L’Asie centrale, nouveau front pionnier ?

Auteur : Najib Harkaoui

Traductrice : Astrid Caïe

English version below

 

Sous la tutelle du « Grand Frère » soviétique pendant la majeure partie du XXème siècle, puis à l’écart du processus de globalisation accéléré au début des années 1990, l’Asie centrale réapparait progressivement comme un potentiel point chaud du monde de demain.

 

Un espace aux limites peu évidentes…

Conventionnellement, l’Asie centrale regroupe cinq ex-républiques soviétiques que sont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Cet espace est cependant probablement bien plus vaste : il est en effet difficile de ne pas y inclure l’Ouest chinois et l’Afghanistan. Dans la tradition anglo-saxonne, cette région est encore plus large, et il convient alors d’y ajouter la Mongolie, le Tibet ou encore le Pakistan. En définitive, cet espace demeure géographiquement flou, notamment car il présente une très grande diversité ethnique, linguistique et religieuse. Cet héritage culturel, l’Asie centrale le tient des très nombreuses influences étrangères qui se sont exercées sur son territoire à travers les siècles.

 

… aux ressources abondantes

Si elle était au cœur des rivalités européennes au XIXème siècle lors du Grand Jeu, l’Asie centrale a peu à peu disparu des radars. À l’indépendance, en 1991, la plupart des pays ont fondé leur modèle économique sur la rente -d’hydrocarbures notamment – présents en abondance dans la région. Cette richesse du sous-sol fait de l’Asie centrale une zone éminemment stratégique dans la « géopolitique des tubes » par laquelle transitent oléoducs et gazoducs. Parmi ces pipelines, le gazoduc Asie centrale – Chine, qui passe à travers le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, ou encore le projet TAPI, reliant Turkménistan, Afghanistan, Pakistan et Inde.

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Carte : Hydrocarbures et minerais en Asie centrale (Le Monde)

 

« L’intérêt des centres économiques et politiques extérieurs pour l’Asie centrale augmente chaque année. »

Pour les pays concernés, ces projets offrent une rente non négligeable qui peut être mise au service du développement économique. Les pays d’Asie centrale possèdent en effet d’importantes lacunes en la matière, mais des efforts sont entrepris : à ce titre, le célèbre magazine britannique The Economist a élu l’Ouzbékistan « pays de l’année 2019 » pour les réformes économiques mises en place depuis trois ans.

C’est d’ailleurs en Ouzbékistan, à Tachkent, que s’est tenu le premier sommet réunissant les cinq chefs d’États des ex-républiques soviétiques, le 29 novembre dernier. Si la rencontre entre ces dirigeants n’a pas débouché sur des mesures concrètes, elle est hautement symbolique et porteuse d’espoirs. Ces pays ont en effet, par le passé, souvent été mis en concurrence par les différentes puissances étrangères soucieuses de s’implanter dans la région. Le président turkmène déclarait lui-même, devant ses alter egos : « l’intérêt des centres économiques et politiques extérieurs pour l’Asie centrale augmente chaque année. »

 

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Les cinq chefs d’États d’Asie centrale réunis au sommet de Tachkent le 29 novembre dernier

 

Une région de plus en plus convoitée

Mais ce n’est pas uniquement pour ses ressources que l’Asie centrale attire. Elle présente bien d’autres intérêts éminemment stratégiques pour les puissances étrangères. Tout d’abord, la Russie : le Kremlin a toujours considéré cette zone comme son pré-carré. Le pays vit très mal l’implantation de certains de ses concurrents, notamment la Chine, qu’elle considère comme une forme d’ingérence dans son « étranger proche ». Le pays garde des relations très étroites avec la plupart des pays de la zone, politiquement, militairement ou économiquement.

Pour Pékin, la zone est d’une importance capitale : d’une part, l’Asie centrale est un volet du projet des nouvelles routes de la Soie. En plus d’être un passage vers le marché européen, la Chine souhaite également y développer un marché pour ses produits. D’autre part, car stabiliser et développer l’Asie centrale, c’est stabiliser la région autonome du Xinjiang, région épineuse pour le gouvernement chinois, alors que la situation des Ouïghours scandalise de plus en plus l’opinion publique mondiale. En outre, la présence chinoise se renforce de plus en plus : depuis le 2 janvier, l’Ouzbékistan autorise les citoyens chinois à entrer sur leur territoire sans présenter de VISA, pour une durée de 7 jours, afin de faciliter les affaires. Une première en Asie centrale.

