L’espace géopolitique de l’Arctique

Auteurs et Traducteurs : Enola Boyer et Titouan Palomino

English version below

En août 2007, la Russie partage une photographie très symbolique : sous la banquise, au plein centre de l’Arctique, son drapeau. Le message est clair, et l’ambition assumée : l’espace géopolitique qui entoure le pôle Nord dépend étroitement de sa volonté.

Néanmoins, les choses sont plus compliquées, et les russes sont loin d’être les seuls à convoiter cette région du globe. Région qui, à l’inverse de l’Antarctique, n’est pas un continent. Selon le droit international, l’Arctique est une « zone maritime gelée ». Étendu sur plus de 21 millions de km², il comprend 8 pays : la Norvège, la Suède, la Finlande, la Russie, les Etats-Unis, le Canada, le Danemark et l’Islande. Ensemble, ils forment le « conseil de l’Arctique » et débattent autour des problématiques de cet espace. Et, bien souvent, leurs intérêts divergent. En effet, la région du pôle Nord est au cœur de nombreux enjeux, et, dans le futur, son importance ne sera que grandissante. Elle occupe une place prédominante dans beaucoup de domaines, tels que le trafic maritime, les ressources naturelles, ou bien sûr le réchauffement climatique… Nous dresserons ici un tableau (non exhaustif) des particularités qui rendent l’Arctique à ce point déterminant.

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Photographie russe du drapeau de la Russie en plein centre du Pôle Nord 

Les nouvelles routes maritimes : révolution ou désillusion ?

C’est un fantasme qui a longtemps habité les marins occidentaux : trouver une voie permettant de relier l’orient à l’occident, évitant les passages étroits entre les pays qui bordent la mer méditerranée. Avec la fonte des glaces actuelle, cette route maritime apparaît. Mais les conséquences ont-elles été aussi florissantes que ce qui avait été espéré ?

Prenons un exemple concret afin de répondre à cette question. Pour aller de Rotterdam à Singapour, un porte-conteneurs traversera 19 550 km en passant par le canal de Suez. Le fuel lui coûtera 8 millions de dollars et le coût de transit 1,4 million (240 000 dollars pour le canal de Suez). En tout, cela revient à 16 millions de dollars. En passant par le pôle Nord, le même porte-conteneurs devra traverser 15 793 km, et paiera 7,8 millions de dollar pour le fuel. En revanche, le coût de transit (le droit de passage imposé par les russes) sera bien plus élevé, et il faudra compter 11 millions en plus pour être accompagné de brise-glaces. En tout, le trajet reviendra à 27 millions de dollar, soit 11 millions de plus que par la route conventionnelle.

Et la vitesse prévisionnelle de la fonte des glaces ne permet pas d’envisager un changement rapide de cette situation. En fait, le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) annonce que « ces nouvelles routes n’auront qu’un impact très modeste sur le commerce mondial ».

Cependant, étant donné que ces routes deviennent peu à peu une réalité, des litiges s’enveniment. Par exemple, un conflit oppose le Canada aux États-Unis depuis des décennies, au sujet des eaux de l’archipel arctique canadien, et en particulier du passage du Nord-Ouest. Pour Ottawa, il s’agit d’eaux intérieures (en vertu de l’article 8 de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la mer (CNUDM)), alors que les États-Unis y voient un détroit international dans lequel la navigation demeure libre (en vertu des articles 37 et 38 de la CNUDM). Le litige est né en 1969, lors du transit d’un pétrolier, escorté par des brise-glaces canadiens et états-uniens. Ce dernier avait souligné la différence d’appréciation entre les deux voisins, et ceci se répéta à de nombreuses reprises, bien qu’à chaque fois l’absence de projections concrètes de navigations avortait le débat. Aujourd’hui, avec la fonte de la banquise, les oppositions entre interprétations divergentes de la CNUDM deviennent plus problématiques. Ces conflits d’appréciation des eaux risquent de se décupler lors des décennies à venir.

Frontières et revendications

Les richesses de l’Arctique : au cœur de toutes les convoitises

Après avoir longtemps été négligée, l’Arctique est aujourd’hui considérée comme un eldorado des ressources naturelles et suscite la convoitise des Etats et des multinationales, notamment en ce qui concerne les énergies fossiles. On estime que 13% des réserves mondiales de pétrole non découvertes s’y trouvent (soit 3 ans de consommation mondiale) ainsi que 33% des réserves de gaz naturel mondiales et 22% des hydrocarbures. Le Canada et la Russie ont déjà émis des licences d’exploitation mais l’environnement peu accessible rend l’extraction des ressources très difficile et coûteux (on estime qu’il faudrait vendre un baril plus de $100 pour qu’il soit rentable alors que le prix actuel tourne autour de $70). Le réchauffement climatique est perçu comme une opportunité puisqu’il simplifie l’accès aux ressources. La navigation des bateaux de pêche par exemple est largement facilitée.

