L’Arabie Saoudite et l’Iran : la Guerre Froide au Moyen-Orient

English version below 

    Le 14 septembre 2019, les installations pétrolières de la compagnie saoudienne Aramco sont frappées par des drones et missiles iraniens lancés depuis les bases de Hashd al-Shaaabi au sud de l’Irak.  Cette attaque pilotée par le gouvernement iranien vient participer, une fois de plus, à l’escalade des tensions entre les deux puissances hégémoniques au Moyen-Orient. Suite à l’absence de réactions des États-Unis, principal allié occidental de l’Arabie Saoudite, le leader sunnite doit décider seul de la mise en place ou non de représailles militaires à l’égard de l’Iran.  En effet, les conflits sporadiques qui ont jalonné l’année 2019 témoignent de la volonté expansionniste de ces deux puissances souhaitant affirmer leurs convictions politiques et religieuses sur la scène internationale.

 

Khomeini

Le bras de fer est engagé entre le prince saoudien Mohammed ben Salman et le président iranien Hassan Rohani

                                                                                         

    Au cours de l’histoire, les relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran n’ont pas toujours été conflictuelles. En effet, des relations diplomatiques cordiales se sont développées dès la première moitié du 20ème siècle, notamment à travers le traité amical de 1928. Elles défendent conjointement un même modèle politique traditionnaliste reposant sur des valeurs religieuses conservatrices. Un tournant historique s’opère en janvier 1979. Ruhollah Khomeini, exilé pendant plus de 14 années par le Shah d’Iran, revient victorieux le 1er février 1979 à Téhéran. L’Ayatollah Khomeini parvient à alimenter une haine du modèle libéral américain en galvanisant un peuple iranien qui constate l’effacement inquiétant des dogmes religieux au sein de la société. La Révolution islamique de 1979 marque en réalité l’avènement de nouveaux rapports de force dans la région entre un axe sunnite mené par l’Arabie Saoudite et un axe chiite établi sous l’impulsion de l’Ayatollah Khomeini. L’Iran possède désormais un pouvoir d’influence plus conséquent sur les autres pays du Moyen-Orient. Khomeini défend l’idée que la révolution iranienne a permis de faire de l’Iran le lieu de référence de l’Islam devant la Mecque.  Au moment où les tensions dans le Golfe sont de plus en plus vives, de violents affrontements provoqués par des pèlerins iraniens éclatent au cœur de la Mecque et font 400 morts en 1987. Ces pèlerins manifestent à l’appel de Khomeini avec pour slogan : « Mort aux États-Unis ».  Cet épisode marquant profite à Khomeini qui souhaite le renversement du roi Fahd et l’internationalisation de la ville sainte de l’Islam.

 

    La guerre froide au Moyen-Orient débute dans les années 1980 et contraint les pays du Golfe à former un jeu d’alliance stratégique dans un contexte de division idéologique. Tout d’abord, l’Arabie Saoudite prône le Wahhabisme qui est une lecture rigoriste du Coran. Cette grille de lecture radicale de l’Islam exclue du giron de l’Ummah – ensemble de la communauté musulmane – tous ceux qui ne s’identifient pas à ses valeurs.  En ce sens, les chiites sont marginalisés et se tournent désormais vers d’autres lieux saints tels que Kerbala en Irak et Masshad au nord de l’Iran. Ces lieux de pèlerinage rassemblent chaque année 20 millions de pèlerins chiites chacun.

 

sunnisme

 

   Un rapport de la CIA publié en 1981 révèle comment le gouvernement iranien a affiché son soutien à des groupes minoritaires chiites souhaitant renverser les gouvernements en Irak, en Afghanistan et en Arabie Saoudite. De nombreux groupes armés voient le jour, notamment le Hezbollah au Liban, satellite iranien, qui est créé pour défendre le pays contre une éventuelle intervention militaire d’Israël. En partie grâce à lui, les forces israéliennes sont battues et quittent le Liban en 2000. En parallèle, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, Oman, le Qatar et le Koweït se rassemblent pour former le Conseil de coopération du Golfe dont le but est de parvenir à contenir l’expansion chiite et favoriser les échanges commerciaux interétatiques. Riyad tient également à entretenir des relations privilégiées avec les États-Unis.

 

    Un grand théâtre d’actions du conflit irano-saoudien se déroule en Irak de 1980 à 1988. Durant cette période, l’Irak de Saddam Hussein voulant avoir la mainmise sur certaines réserves pétrolières envahit la région du Khuzestân en Iran. Ces deux puissances s’enlisent dans une guerre longue et sanglante, soutenue financièrement des deux côtés par l’Arabie Saoudite et l’Iran, protégeant leurs zones d’influence. Les intérêts pétroliers dans la région sont source de litiges entre puissances arabes, d’autant plus que Riyad détient les principales réserves d’hydrocarbures de la planète et l’Iran les quatrièmes. Par ailleurs, le détroit d’Ormuz est un lieu central de leurs affrontements par lequel transite un cinquième de l’or noir. Deux pétroliers saoudiens (Al Marzoqah) ont été endommagés suite aux attaques iraniennes du 12 mai proches du port Émirati de Fujaïrah, une base pétrolière majeure.

