Russie : le regard vers l’Afrique ?

Auteur : Najib Harkaoui                                      Traducteur : Astrid Caïe

English version below

 

Les 23 et 24 octobre derniers se tenait à Sotchi le premier sommet Russie – Afrique, qui réunissait Moscou et une quarantaine d’Etats africains. Cette initiative du Kremlin marque la volonté de plus en plus assumée d’un retour de la Russie dans les affaires du continent africain, alors qu’elle est actuellement en retrait par rapport à certains de ses concurrents.

image russie afrique 1Poignée de main entre le président angolais, João Lourenço, et le président russe Vladimir Poutine au sommet de Sotchi (23-24 octobre 2019).

 

L’Afrique s’apprête-t-elle à voir réapparaitre la Russie sur ses terres ? Si les relations entre Moscou et le continent ont été intenses tout au long de la Guerre Froide (1947 – 1991), le Kremlin a progressivement perdu ses positions sur le continent après l’implosion de l’URSS. Le sommet de Sotchi, co-présidé par le président Vladimir Poutine, s’inscrit dans la continuité d’une volonté de plus en plus affichée par la Russie de renouer avec le continent africain. Les liens historiques, comme avec l’Éthiopie ou l’Angola, facilitent naturellement cette manœuvre politique, tout comme l’usage d’une rhétorique médiatique efficace visant les anciennes puissances coloniales.

Pour le moment, le pays est présent principalement à travers la coopération militaire, les secteurs énergétique et minier, ou encore la vente d’armes. Mais la Russie demeure en retrait par rapport à nombre de ses concurrents, notamment les anciennes puissances coloniales et la Chine. A titre d’exemple, les échanges commerciaux entre le Kremlin et le continent africain s’élevaient à 17 milliards de dollars en 2017, contre 250 pour l’Union européenne et 200 pour la Chine. Le président Poutine lui-même déclarait au sommet de Sotchi que cela était « trop peu », en rappelant par la même occasion que 40% des échanges se faisaient uniquement avec l’Égypte.

Du côté des dirigeants africains, la volonté de coopérer est présente, mais ces derniers insistent sur la nécessité de ne pas limiter la coopération aux secteurs traditionnels, le secteur militaire notamment. Le développement des infrastructures, par exemple, est priorisé par beaucoup de pays, à l’instar du Mali, alors que le président Poutine a d’ores et déjà annoncé une coopération accrue dans les domaines de la santé, des transports publics et des hydrocarbures. La Russie se présente par ailleurs comme un partenaire en quête de relations équitables – ce qui n’est pas sans rappeler la stratégie chinoise dite du « gagnant-gagnant » – tandis que d’autres dénoncent un « vernis diplomatique » motivé par des intentions économiques. Éditorialiste pour Jeune Afrique, Damien Glez déclarait dans une chronique datée du 18 octobre : « Vladimir Poutine entend esquisser une politique africaine plus globale, intrinsèquement alimentée par les inévitables questions d’énergie et de minerais ».

Ce cap vers l’Afrique initié par Moscou n’est pas anodin. Elle y a en effet des intérêts économiques : son industrie nécessite des minéraux dont elle manque tels que le chrome, le manganèse ou encore la bauxite, et qui sont présents en abondance sur le continent africain. Compagnies nationales et privées s’activent d’ores et déjà en Guinée, en Angola ou encore au Mozambique, où elles exploitent les mines ou les gisements gaziers. L’action militaire est l’un des autres pans principaux de la diplomatie du Kremlin en Afrique. Des mercenaires russes ont en effet été signalés au Soudan, en Centrafrique et en Libye. Cette action de terrain, souvent niée par Moscou, permet au pays de sécuriser les régimes en place, et de fait, de sauvegarder des intérêts économiques, alors que l’Afrique est devenue hautement stratégique pour le pays avec la mise en place des sanctions en 2014, au moment de la crise ukrainienne. Carine Pina, chercheuse associée au Centre d’études en sciences sociales, y voit par ailleurs un parallèle avec la Chine qui s’était elle aussi tournée vers l’Afrique après les sanctions liées aux évènements de la place Tienanmen en 1989.