Une région qui n’est pourtant pas épargnée par la question environnementale

La région est aussi au cœur d’enjeux environnementaux majeurs. Les effets du réchauffement climatique sont deux fois plus importants en Arctique qu’ailleurs dans le monde. La capacité de la banquise à réfléchir 80% du rayonnement solaire n’est pas sans conséquences sur sa surface. Cette dernière a été divisée par deux entre les années 80 et 2016, passant de 7 à 3,5 millions de km². On estime qu’en moyenne elle diminue de 13% par décennie.

Nous savons qu’actuellement, l’Hémisphère Nord se compose à 25% de sols gelés qui portent le nom de pergélisols (ou permafrost en anglais) Leur fonte progressive pose problème dans la mesure où ces sols sont très riches en méthane et en protoxyde d’azote (plus connu sous le nom de “gaz hilarant”) qui sont respectivement le premier et troisième gaz à effet de serre les plus préoccupants. On estime que les pergélisols, ainsi que les cristaux de glace, renfermeraient près de 50 mégatonnes de méthane, soit douze fois la quantité qui se trouve actuellement dans l’atmosphère. Les conséquences de la libération dans l’air d’une telle quantité de gaz seraient sans précédent, sans compter que cela entretiendrait le réchauffement climatique qui lui-même accélérait la fonte des glaces. Nous faisons face à un véritable cycle, les scientifiques parlent d’une boucle rétroactive.

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La fonte du pergélisol est également responsable de l’affaissement de terrains sur lesquels des habitations avaient été construites. A Norilsk en Sibérie par exemple, 10% des habitants ont dû abandonner leur maison.

Le problème va plus loin encore puisque la péninsule de Yamal par exemple a subi durant l’été 2016 une importante vague de chaleur qui a fait fondre une partie du pergélisol et avec lui la carcasse d’un renne contaminé. Les émanations ont causé la mort d’un garçon de 12 ans qui aurait contracté la maladie du charbon (anthrax en anglais).

La fonte des glaces risque d’entraîner la libération dans l’air de nombreuses bactéries. Même si les chercheurs s’accordent pour dire que très peu de virus ont la capacité de survivre, nous pourrions en voir apparaître de nouveaux comme le Mollivirus, vieux de 30 000 ans qui a été découvert lors d’analyses du pergélisol. C’est la raison pour laquelle certaines régions décident de prendre des mesures préventives vis-à-vis de ce risque. La loi de Svalbard situé dans l’Océan Arctique interdit à ses habitants de se faire enterrer sur l’une des îles de l’archipel. Il n’existe aucun centre gériatrique, les personnes âgées doivent prendre leur retraite sur le continent, devenant ainsi des réfugiés climatiques.

The Arctic : a geopolitical area

In August 2007, Russia shared a very symbolic photograph : under the sea ice, on the precise centre of the Arctic, its flag. The message is clear, and the ambition assumed : the geopolitical area that surrounds the north Pole depends closely on its willingness.

Nevertheless, things are more complicated than that, and Russians are not the only to covet this region of the world. Unlike the Antarctic, this area is not a continent. According to the international right, the Arctic is a “frozen maritime zone”. Expanded on more than 21 million km², it includes 8 countries : Norway, Sweden, Finland, Russia, the USA, Canada, Denmark and Island. Together, they are part of the “Arctic Council”, and debate problematics of this area. And, very often, their interests diverge. Indeed; this region is the origin of many issues, and, in the future, its importance will grow up. It represents a predominant place in a lot of fields, like maritime traffic, natural resources, or global warming… The purpose, here, is to list some particularities that make the Arctic an important geopolitical area.

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Russian photography of the Russian flag on the centre of the Artic 

The new maritime roads : revolution or disillusion ?

It has been the dream of many western seamen : find a way that would permit to connect the Orient to the Occident. Thanks to that, salesmen could avoid narrow paths between Mediterranean countries. With the current ice melting, this maritime way appears. However, are the consequences as fruitful as it was expected ?

Let’s look at a concrete example. To go from Rotterdam to Singapore, a container carrier must cross 19 550 km by using the Suez Canal. It has to pay 8 million dollars of fuel and 1,4 million of transit (240 000 dollars for the Suez Canal). Overall, it costs 16 million dollars. Now, by using the North Pole, the exact same container carrier would have to cross 15 793 km, and pay 7,8 million dollars for the fuel. However, the transit cost would be very much higher (because of the right-of-way- imposed by Russia), and it would have to pay 11 million more to be helped by icebreakers. In all, it would have to pay 27 million dollars, that is 11 million more than the conventional way.