 

    Au regard des évènements du Printemps Arabe qui ont jalonné l’année 2011, l’effervescence du monde arabe inquiète et alarme l’Arabie Saoudite qui craint que ces soulèvements inspirent son peuple à faire de même.  Étant la puissance représentative du status quo, l’Arabie Saoudite œuvre pour préserver la stabilité dans la région et redoute les mouvements pro-démocratiques ou anti-autocratiques susceptibles de renverser le gouvernement en place. Inversement, l’Iran est le puissance anti-status quo qui, depuis 1979, a sans cesse cherché à redéfinir l’ordre régional. En 2011, Bahreïn, dirigé par la dynastie sunnite Al-Khalifa et dont 65% de la population est de confession chiite, est touché par un mouvement de contestation populaire similaire au Printemps Arabe.  En effet, les manifestants exigent du pouvoir sunnite des élections libres et la fin des discriminations à leur égard. Manama fait appel à son allié, l’Arabie Saoudite, pour étouffer toute contestation.

 

    En somme, on peut considérer que les Etats du monde arabe partagent une culture, une langue, une histoire commune traversée par des conflits autant religieux que politique. Cette instabilité permanente s’explique par une idéologie, une dynamique qui varie radicalement d’un pays à l’autre. Au regard de la croissance économique exceptionnelle des pétromonarchies depuis les années 1970, on constate que l’Arabie Saoudite possède les moyens de s’imposer en tant que leader international (l’Arabie Saoudite est le seul pays arabe membre du G20). Quant à l’Iran, malgré sa disposition à agir mais aussi à faire agir d’autres acteurs influents du Moyen Orient, le pays demeure fortement affaibli économiquement suite aux sanctions américaines imposées en 2018. Ces sanctions économiques (industries sidérurgiques et pétrochimiques) viennent s’ajouter à l’embargo sur le pétrole iranien de 1995 provoquant un effondrement total de son économie (40% de chômage et inflation à 50%). Ainsi, il ne semble pas que l’Iran puisse aspirer à devenir la plus grande puissance régionale dans un système mondialisé à moins qu’il ne parvienne à réinventer ses modèles économique et politique, qui feraient évoluer la hiérarchie des puissances.

 

char

 La menace que cette “guerre froide” dégénère en un conflit armé direct continue de planer

 

Saudi Arabia and Iran: Cold War in the Middle East

 

The 14th of September 2019, oil facilities of Saudi company Aramco were struck by Iranian drones and missiles launched from Hashd al-Shaabi bases in Southern Iraq. This attack led by the Iranian government contributes, once more, to the escalation of tensions between the two hegemonistic powers in the Middle East. The privileged western ally of Saudi Arabia, the United States of America, has decided to remain silent leaving the Sunni leader lone to decide if Iran deserves any military reprisal. Indeed, the sporadic conflicts that have marked the year 2019, reveals both country’s strong desire to exert clout across the region throughout firm belief in their political and religious views.

 

Khomeini

The arm wrestling match is underway between Saudi Prince Mohammed ben Salman and Iranian President Hassan Rohani

 

Considering history, the climate between Saudi Arabia and Iran has not always been conflict-ridden. Indeed, friendly diplomatic ties were developed in the first half of the 20th century, notably thanks to the signature of the Treaty of Amity and Cooperation in 1928. They jointly defended a traditionalist political model based on conservative religious values. Nevertheless, a watershed took place in January 1979. Ruhollah Khomeini came back victorious in Teheran in 1979 after being exiled for more than fourteen years by Iran’s Shah. Ayatollah Khomeini succeeded in feeding hatred of the American liberal model amongst the Iranian people, watching powerlessly the ebbing of religious dogmas within the society. The Islamic revolution of 1979 marks the outset of a new regional order. The Middle East is deeply divided between two blocs:  on one hand, the Sunni axis led by Saudi Arabia and on the other the Shia axis established under Ayatollah Khomeini. Iran is henceforth capable of branching out its soft power more efficiently throughout the Middle East.  Khomeini defends the idea that the Iranian Revolution made Iran the legitimate Muslim State in front of Saudi Arabia. By the time tensions in the Gulf became increasingly acute, violent confrontations spawned by Iranian pilgrims broke out in the heart of Mecca and caused the death of 400 people in 1987.  These pilgrims demonstrated, spreading the word of Ayatollah Khomeini: “Death to America!”. Khomeini takes advantage of the turmoil to call out for a war with King Fahd and the internationalization of the Holy City of Islam.

 

The Cold War in the Middle East erupts in the 1980’s and obliges countries of the Gulf to form strategic alliances in a context of ideological division. First and foremost, Saudi Arabia advocates Wahhabism, a rigorist interpretation of the Koran. This radical approach excludes from the Ummah – the whole community of Muslims – all those who do not feel affiliated to its values. In that sense, Shias remain marginalized and turn to other holy places such as Karbala in Iraq and Mashhad in Northern Iran.  Every year, 20 million Shia pilgrims gather in these places.

