Liban : Le nouveau Premier Ministre parviendra-t-il à calmer la colère des libanais ?

Auteur : Emma Poli

Traducteur : Charles Motais

English version below

 

 

Le 17 octobre dernier, alors que le Liban se trouve dans une situation économique critique, le gouvernement de Saad Hariri, Premier Ministre libanais, annonce la mise en place d’une taxe sur les appels émis via les applications de messagerie internet comme WhatsApp ou Facebook. Ces messageries sont utilisées par les libanais comme seules alternatives de communication possibles face aux prix élevés de la téléphonie. L’Etat, quant à lui, y voit une source importante de liquidités.  La réaction du peuple libanais est sans précédent. 

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Une révolte sans précédent

Les libanais descendent dans les rues de Beyrouth et dans tout le pays, reprenant l’hymne phare du Printemps arabe « le peuple réclame la chute du régime ».  Le gouvernement annonce le soir même le retrait du projet. La colère qui anime le peuple est pourtant bien plus profonde et les manifestations se transforment en crise politique.

Le 18 octobre, les institutions publiques, les écoles, les universités et les banques restent fermées.  On dénonce la corruption de la classe politique, les coûts inabordables des études, le système dans son ensemble. Dans les jours qui suivent, les routes sont bloquées, des barricades sont dressées et le peuple ne demande qu’une chose : la démission du gouvernement.  Saad Hariri annonce l’adoption de « mesures essentielles et nécessaires ».  Il fait la promesse d’un « budget 2020 sans impôts supplémentaires pour la population », il s’engage à réduire de moitié les salaires des politiques et à instaurer des taxes supplémentaires sur les banques.  Les manifestants, dont le quotidien n’a cessé de se dégrader depuis des années, restent sourds au discours gouvernemental. Les soldats et des militants du Hezbollah se rendent à leur tour dans les rues pour réprimer la révolte du peuple. C’est le début des échauffourées.

Le 27 octobre, les protestataires se donnent le défi de construire une chaîne humaine de 170 kilomètres de longueur à travers le pays afin de montrer leur unité face au gouvernement. 10 000 individus sont mobilisés. Le pays, maintenant paralysé depuis une dizaine de jours, est au bord de l’effondrement économique. Riad Salamé, gouverneur de la Banque centrale, empresse le gouvernement de trouver une solution rapidement. Deux jours plus tard, le 29 octobre, face à la violence croissante de la situation, Saad Hariri présente la démission de son gouvernement et enjoint « tous les libanais à privilégier l’intérêt du Liban […] à protéger la paix civile et à prévenir toute détérioration de la situation économique ». C’est alors au tour des partisans du Premier Ministre de manifester dans la rue pour montrer leur soutien.

Le 31 octobre, le président Michel Aoun appelle à la formation d’un gouvernement fondé sur des compétences, « capable d’être productif » et ne reposant plus sur le confessionnalisme.  En effet, depuis l’indépendance du Liban en 1943, le système politique est fondé sur le « confessionnalisme », c’est-à-dire un modèle reposant sur l’équilibre entre les différentes confessions. Toutefois, la position des citoyens est radicale, ils demandent le départ de tous les membres du gouvernement, y compris celui du président et réclament l’organisation d’élections anticipées.

 

Retour sur l’origine du confessionnalisme

En 1932, alors que le Liban est sous administration de la France sur mandat de la Société des Nations, le dernier recensement général de la population libanaise connu jusqu’à ce jour est effectué. Ce recensement est basé sur l’appartenance religieuse et prend en compte uniquement les citoyens libanais résidents au Liban. Lorsqu’en 1943 le pays devient indépendant, le système gouvernemental est fondé d’après ce recensement. En vertu du système confessionnel de partage du pouvoir, le poste de Premier ministre doit ainsi être conféré à un membre sunnite quand celui de président revient aux chrétiens maronites et la présidence de l’Assemblée nationale aux chiites. Quant aux députés, ils sont nécessairement issus de la majorité religieuse de leur circonscription. Ainsi, se développe une forme de « clientélisme » parmi les électeurs qui se traduit par une corruption importante (offres de postes dans la fonction publique, dons de nourriture, paiement des frais de scolarité, etc.). Aussi, les libanais connaissent des législations différentes en matière de droit privé selon la communauté à laquelle ils appartiennent. Le pouvoir judiciaire passe par le droit canon des Églises ou la charia des mosquées.  Le divorce est par exemple interdit pour les chrétiens alors qu’il est toléré pour les protestants et les orthodoxes, tandis que chez les musulmans, le mari a un droit de répudiation sur la femme.  Le statut personnel civil n’existe pas.

