a major figure in the country. The authority that he inspires is notably due to his victory in the city of Benghazi, from which he has rid the militias, but also to his takeover of the « oil crescent » (an area with multiple terminals *) which is the real economic heart of the country.

Since the signing of the agreements, the government of National Union has managed to regain the upper hand over the Islamic State, but General Haftar has managed to extend his hold on the country through multiple alliances. The international community and the population fear the return of a military dictatorship and, because of the instability, the return of terrorists.

The 19th of January was held a summit in Berlin to discuss the clauses of a ceasefire and to curb the rise of General Haftar’s forces who threaten the social cohesion of the country and peace climate. Nevertheless, the outcome of the summit may seem mitigated given that Turkey has just given the order to send troops coming from Syria to Tripoli in order to support the Government recognized by the UN lead by the prime minister Fayez al-Sarraj.

Libya represents for neighboring countries a real strategic and economic concern which explains the numerous foreign intrusions that have marked the last two years. Indeed, this conflict is nowadays two-sided with those who position themselves behind the legitimate government lead by Fayez al-Sarraj and those would staunchly support the General Haftar who wishes to overturn the government in place. In order to restore an authoritarian regime following the Arab Spring, Egypt, the UAE and Saudi Arabia show unconditional support to General Haftar. Furthermore, France and other countries have chosen to help the General because they think he is the only one who is able to struggle against jihadists. Indeed, France has provided important military aid which has made it possible for the latter to overturn the power balance and take back cities such as Sirte, an ex-ISIS stronghold. Nevertheless, European countries have not always had the will and capacity to invest in this region and fade over time compared to unavoidable actors of the Libyan theatre: Russia and Turkey. These two historical powers who seek to recover their glory clash in this vast and desert country in order to exert as much clout as they can.

Turkey has always had privileged relationships with Libya. In December 2019, the latter landed an agreement with the Libyan government of Fayez al-Sarraj regarding the delimitation of maritime zones which has triggered anger among several countries such as Greece and Russia. Turkey is ready to dispatch new drill ships in the Eastern Mediterranean Sea, rich in oil, and to reinforce its alliance with Tripoli. During an interview made the 9th of December of 2019, Mr. Erdogan declared: “With this agreement, we have pushed to the maximum the territory on which we have authority. We will be now able to begin undertaking common exploration activities”.

In reaction to this provocation, the many friendly letters exchanged starting by “Vladimir Putin, my dear friend!” show to which extent General Haftar and Russian president are close. Indeed, Vladimir Putin intends to send an important number of Russian mercenaries to Libya despite the ceasefire introduced.

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Troops from the self-declared Libyan army heading in the direction of Tripoli 

Finally, the migratory issue in Libya worries and is sending out alarm signals of an unprecedented humanitarian crisis. Economic migrants blocked in Libya add up to 750 000 of which 700 000 remain in unformal refugee camps. Europe is indirectly starting to close its doors to a majority of migrants thanks to the soar of cost guards, financed by the European Commission. The result is that crossing the Mediterranean Sea is much less common nowadays. According to the International Organization for Migration (IOM), 12 174 migrants and refugees have entered Europe by sea between January and April 2019 compared to 27 926 between January and April 2016. Yet, since November 2017, the United Nations High Commissioner for Refugees has set an evacuation mechanism for those who are eligible of international protection. The initiative stems from shocking images released by CNN of human trafficking not far from Tripoli… The situation has become considerably more dangerous today for these migrant deprived of everything since the military offensives ordered by General Haftar. During the night of the 2/3 of July 2019, the bombing of a refugee camp near Tripoli has killed approximately 44 migrants and has injured 130. Libya, which is on the brink of disaster since the fall of Mouammar Kadhafi needs a stable government and minimum cooperation between the different sides in order to revive growth and scrap off the Russian-Turkish condominium which has prevailed for many years.

* An oil depot is an industrial facility for the storage of oil from which this product is usually transported to end users or further storage facilities. 

Sources :

Libye, des révolutionnaires aux rebelles, Hélène Bravin

Militaires, élites et modernisation dans la Libye contemporaine, Moncef Ouannes

Berlin summit backs Libya ceasefire as Haftar’s choke oil flows, Middle East Eye

https://www.middleeasteye.net/news/foreign-powers-back-libya-ceasefire-haftars-forces-choke-oil-flows

Des violations du cessez-le-feu signalées en Libye, Le Monde https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/12/libye-les-forces-du-marechal-haftar-acceptent-un-cessez-le-feu_6025574_3210.html

Video: What’s behind the fight for Libya?, BBC News
https://www.bbc.com/news/av/world-africa-51137009/what-s-behind-the-fight-for-libya

Guerre civile libyenne : un jeu dangereux pour la Turquie ?, Courrier International
https://www.courrierinternational.com/article/conflit-guerre-civile-libyenne-un-jeu-dangereux-pour-la-turquie

La Libye, théâtre d’une guerre par procuration, France Inter
https://www.franceinter.fr/monde/la-libye-theatre-d-une-guerre-par-procuration

Vidéo: Pourquoi la Libye est-elle coupée en deux ?, Le Monde

 

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