 

image russie afrique 2.jpgCarte détaillant l’influence russe en Afrique

 

Cependant, la Russie est pour le moment loin de ses ambitions. La concurrence est vive, et Moscou part de loin. De plus, les relations russo-africaines n’ont pas toujours, par le passé, été couronnées de succès : en 2017, l’entreprise publique Rosatom annonçait le gel d’un projet minier en Tanzanie, et Rostec, l’abandon de la construction d’une raffinerie en Ouganda. Il faut ajouter à cela que jusqu’ici, une part importante des classes dirigeantes africaines avait été formée en URSS, du temps de la Guerre Froide. Cette classe s’efface peu à peu, en même temps que certains alliés importants du pouvoir, les ex-présidents Abdelaziz Bouteflika et Omar el-Béchir en tête.

Ainsi, il ne s’agit à l’heure actuelle que de prémisses. Pour autant, Moscou peut entrevoir des signes d’espoir. Depuis 2014, des accords de coopération militaire ont été signés avec une vingtaine de pays africains, tandis qu’une dizaine de chefs d’État du continent se sont rendus à Moscou. La présence russe s’intensifie grâce à ses entreprises, publiques ou privées : Lukoil dans le domaine de l’énergie, Wagner dans le domaine de la sécurité, même si le Kremlin nie tout lien avec cet organisme. Enfin, la promesse d’une relation « win-win » et les efforts faits en matière de sécurité séduisent indéniablement sur le continent.

 

Si la Russie a incontestablement amorcé un virage vers le continent africain, le chemin à parcourir est encore long. Il est encore trop tôt pour parler d’une victoire du Kremlin après ce sommet de Sotchi, mais l’ambition est assumée et les motifs d’espoirs réels. Une chose est sûre : la Russie est de retour dans les affaires de l’Afrique. Pour le meilleur, ou pour le pire ?

 

Russia : shifting focus towards Africa ?

 

The first Russia-Africa Summit was held this year on October 23rd and 24th, gathering Moscow alongside with some forty African states in Sochi (Russia). This initiative by the Kremlin only marks its ever-increasing desire to reintegrate the affairs of the African continent, while Russia is still lagging behind others on this field. 

image russie afrique 1The President of Angola, João Lourenço, shaking hands with President Putin at the Sochi Summit (October 23rd-24th, 2019).

 

Is Africa ready to see Russia reappear on its lands? However intense the relationships between Moscow and the African continent throughout the Cold War (1947-1991), the Kremlin gradually lost its positions after the implosion of the USSR. The Sochi Summit, co-chaired by President Putin, is a follow-up of Russia’s ambition to reengage with its old allies. The historical ties with countries like Ethiopia or Angola may ease this political move, as does the use of an efficient media rhetoric targeting the former colonial powers.

As of now, Russia’s presence in Africa is mainly found in military cooperation, in weapon sales and in the energy and mining industries. But Russia still appears on the outside compared to many of its competitors, especially China and the former colonial powers. Let’s only consider the value of trade exchanges between Africa and its main partners: in 2017, Africa traded with the Kremlin at a value of 17 billion dollars, compared with the 250 billion dollars exchanged with the European Union or the 200 billion dollars exchanged with China. President Putin expressly considered this sum “too little” at the Sochi summit, at the same time that he reminded that 40% of the trade was realized with Egypt only.

The willingness to cooperate is present among African political leaders, but it goes along with their claiming the necessity of extending cooperation beyond the traditional sectors – the military field still attending to the forefront. The infrastructure development is a priority for many countries, like Mali, when President Putin has already announced an intensified cooperation in healthcare, public transports and hydrocarbons. Furthermore, Russia present itself as a partner seeking fair and balanced relationships – which is somewhat reminiscent of the Chinese so-called “win-win strategy” – while some others are criticizing a diplomatic false appearance driven by economic purposes. Damien Glez, a columnist for the weekly paper Jeune Afrique, wrote in a chronicle published on October 18th that “Vladimir Putin intends to outline a more global African policy, inherently fueled by the inevitable issues of energy and ores”.

This focus towards Africa initiated by Moscow is far from innocuous. Indeed, strong economic interests are involved. Russia’s industry is in need of ores which the country is lacking, such as chromium, manganese or bauxite – which appropriately happen to be found in abundance on the African continent. National and private companies are already operating mines and gas fields in Guinea, Angola or Mozambique. Military action is another main aspect in the Kremlin’s African diplomacy. Russian mercenaries have been signaled in Sudan, Libya, and in the Central African Republic. This field action, though repeatedly denied by Moscow, allows the countries in question to secure their ruling regimes and thus preserve the economic interests at stake – this strategy is all the more understandable when we think about the economic sanctions imposed on Russia after the Ukrainian crisis of 2014. Carine Pina, a research associate at the French Center for studies in social sciences, sees a parallel with China when it turned to Africa after the sanctions associated with the events in Tiananmen Square in 1989.