D’autres puissances veulent jouer un rôle dans la région. Les pays occidentaux, l’Union Européenne et les États-Unis, insistent eux sur la nécessité de démocratiser la région et d’y combattre le fondamentalisme islamiste. Malgré son retrait d’Afghanistan, Washington reste très actif dans la région. La Turquie, quant à elle, joue de la filiation culturelle pour s’immiscer dans la région où se trouvent de nombreuses populations turcophones.

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Zoom sur les échanges en Asie centrale (Alternatives Économiques)

 

Une zone sensible

En dépit de cet intérêt croissant du monde pour l’Asie centrale, la région continue de souffrir de l’image d’une région sensible : en 2019, Marsh, une entreprise spécialisée en gestion des risques, considérait les cinq pays de la région comme « instables ». Globalement, l’instabilité politique et sociale, liée notamment à la corruption et à l’absence de réelle démocratie, est vue comme un des facteurs de risque principaux. Pour le Kazakhstan et le Kirghizstan, l’entreprise insiste sur les risques liés à l’implication croissante de ces pays dans le nouveau Grand Jeu que se livrent les grandes puissances mondiales. Enfin, Marsh alerte sur d’autres enjeux tout aussi sensibles : le retour des combattants djihadistes d’Irak et de Syrie, la situation, toujours instable, en Afghanistan, les questions autour de l’eau ou encore les conflits ethniques.

 

Un nouveau front pionnier ?

En définitive, loin du feu des projecteurs, l’Asie centrale est en pleine recomposition. À l’échelle nationale, les États semblent conscients de la nécessité de coopérer, une volonté symbolisée par le dernier sommet de Tachkent en novembre dernier. Mais au-delà de cela, la région devient peu à peu un nouveau terrain de jeu pour les grandes puissances mondiales. Elle devient en ce sens une région éminemment stratégique, un point chaud. Si ces rivalités entre puissances peuvent favoriser le développement de la région, elles pourraient également, à terme, la desservir, en mettant en concurrence les différents pays de la zone, annihilant ainsi tout espoir de coopération.

 

 

Central Asia : the new pioneer front ?

After being maintained under the tutelage of the Soviet Union for the better part of the 20th century, the Central Asian region has been left behind in the age of globalization, even when the process speeded up at the beginning of the 1990s. Today, Central Asia is yet incrementally appearing as a hot spot of tomorrow’s world.

An unclearly limited area…?

Conventionally, Central Asia is defined by the gathering of Kazakhstan, Tajikistan, Uzbekistan and Turkmenistan, five countries inherited from former Soviet republics. However, the region can also be defined more widely because of the major presence of West China and Afghanistan. In the Anglo-Saxon tradition, Central Asia is considered even larger, including Mongolia, Tibet and into Pakistan. Ultimately, Central Asia is a blurred territory, all the more so given its massive diversity in terms of ethnicities, languages and religions. This cultural mosaic is the result of the numerous foreign influences hosted by Central Asia over the centuries.

 

… Provided with abundant resources.

The days are over when Central Asia was a field of European rivalry during the « Great Game » which opposed the greatest colonial powers. Today, the region has gone off he radars. When most countries gained independence from U.S.S.R in 1991, they chose to take advantage of their wealthy subsoils and to build their economy on hydrocarbon exports. The network of pipelines crossing through its surface makes Central Asia a prominently strategic region in the geopolitics of oil and gas. Among those tubes, two merit special attention : the gas pipeline connecting Central Asia to China, spanning through Turkmenistan, Uzbekistan and Kazakhstan ; and the TAPI project, also known as the Trans-Afghanistan project (Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India), started in 2015 with participation of the Asian Development Bank.

 

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Hydrocarbons and mineral resources in Central Asia  (Le Monde)

« The interest of economic and political centers outside Central Asia increases every year »

The aforementioned projects provide the concerned countries with a substantial rent, which can be used for economic development. The weaknesses presented by Central Asian countries in this matter do not prevent them from undertaking noticeable efforts. Remarkably, the economic reforms implemented in Uzbekistan for the past three years have brought the country the 2019 « Country of the year » prize awarded by the English weekly newspaper The Economist.

It is precisely in Uzbekistan’s capital, Tashkent, that on November 29th, 2019, a summit gathered for the very first time all heads of states of the five former Soviet republics. Though no concrete decision arose from this meeting, its symbolic reach is a bearer of hope. Indeed, in the past, the five neighboring countries were often pitted against each other by the different foreign powers, all eager to put their feet in the region. During the summit, Turkmenistan’s President Gurbanguly Berdimuhamedow (in office since 2007) stated in front of his counterparts : « The interest of economic and political centers outside Central Asia increases every year ».