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Au centre, Hassan Diab, le nouveau premier ministre libanais

 

Le Liban en quête d’un nouveau gouvernement 

Des consultations parlementaires évoquées puis reportées à plusieurs reprises ont débutées ce jeudi 19 décembre. Après deux mois de révolte, entraînant des dizaines de victimes et le blocage des institutions, le Liban se met en quête d’un nouveau gouvernement. Le Premier ministre démissionnaire Saad Hariri n’est pas candidat à sa propre succession. De plus, le Bloc du Futur (18 sièges au Parlement) dirigé par Saad Hariri n’a présenté aucun candidat à ce poste.  Le candidat favori au poste de Premier Ministre est Hassan Diab, ancien ministre de l’Éducation dans le gouvernement Najib Mikati (2011-2014) et actuel vice-président de l’Université américaine de Beyrouth (AUB).  D’après les médias locaux, le Hezbollah, le mouvement Amal* ainsi que le Courant patriotique libre** sont unanimes quant à sa nomination.  Or, le principal bloc parlementaire sunnite ne soutient pas sa candidature. En effet, seuls six députés sunnites parmi vingt-sept ont voté en sa faveur laissant la communauté sunnite dans l’incompréhension la plus totale face à sa nomination.  Hassan Diab a affirmé au peuple, dès sa première prise de parole publique, que « [leur] intifada [le] représente ainsi que toute personne qui veut un véritable Etat ».  Si le Premier Ministre tient ses promesses, le peuple libanais doit s’attendre à la formation d’un gouvernement de technocrates. Toutefois, le risque de la nomination de Hassan Diab en tant que Premier Ministre est la domination du prochain gouvernement par le Hezbollah, fortement propice à un schisme sunnite-chiite qui orienterait à nouveau la révolte vers un débat confessionnel.

 

Notes :

*mouvement chiite libanais fondé en 1976 par l’imam Moussa Sadr, amal signifie « espoir » en arabe

**mouvement politique libanais fondé en 1992 par le général Michel Aoun, président actuel du Liban

 

 

 

Lebanon: Will the new Prime minister manage to calm the population’s anger ?

 

The 17th of October, considering the drastic economic situation in Lebanon, Saad Hariri’s government, Lebanon’s Prime Minister, announces the establishment of a tax on phone calls given out via apps such as Whatsapp and Facebook. These technologic tools are used by the Lebanese as only possible alternatives to costly telephony. The State, nevertheless, sees in this new scramble a considerable source of liquidity.

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Unprecedented upheavals:

The Lebanese have staunchly decided to take to the streets of Beyrouth and the whole country, reviving the core hymn of the Arab Spring: “the people asks for the fall of regime”. The government announces the same night the suspension of the project. This anger is against all odds much deeper and the riots have plunged the political landscape into a systemic crisis.

The 18th of October, the public institutions, schools, universities and banks remain closed. Corruption within the government, overpriced university fees, general political systems are are called into question by the heated demonstrators. During the following days, roads are blocked, barricades erect, and the people only ask for the resignation of all government members. Saad Hariri announces the adoption of “essential and necessary measures” in reaction to people’s anger. He pledges for a new budget in 2020 without any additional tax. Moreover, he commits himself to reduce by half the salaries of politicians and establish supplementary tax on banks. The everyday life of demonstrators hasn’t stopped being deteriorated for years and people’s mindset remains indifferent to the political discourse. Hezbollah militants in turn take to the streets in order to repress the people’s riot. It is the beginning of scuffles with local authorities.

The 27th of October, demonstrators dared to build a 170km long human chain across the country in order to show their unity to the government. 10 000 individuals are mobilized. The country, now paralyzed since approximately ten years, is on the brink of economic disaster.  Riad Salamé, governor of the Central Bank, urges the government to find a rapid and efficient solution. Two days later, the 29th of October, given the growing violence between the demonstrators and authorities, Saad Hariri hands out his resignation along with his government and advocates: “all Lebanese need to give priority to national interest […] to protect civil pace and prevent the ebbing of the Lebanese economy.”