And previsions of the ice melting seem too slow to lead to a quick change of the situation. In fact, the Centre of forecasting studies and international data announces that “these new roads will just have a little impact on global trade”.

Nonetheless, because these roads are becoming a reality, some disputes grow worse. For example, a clash opposes Canada with the USA for decades, concerning the sea of the arctic Canadian archipelago. For Ottawa, it is an intern sea (in virtue of the 8th article of the United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS)), whereas the USA considers it as an international strait in which navigation is free (in virtue of the 37th and the 38th articles of the UNCLOS). The clash was born in 1969, when an oil tanker passed in, with Canadian and American icebreakers. For the first time, the difference of appreciation of the zone between the two neighbours was highlighted, even if at each time the absence of concrete navigation projections aborted the debate. Today, with the melting of the ice caps, these interpretation oppositions of the UNCLOS are becoming very problematical, and a lot of issues will be linked to that in the next decades.

Frontières et revendications

The resources in the Arctic : in the middle of many covetousness

After being neglected for a long time, the Arctic is now considered as an El Dorado of natural resources and is coveted by States and multinationals, particularly because of fossil fuels. It is estimated that 13% of the world’s undiscovered oil reserves are to be found there (i.e. 3 years of world consumption) as well as 33% of the world’s natural gas reserves and 22% of hydrocarbons. Canada and Russia have already issued exploitation licences but the poorly accessible environment makes the extraction of the resources very difficult and expensive (it is estimated that a barrel would have to be sold for more than $100 to be profitable when the current price is around $70). Global warming is seen as an opportunity because it facilitates access to resources. The navigation of fishing boats, for example, is greatly facilitated.

A region that is not spared by the environmental issue

The region is also at the heart of major environmental issues. The effects of global warming are twice as great in the Arctic as elsewhere in the world. The ice pack’s ability to reflect 80% of the sun’s rays has huge consequences on its surface. Between the 1980s and 2016, the area was halved from 7 million km² to 3.5 million km². It is estimated that on average it is decreasing by 13% per decade.

We know that 25% of the Northern Hemisphere is currently made up of frozen ground, known as permafrost. Its gradual melting poses a problem due to the fact that these soils are very rich in methane and nitrous oxide (better known as “laughing gas”), which are the first and third most worrying greenhouse gases. It is estimated that permafrost and ice crystals contain nearly 50 megatons of methane that is to say 12 times the amount currently present in the atmosphere. The consequences of releasing this amount of gas into the air would be unprecedented, not to mention the fact that it would maintain global warming, which in turn would accelerate the melting of the ice. We are facing a real cycle, scientists talk about a backward loop.

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Melting permafrost is also responsible for the subsidence of land on which houses were built. For instance, in the town of Norilsk in Siberia, 10% of the inhabitants had to abandon their homes.

The problem goes even further. For example, the Yamal Peninsula suffered a major heat wave in the summer of 2016 that melted some of the permafrost but also the carcass of a contaminated reindeer. The fumes caused the death of a 12-year-old boy who has contracted anthrax.

As the ice melts, many bacteria may be released into the air. Although researchers agree that very few viruses have the ability to survive, we could see new ones such as the 30,000-year-old Mollivirus, which was discovered during permafrost analyses. That is why some regions are taking preventive measures against this risk. The law of Svalbard located in the Arctic Ocean forbids its inhabitants to be buried on one of the islands of the archipelago. There are no geriatric centres, the elderly have to retire to the mainland, becoming climate refugees.

 

 

Sources

https://www.youtube.com/watch?v=la_ucR0psm4  Conférence : l’Arctique est-il -vraiment-stratégique ?

https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/10/27/transport-maritime-les-nouvelles-routes-polaires-ne-devraient-pas-bouleverser-le-commerce-mondial_5375492_3234.html Le Monde, Les nouvelles routes polaires

https://journals.openedition.org/cybergeo/23751?lang=en Cybergeo : des autoroutes maritimes polaires ?

https://www.youtube.com/watch?v=pawNrZZ3-3w  France 24 : “Les virus menacent avec la fonte des glaces”

https://www.youtube.com/watch?v=othd0BzpnQI Le Monde – “Pourquoi la fonte du permafrost est une menace pour l’humanité ?”

https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/climatologie-fonte-pergelisol-menace-liberer-massivement-puissant-gaz-effet-serre-59701/ Futura Sciences : la fonte du pergélisol

https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/larctique-vers-un-degel-des-tensions-politiques  France Culture : les enjeux internationaux de l’Arctique

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/petrole-gaz-navigation-l-arctique-polarise-les-convoitises_1979749.html L’Express : Pétrole, gaz, navigation… l’Arctique polarise les convoitises

https://www.youtube.com/watch?v=uwtR6V6X8Fg  DirtyBiology : ce qu’il se passe dans l’Arctique va changer vos vies

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