Jeux Olympiques : Des peuples en vitrine aux milliardaires en coulisses

 

Auteur : Raphaël Ruiz Colechar

Traducteur: Ghali Mekouar

English version below 

Une enquête de plusieurs années menée par la justice française a engagé l’arrestation, le 10 décembre dernier, de M.Takeda, vice-président du comité d’organisation de TOKYO 2020. Ce dernier est suspecté d’être impliqué dans une affaire de corruption, impliquant le versement de deux millions de dollars pendant la campagne de candidature japonaise. Ce montant aurait été versé à une entreprise répondant au nom de « Black Tidings ». L’enquête a révélé le lien entre cette même société et l’ancien consultant marketing à l’IAAF (International Association of Athletics Federations), le sénégalais Papa Massata Diack (PMD) dont le père, Lamine Diack, présidait l’institution.

JO 1

Le président du comité olympique japonais mis en détention pour “corruption active” 

Cette affaire, loin d’être un cas isolé, met en lumière la ténacité des phénomènes de corruption et autres scandales financiers dans le monde du sport et pose comme devoir la relecture des fondements de l’autonomie de ces différentes institutions. GEM ONU vous fait aujourd’hui une analyse des différents scandales auxquels les fédérations font face et par-dessus tout, les différents défis qu’elles devront surpasser.

Qu’une organisation soit visée par des procédures judiciaires impliquant des hauts membres de sa hiérarchie n’est pas un fait nouveau. Concernant les mêmes protagonistes mêlés à l’affaire de l’organisation des JO à Tokyo en 2020, ils n’en sont pas à leur première accusation. En effet, en 2013, PMD aurait été accusé de tentative de corruption, après la révélation de faits inédits. Gabriel Dollé, ancien patron de la lutte antidopage, aurait reçu une somme de 50.000 euros en espèces, ainsi que plusieurs bijoux de luxe en échange de son silence et sa discrétion sur des cas d’athlètes russes dont les résultats aux différents tests auraient été positifs.

Mené par le Parquet National Financier à Paris, l’enquête aura nécessité une coopération internationale. En effet, afin d’identifier les montages financiers, la plateforme Tracfin, créée dans le but de lutter contre le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent, aura été d’une aide précieuse. Malgré les preuves empiriques, les membres de la famille Diack démentent jusqu’alors une quelconque implication dans les sociétés écrans ou offshores réceptrices de ces transactions douteuses.

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Lamine Diack : ancien président de l’IAAF 

      Le procès qui aurait dû commencer le 13 janvier, a finalement été repoussé et ne se tiendra, pour sûr, pas avant juin même si la date exacte n’a pas encore été fixée. Lamine Diack, qui a présidé l’IAAF entre 1999 et 2015, et son fils, auraient à plusieurs reprises vendu des voix dans les processus d’attribution de grandes compétitions internationales comme les JO ou encore les mondiaux d’athlétisme. Sergio Cobral, ancien gouverneur de la province de Rio de Janeiro et lui-même inculpé dans une affaire de corruption concernant les JO de 2016, a déclaré lors de son audition, avoir été informé par Nuzman que « Lamine Diack était une personne ouverte aux pot-de-vin » et qu’il assurait en échange entre 4 et 6 voix. Ces voix sont en fait celle des membres Africains du Comité international Olympique (CIO) qu’il s’efforçait de coordonner lors des votes décisifs.

Aujourd’hui les principaux dossiers sur la table sont ceux concernant les JO de Rio, de Tokyo et les mondiaux d’athlétisme de Doha et de Pékin. Les sommes évoquées sont de l’ordre de plusieurs millions pour chaque événement allant jusqu’à 37 millions de dollars dans le cas Qatari qui implique directement Nasser El-Kaleifi. Les émetteurs sont par ailleurs souvent des lobbyistes ou des hommes d’affaire.

      Selon le site officiel du CIO « Les jeux ont toujours permis de se rassembler dans la paix, en respectant les principes d’éthique universel ». Toutefois il ressort aujourd’hui que l’attribution de tels évènement ressemble de plus en plus à une arène, où sont rassemblés de grands décideurs, et, où tous les coups sont permis. Il est alors intéressant de se poser la question des intérêts et retombées qu’impliquent ses projets.

      On retrouve souvent dans ce genre d’évènement deux principaux intérêts : l’un économique et l’autre politique. Lors d’un entretien entre Nasser El-Kaleifi et Pascal Boniface, ce dernier déclarait que « l’organisation de grands évènements est un secteur à forte opportunité capitalistique » et ajoutait que celui-ci représentait de nombreuses externalités positives. Des propos tout à fait cohérents pour un pays qui mise sur le sport pour en faire un pilier économique de sa stratégie de diversification et ainsi placer Doha comme une capitale sportive.

À n’en pas douter, la liquidité des investissements liés à l’organisation et les recettes engendrées par la compétition sont bien réelles, mais, si l’argent circule librement il ne s’arrête pas n’importe où. Et pour cause, les expériences olympiques n’ont pas été toutes aussi prolifiques pour leur hôte. On remarque que les délégations qui savent incorporer de tels projets sportifs au sein de leur politique de développement urbain et social sortent souvent gagnantes. Ce fut le cas de Barcelone, par exemple, qui a su assurer dans le même temps, des JO réussis et une transition économique qui lui a permis d’obtenir par la suite le rayonnement qu’elle connait aujourd’hui et ainsi, de s’affranchir de son passé industriel.