 

image russie afrique 2The Russian influence in Africa

 

However, as of now, Russia is far short of its objectives. Competition is fierce, and Moscow is starting from a distance. What is more, Russian-African relationships have not always been successful : in 2017, Rosatom, the Russian public company specialized in nuclear energy, announced the freezing of a mining project in Tanzania, while Rostec, the state-owned conglomerate specialized in high-tech and defense, announced that it abandoned the construction projet of a refinery in Ouganda. In addition, until now, a large part of the African ruling classes had been trained in USSR during the Cold War. Today, this class is disappearing little by little at the same time as their key allies – starting with ex-Presidents Abdelaziz Bouteflika in Algeria and Omar al-Bashir in Sudan.

In that respect, what is happening now are only premises. Yet, Russia can well catch glimpses of hope. Since 2014, military cooperation agreements have been signed with some twenty African countries, and a dozen African Heads of State have paid diplomatic visits to Moscow. The Russian presence in Africa is intensifying thanks to companies, public as well as private: Lukoil in the energy field, or Wagner in security and defense, even though the Kremlin denies any connection with the latter. Lastly, the promise of a “win-win” relationship and the efforts made in terms of security are undeniably enticing to many on the African continent.

If Russia has undoubtedly initiated a strategic turn towards Africa, the way ahead is still a long journey. It is still too soon to speak of the Sochi summit as a victory for the Kremlin, but its ambitions are as real as the grounds for hope. Make no mistake: Russia is back in the African business… For better or worse?

References

“Le grand retour de la Russie en Afrique”, Anaïs Renevier, TV5 Monde, 8 novembre 2019. URL :https://information.tv5monde.com/afrique/le-grand-retour-de-la-russie-en-afrique-222424

“Sommet Russie-Afrique : donner un nouvel élan aux partenariats commerciaux”, Bridget Ugwe, Euronews, 30 janvier 2019. URL: https://fr.euronews.com/2019/10/30/sommet-russie-afrique-donner-un-nouvel-elan-aux-partenariats-commerciaux

“Sommet Russie-Afrique : vers une « Poutinafrique » ?”, chronique de Damien Glez, Jeune Afrique, 18 octobre 2019, URL:https://www.jeuneafrique.com/844583/politique/sommet-russie-afrique-vers-une-poutinafrique/

“Quelles sont les intentions de Poutine en Afrique ?”, BBC News Afrique, 23 octobre 2019, URL : https://www.bbc.com/afrique/region-50143025.

“La Russie en Afrique : le retour”, Christine Ockrent, Affaires étrangères, France Culture, 19 octobre 2019. URL : https://www.franceculture.fr/emissions/affaires-etrangeres/la-russie-en-afrique-le-retour

“Afrique : pourquoi il faut relativiser le “grand retour” annoncé de la Russie ?”, Tribune de Moïse Mounkoro, Les Échos, 6 novembre 2019. URL: https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-afrique-pourquoi-il-faut-relativiser-le-grand-retour-annonce-de-la-russie-1145996

“La Russie veut bousculer l’ordre établi en Afrique”, Hermann Boko, France 24, 19 octobre 2019, URL: https://www.france24.com/fr/20191025-russie-afrique-diplomatie-sommet-cooperation-militaire-defense-nucleaire-centrafrique

“Russie-Afrique : quelles réalités derrière les déclarations ?”, Christophe Châtelot , Véronique Malécot et Francesca Fattori, Le Monde, 22 octobre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/10/22/russie-afrique-quelles-realites-derriere-les-declarations_6016412_3212.html

“Poutine se félicite de la «nouvelle page» ouverte avec l’Afrique à Sotchi”, Florence Morice et Daniel Vallot, RFI Afrique, URL:        http://www.rfi.fr/afrique/20191024-sommet-sotchi-russie-afrique-bilan

References of the images

Image 1 : “Summit showcases Russia’s growing Africa clout”, Journal du Cameroun, URL: https://www.journalducameroun.com/en/summit-showcases-russias-growing-africa-clout/

Image 2 : “Putin’s plan to conquer Africa via loans to cash-poor governments”, Gerard Cann, The Sun, URL: https://www.thesun.co.uk/news/7871883/how-putin-plans-to-conquer-africa-by-loaning-cash-strapped-governments-money-and-exploiting-their-natural-resources/

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