 

sunnisme

 

A report by the CIA published in 1981 reveals how the Iranian government shows its support to minority Shia groups wishing to overthrow governments in Iraq, in Afghanistan and in Saudi Arabia. Numerous armed groups emerge, notably Hizballah in Lebanon, an Iranian satellite, created to defend the nation against a potential military intervention from Israel. Partly thanks to this group, Israeli forces are vanquished and are forced to leave Lebanon in 2000. Meanwhile, Saudi Arabia, the United Arab Emirates, Bahrain, Oman, Qatar and Kuwait gather to form the Gulf Cooperation Council, which aims to curb the Shia expansion and to encourage interstate trade. Riyad also wants to maintain privileged relations with the United States of America.

 

An important theatre of action concerning the Iranian-Saudi conflict took place in Iraq from 1980 to 1988.  During this period, Saddam Hussein yearned to have control over oil reserves, so invades the region of Khuzestan in Iran. Both warmongers get bogged down in a long and bloody war, financially supported by Saudi Arabia. Oil interests in the region form a prominent source of contention between Arabic powers, especially as Riyad detains the principal oil reserves of the globe and Iran the fourth biggest.  Furthermore, the Strait of Ormuz is a strategic zone of long-standing tensions through which transits a fifth of black gold. Two Saudi oil tankers (Al Marzoqah) were damaged following the Iranian attacks of the 12th of May near the Emirati port of Fujairah, a major base for oil provisioning.

 

In 2011, the events of the “Arab Spring” sparked new conflicts within the Middle East. As a matter of fact, the effervescence of the Arab world worried Saudi Arabia, fearing that these upheavals would inspire its people to follow suit. Considered as the status quo power, Saudi Arabia works to maintain stability in the region and fears pro-democratic or anti-autocratic movements capable of overthrowing the government in place.  On the other hand, Iran is the anti-status quo power that has always sought to redefine the regional order since 1979.  In 2011, the Kingdom of Bahrain, governed by the Sunni Al-Khalifa dynasty, is affected by a similar protest movement to the Arab Springs. Indeed, demonstrators demand from the Sunni government free elections and the end of discriminations. Manama calls out for help and its ally, Saudi Arabia, restores order in the country following a military intervention.

 

To put it bluntly, States of the Arabic World share a similar culture, a similar language, a similar history marked by religious and political conflicts. This ongoing instability is owed to an ideology and dynamic that drastically differ from one country to another. Regarding the exceptional economic growth of oil-monarchies since the 1970s, we can consider that Saudi Arabia have the means to assert itself as an international leader (Saudi Arabia is the only Arabic country to be member of the G20). As for Iran, despite its ability to act and to make other influent actors act, the country remains deeply weakened economically since the American sanctions wrecked the country in 2018. These economic sanctions (steel and petrochemical industries) add to the oiI embargo imposed in 1995 being the final nail in the coffin of Iran’s economy (40% of unemployment and inflation reaching 50%). Consequently, it does not seem likely that Iran could aspire to become the greatest regional power in a globalized system unless the country reaches a consensus in order to reinvent its economic and political models.

 

char

The threat that this “cold war” will turn into a direct armed conflict continues to loom

 

Sources :

5 mai 2017, Les Relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, états des lieux, Les Clefs du Moyen-Orient

https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-relations-entre-l-Iran-et-l-Arabie-saoudite-etat-des-lieux-1-2.html

 

Attaque iranienne contre l’Arabie saoudite : quelles conséquences stratégiques ? Le Figaro

https://nouveau.europresse.com/Search/ResultMobile/0

 

17 July 2017, The Middle East’s Cold War, explained, Vox

https://www.youtube.com/watch?v=veMFCFyOwFI

 

15 September 2019, Iranian drones launched from Iraq carried out attacks on Saudi oil plants, Middle East Eye

https://www.middleeasteye.net/news/exclusive-iranian-drones-launched-iraq-carried-out-attacks-saudi-oil-plants

 

31 juillet 1987, Vendredi noir à La Mecque, La Croix

https://www.la-croix.com/Debats/Ce-jour-la/31-juillet-1987-Vendredi-noir-La-Mecque-2017-07-31-1200866718

 

10 octobre 2008, Arabie Saoudite-Iran : qui gouvernera l’islam ?, France Culture

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/linvite-des-matins-du-mercredi-10-octobre-2018

 

14 octobre 2019, It’s time to talk to Iran, The New York Times

https://www.nytimes.com/2019/10/14/opinion/iran-nuclear-deal.html

 

17 septembre 2019, Le conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite expliqué en quatre points, Courrier International

https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-le-conflit-entre-liran-et-larabie-saoudite-explique-en-4-points

Images :

Pourquoi l’Arabie Saoudite provoque l’Iran, La Croix

https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Pourquoi-l-Arabie-saoudite-provoque-l-Iran-2016-01-04-1399726

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