En revanche, nombreux sont les projets qui n’ont été que déception. Récemment c’est le cas de Rio 2016 qui a créé la désolation et a même marqué une rupture avec l’expansion fleurissante du Brésil dans l’économie mondiale. Dans cet exemple, si les systèmes de transport et les infrastructures touristique ont pu bénéficier des investissements cela ne représente qu’une petite partie de l’enveloppe mise sur la table. Les infrastructures sportives et immobilières, elles, sont à l’abandon car trop onéreuses à l’entretien et à la revente.  C’est donc bien l’état et donc le peuple qui pâtit de cet échec alors que les grands groupes ayant géré la mise en place, eux, ont bien été payés.

Les JO sont souvent aussi de grands moments d’histoire par son hyper-connexion habituelle aux actualités politiques internationales. Cette instrumentalisation moderne des JO est marquée en 1936 par les JO « nazi » au cours desquels Hitler tentera de promouvoir son idéologie aux yeux du monde.

JO3

JO 1936 à Berlin: La CIO confie l’organisation à l’Allemagne malgré le boycott de nombreux pays 

Il donna le pas à de nombreuse autres politisations comme en 1968 avec les « Blacks Power », en 1972 avec les attaques de Septembre Noir, en 1976 avec l’Apartheid et la non reconnaissance de la République populaire de Chine etc.. En 2008 les Jeux Olympiques furent un vrai défi pour Pékin puisque l’évènement était majeur dans stratégie d’ouverture entamée dans les années 90 par le régime. « Les Jeux olympiques vont nous aider à mettre en place une société plus harmonieuse et à intégrer la Chine au reste du monde » avait déclaré le maire de Pékin en 2001.

Lorsque l’on voit aujourd’hui l’engouement que procure de tels évènement et l’acharnement de certains pays pour devenir la vitrine du monde pendant quelques semaine on se demande si tout cet enjeu ne convertit pas les JO en un moyen plutôt qu’une fin. Le sport est définitivement un secteur en plein essor qui attire depuis les années 1990 de plus en plus de riches investisseurs. Si les valeurs sportives restent inchangées, le milieu lui change et ne répond toujours à aucune restriction juridique propre. Une carence qui se fait de plus en plus ressentir tant les scandales font rages ces dernières années…

 

English version

A multi-year investigation by the French justice system led to the arrest on 10 December of Mr. Takeda, vice-president of the TOKYO 2020 organizing committee. He is suspected of being involved in a corruption case involving the payment of two million dollars during the Japanese bid campaign. This amount was allegedly paid to a company called ‘Black Tidings’. The investigation revealed a link between the same company and the former marketing consultant to the International Association of Athletics Federations (IAAF), Senegalese Papa Massata Diack (PMD), whose father, Lamine Diack, was president of the institution.

JO 1

The president of the Japanese Olympic Committee (JOC) is under investigation for alleged bribery 

This case, far from being an isolated one, highlights the tenacity of corruption and other financial scandals in the world of sport, and calls for a re-examination of the foundations of the autonomy of these various institutions.

The fact that an organization is targeted by legal proceedings involving high-ranking members of its hierarchy is not a new fact. As regards the same protagonists involved in the case of the organization of the Olympic Games in Tokyo in 2020, this is not the first time they have been accused. Indeed, in 2013, PMD would have been accused of attempted corruption, after the revelation of unpublished facts. Gabriel Dollé, the former head of the anti-doping campaign, is said to have received the sum of 50,000 euros in cash, as well as several pieces of luxury jewelry in exchange for his silence and discretion on cases of Russian athletes who tested positive in various tests.

Conducted by the National Financial Prosecutor’s Office in Paris, the investigation will have required international cooperation. Indeed, in order to identify the financial arrangements, the Tracfin platform, created to combat the financing of terrorism and money laundering, was of invaluable assistance. Despite the empirical evidence, the members of the Diack family have so far denied any involvement in the shell or offshore companies receiving these dubious transactions.

JO2

Lamine Diack , president of the IAAF between 1999 and 2015 

The trial, which was due to begin on 13 January, has finally been postponed and will not, for sure, be held until June, although the exact date has not yet been set. Lamine Diack, who was president of the IAAF between 1999 and 2015, and his son, are said to have repeatedly sold votes in the awarding processes of major international competitions such as the Olympic Games or the World Athletics Championships. Sergio Cobral, former governor of Rio de Janeiro province and himself charged in a corruption case concerning the 2016 Olympics games, said at his hearing that he had been informed by Nuzman that ‘Lamine Diack was a person open to bribes’ and that he was providing between four and six votes in exchange. These votes were in fact those of the African IOC members that he was trying to coordinate during the decisive votes.