The 31st of October, the president Michel Aoun calls for the formation of a government based on solid grounds, formed of members “capable of being productive” and who do not lie on confessionalism. Indeed, since the independence of Lebanon in 1943, the political system has been built on “confessionalism”, meaning a model based on a balance between all confessions. Yet, the citizen’s scope is radical, they demand the departure of all members of government, including the departure of the president. To top it all off, protesters ask for anticipated elections.

 

Throwback on the origin of confessionalism

In 1932, as Lebanon stands under the French administration on behalf of the League of Nations, the last general survey of the Lebanese population known until today is carried out. This survey is based on religious beliefs and only takes into account Lebanese citizens living in Lebanon. When in 1943 the country becomes independent, the government structure is based on this survey. In accordance with the sharing of power between confessional parties, the position of Prime Minister must be given to a Sunni member when the position of President is given to the Maronite Christians and the presidency of the General Assembly given to the Shia. Regarding the deputies, they necessarily come from the religious majority of their constituency. As a result, a sort of “clientelism” gains momentum among the electors which is shown throughout important corruption. In addition, Lebanese encounter different legislations concerning private law according to which community they belong. Judicial power relies on the canon law of the Church or the Charia. The divorce for example, is forbidden for Christians whereas it is tolerated for Protestants and the Orthodox. Finally, Muslim men have a right of repudiation on women.

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In the center, Hassan Diab, the new Lebanese Prime minister 

 

Lebanon seeking to build a new government:

Parliamentary meetings had started this Thursday 19th of December. After two months of uprisings, leading to dozens of casualties and the paralysis of the institutions, Lebanon seeks to build a new government. The Future Movement (18 seats in Parliament) lead by Saad Hariri hasn’t presented any candidate for the future position of Prime Minister. The favorite candidate for the Lebanese election is Hassan Diab, ex-Education secretary of Najib Mikati’s government (2011-2014) and actual vice-president of the American University of Beyrouth (AUB). According to the local media, Hezbollah, the Amal movement and the Free Patriotic Movement all agree on voting for Hassan Diab. However, the main Sunni parliamentary bloc does not support his candidature. Indeed, only six Sunni deputies out of twenty-seven voted for the favourite. Hassan Diab has affirmed to the people that “ [their] intifada represents [him] along with all those who want a real State.” If the Prime Minister keeps his promises, the Lebanese people must expect the formation of a technocracy. Yet, the risk of having Hassan Diab in office is the future domination of Hezbollah, very much favourable to a Sunni-Shia schism which could revive once more the confessional debate.

 

 

 

Sources :

« De la taxe WhatsApp à la démission de Saad Hariri, retour sur 12 jours de crise au Liban », [29 octobre 2019 ], Ouest France

https://www.ouest-france.fr/monde/liban/de-la-taxe-whatsapp-la-demission-de-saad-hariri-retour-sur-12-jours-de-crise-au-liban-6587731

« Liban : la révolte, jour après jour », [17 décembre 2019], Le Figaro

https://www.lefigaro.fr/international/liban-la-revolte-jour-apres-jour-20191122

« Liban : Le Premier Ministre démissionne au 13ème jour de la révolte. », [29 octobre 2019], Le Point

https://www.lepoint.fr/monde/liban-le-premier-ministre-demissionne-au-13e-jour-de-la-revolte-29-10-2019-2344123_24.php

« Consultations parlementaires : Hassane Diab favori pour le poste de Premier ministre », [19 décembre 2019], L’Orient Le Jour

https://www.lorientlejour.com/article/1198789/debut-des-consultations-parlementaires-a-baabda.html

« Liban : début des consultations pour choisir un nouveau Premier ministre »,  [19 décembre 2019], Le Point

https://www.lepoint.fr/monde/liban-debut-des-consultations-pour-choisir-un-nouveau-premier-ministre-19-12-2019-2354080_24.php

« Liban : naissance d’une nation », [31 octobre 2019], Libération

https://www.liberation.fr/debats/2019/10/31/liban-naissance-d-une-nation_1760833

« Lebanon protests », American Herald Tribune.

https://ahtribune.com/world/north-africa-south-west-asia/lebanon/3623-from-a-revolution-to-a-sedition.html?src=ilaw

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