 

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Central Asian Leader’s Summit, Tashkent 

A region increasingly coveted.

But Central Asia draws its attractiveness from other factors than its only resources, because it presents eminently strategic interests. The Kremlin has historically considered Central Asia as its private preserve, and is now facing the establishment of its greatest competitor, China, in the region. This situation explains why Russia, besides denouncing a form of interference in its near-abroad, appears keen on perpetuating close ties with the majority of Central Asian countries, in the economic field as much as in politics and in the military forces.

For Beijing, Central Asia is of tremendous value. Firstly, the region is a big part of China’s Silk Road project (which derives its name from the silk trade carried out by China on a transcontinental scale as early as the second century before Christ, under the rule of the Han dynasty. The lucrative trade also gave way to military conquests in the Central Asian section). Besides being a passageway to the European market, Central Asia could well be an outlet of its own for Chinese products. Secondly, Beijing sees in the stabilization and development of Central Asia a means of controlling its autonomous region of Xinjiang, where the Uighur situation is increasingly shocking public opinion internationally. China has been strengthening its presence in Central Asia : since January 2nd, 2020, Chinese citizens have been legally authorized in Uzbekistan without any VISA requirement, for a stay of up to seven days, in order to facilitate business. This is a first in Central Asia.

Other foreign powers want to play a part in the region. Occidental countries, the European Union and the United States insist on the need for its democratization and for countering Islamic fundamentalism. Despite its withdrawal from Afghanistan, Washington has actively stayed in the region. Not to mention Turkey and its strategy based on cultural affiliation aiming to meddle with the numerous Turkish-speaking populations of the region and thus interfere with their respective countries.

 

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Focus on commercial trade  in Central Asia  (Alternatives Économiques)

 

A sensitive area.

Notwithstanding the world’s increasing interest, Central Asia continues to suffer from the image of an unsettled region : in 2019, Marsh, a firm specialized in risk management, ranked its five constituting countries in the category « unstable ». The political and social instability associated with corruption and with the absence of real democracy is perceived as one of the major risk factors. Referring to Kazakhstan and Kirghizstan, Marsh insists on the risks related to the growing involvement of these two countries in the new « Great Game » opposing the global powers. In closing, Marsh alerts to other risks, equally striking : the return of jihad fighters from Iraq and Syria ; the still unsettled situation in Afghanistan ; the challenges surrounding water resources ; or ethnic conflicts.

 

A new pioneer front ?

Eventually, out of the spotlight, Central Asia is undergoing fundamental changes. At national level, the States seem conscious about their need to cooperate, as was illustrated by last November’s summit in Tashkent. One may think – and would be right – that the rivalry between global powers in the region may serve its development, but in the long term, this antagonism is more likely to cause harm, turning the five countries against each other and thus expunging any hope of cooperation.

 

 

Sources

L’heure du désenclavement en Asie centrale, lemonde.fr

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/27/l-heure-du-desenclavement-en-asie-centrale_6024245_3210.html

 

Asie centrale : écartelés entre les puissances, alternatives-economiques.fr

https://www.alternatives-economiques.fr/asie-centrale-ecarteles-entre-puissances/00087622

 

Les chefs d’État d’Asie centrale à Tachkent : symboles et egos pour créer le dialogue, novastan.org

https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/les-chefs-detat-dasie-centrale-a-tachkent-symboles-et-egos-pour-creer-le-dialogue/

 

Le gazoduc TAPI prend forme en Asie centrale, euronews.com

https://fr.euronews.com/2018/02/28/le-gazoduc-tapi-prend-forme-en-asie-centrale

 

De la Russie à la Chine ? Le basculement énergétique de l’Asie centrale, cairn.info

https://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2015-1-page-47.htm

 

Qu’est-ce que l’Asie centrale ? cairn.info

https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-3-page-15.htm

 

L’Asie centrale, une région instable ? novastan.org

https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/lasie-centrale-une-region-instable/

 

 

L’Ouzbékistan ne demande plus de visa aux citoyens chinois, novastan.org

https://www.novastan.org/fr/ouzbekistan/louzbekistan-ne-demande-plus-de-visa-aux-citoyens-chinois/

 

En Ouzbékistan, l’ouverture à petits pas, lemonde.fr

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/27/en-ouzbekistan-l-ouverture-a-petits-pas_6024210_3210.html

 

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