            Today the main issues on the table are those concerning the Rio and Tokyo Olympics and the World Athletics Championships in Doha and Beijing. The sums involved are in the order of several millions for each event, going up to 37 million dollars in the Qatari cases which directly involve Nasser El-Kaleifi. The transmitters are also often lobbyists or businessmen.

            According to the official IOC website, “The games have always made it possible to come together in peace, respecting the principles of universal ethics”. However, it appears today that the attribution of such events increasingly resembles an arena, where great decision-makers are brought together, and, where all blows are allowed. It is then interesting to ask oneself the question of the interests and spin-offs implied by these projects.

There are often two main interests in this kind of event: one economic and the other political. During a meeting between Nasser El-Kaleifi and Pascal Boniface, the latter declared that “the organization of major events is a sector with a strong capital opportunity” and added that it represents many positive externalities. These comments are quite coherent for a country that relies on sport to make it an economic pillar of its diversification strategy and thus place Doha as a sports capital.

            There is no doubt that the liquidity of the investments linked to the organization and the income generated by the competition are very real, but if money circulates freely it does not stop anywhere. And for good reason, the Olympic experiences have not been as prolific for their hosts. Delegations that know how to incorporate such sports projects into their urban and social development policies often emerge as winners. This was the case of Barcelona, for example, which at the same time was able to ensure a successful Olympic Games and an economic transition which enabled it to achieve the influence it has today and thus free itself from its industrial past.

            On the other hand, many of the projects were nothing but disappointment. Recently, it is the case of Rio 2016, which created desolation and even marked a break with Brazil’s flourishing expansion in the world economy. In this example, if transport systems and tourism infrastructure have been able to benefit from the investments, this represents only a small part of the envelope put on the table. Sports and real estate infrastructures are in a state of neglect because they are too expensive to maintain and resell.  It is therefore the state and therefore the people who suffer from this failure, whereas the large groups who managed the implementation have been paid.

JO3

Berlin 1936 Summer Olympics 

The Olympics are often also great moments in history through its usual hyper-connection to international political news. This modern instrumentalization of the Olympics was marked in 1936 by the “Nazi” Olympic games during which Hitler tried to promote his ideology in the eyes of the world. He gave the lead to many others as in 1968 with the “Black Power”, in 1972 with the attacks of Black September, in 1976 with Apartheid and the non-recognition of the People’s Republic of China etc… In 2008 the Olympic Games were a real challenge for Beijing since:  the event was a major event in the strategy of opening started in the 90s by the regime. “The Olympic Games will help us to establish a more harmonious society and to integrate China with the rest of the world,” said the mayor of Beijing in 2001.

When we see today the excitement of such an event and the determination of some countries to become the showcase of the world for a few weeks, we wonder if all this stake does not convert the Olympics into a means rather than an end. Sport is definitely a booming sector that has been attracting more and more wealthy investors since the 1990s. If sporting values remain unchanged, the environment is changing and still does not respond to any legal restrictions of its own. A shortcoming that is increasingly felt as scandals have been raging in recent years …

Sources:

Le Point. « JO-2020 : le CIO prend très au sérieux les allégations de corruption lors de l’attribution à Tokyo »

https://www.lepoint.fr/sport/jo-2020-le-cio-prend-tres-au-serieux-les-allegations-de-corruption-lors-de-l-attribution-a-tokyoi-26-05-2016-2042269_26.php (Accessed January 18 2020)

Mediapart. « Comment Tokyo s’est offert les JO 2020 »

https://www.mediapart.fr/journal/international/120120/comment-tokyo-s-est-offert-les-jeux-olympiques-2020 (Accessed January 18 2020)

Wikipedia. “Jeux Olympiques”

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeux_olympiques (Accessed January 18 2020)

L’OBS. « Un système de corruption dévoilé grâce à la France »

https://www.nouvelobs.com/monde/20170905.OBS4279/jeux-olympiques-de-rio-un-vaste-systeme-de-corruption-devoile-grace-a-la-france.html (Accessed January 18 2020)

Jeune Afrique. « La suspension à vie de PMD confirmée »

https://www.jeuneafrique.com/467524/societe/dopage-et-corruption-la-suspension-a-vie-de-papa-massata-diack-confirmee/(Accessed January 18 2020)

Wikipedia. “Word Athletics”

https://fr.wikipedia.org/wiki/World_Athletics (Accessed January 18 2020)

Politique Etrangère. “La Chine face au défi des Jeux olympiques“ Valérie Niquet-Cabestan . (https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2008-2-page-253.htm) Accessed : 15 July 2008

Libération. “Jo de Rio: le symbole de la fin du boom économique. “

(https://www.liberation.fr/sports/2017/07/10/jo-de-rio-le-symbole-de-la-fin-du-boom-economique_1582940) Accessed: 17 July 2010

Revue internationale et stratégique. “LA STRATÉGIE DU QATAR DANS LE DOMAINE DU SPORT“ (https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2014-2-page-103.htm) Accessed : 03 June 2014

Médiapart. “Sept attributions de compétitions mondiales visées par la justice“ (https://www-mediapart-fr.com/journal/international/120120/sept-attributions-de-competitions-mondiales-visees-par-la-justice ) Accessed : 12 January 2020

 

 

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