L’Empire Erdogan en plein doute

English version below

Le gouvernement d’Erdoğan et ses séries de réformes

En 2003 Recep Tayyip Erdoğan accède au gouvernement en tant que premier ministre et porte  avec lui un vent de changement sur la Turquie. C’est un  pays dont la constitution (1987) crée la particularité dans le monde arabe. Cette constitution reprend dans ses fondements les réformes radicales menées par Atatürk en 1923, visant à l’exercice d’une laïcité stricte et à l’organisation d’une structure étatique inspirée des grandes tendances Européennes d’origine révolutionnaire. Cependant, les mécaniques économiques du pays ont été un frein à la croissance ; en cause, la rigidité du système et l’interventionnisme démesuré de l’état dans la grande majorité des secteurs, encourageant ainsi la corruption, la polarisation des classes économiques et l’enracinement d’une inflation chronique.

C’est cette société qui avait emprisonné en 1997 le futur cofondateur du Parti de la justice et du développement (AKP, mouvement islamiste modéré), pour avoir récité publiquement des vers d’un des pères du nationalisme turc, Ziya Gökalp. C’est aussi de cette société dont il marquera la rupture dès 2003, après une campagne façonnée de slogans démocrates et de promesses libérales aux ambitions Européennes.

Après une vague de réformes économiques, Recep Tayyip Erdoğan bénéficie dès son accession à la tête du gouvernement des effets d’une privatisation massive des secteurs d’activité majeurs, d’une restructuration du système bancaire ainsi que de l’indépendantisation de l’activité de la Banque Central. La Turquie endigue alors son inflation démesurée et connait, durant près d’une décennie, une croissance fleurissante. C’est au cours de ces années que se développent les grands groupes turcs tels que Turkish Airline (3ème compagnie aérienne au monde) et Yildiz Holding (agroalimentaire). Le territoire devient un lieu privilégié pour l’implantation des chaines de production européennes comme Inditex ou Renault. Le début des négociations avec l’Union Européenne en 2005 et l’essor du secteur touristique sont le reflet d’un pays qui s’enrichit et investit dans ces infrastructures et dans sa population.

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Erdogan, chef du gouvernement turque dès 2003, président de la république depuis 2014            

Une popularité variable, au gré de la situation régionale

Initialement soutenu par une majorité populiste et craint des militaires, du camp laïque et des minorités religieuses, ses performances économiques lui offrent un gain de popularité lui permettant de garder sa position jusqu’en 2014 avant d’être élu président de la république de Turquie. Aujourd’hui Erdogan semble plus que jamais sur la sellette après sa défaite aux municipales d’Istanbul alors qu’il avait lui-même déclaré : « Si nous perdons Istanbul, nous perdons la Turquie ! ». Ce résultat n’est pas infondé, il est plutôt l’affirmation d’une popularité continuellement en baisse depuis 2013.

En effet face aux divers printemps arabes, le gouvernement a dû prendre position, notamment face à la crise Syrienne. L’animosité d’Erdogan envers le clan El-Assad a favorisé le développement de l’Etat-Islamique à ses débuts par son laisser-faire en le considérant comme une simple force d’opposition. Suite à l’enlisement du conflit Syrien et une série d’attentats perpétrés sur le territoire turque (majoritairement par l’EI), les retombés économiques ont été désastreuses sur le secteur touristique (-25% alors que le secteur représente plus de 13% du PIB), mais aussi sur les investissements étrangers qui représentent la principale source de financement en Turquie. Pire encore, de nombreux investisseurs se sont retirés des marchés par peur d’une dévaluation de la monnaie à cause de l’insécurité et de l’éloignement du rêve européen.

De manière plus directe, plusieurs scandales se sont abattus sur Erdogan et ses proches. Parmi ceux ayant fait le plus de bruit, on retrouve les écoutes téléphoniques de décembre 2013 et de mars 2014. La première relève d’une affaire de corruption dans laquelle on retrouve Erdogan évoquer de l’argent caché avec son fils. Le cas a été démenti avec véhémence par le président, même si selon d’autres sources, la corruption n’est pas totalement absente du paysage politique Turc, comme la montre des révélations dans l’enquête Novartis ou celle des « Panama papers ». Pour preuve, selon l’indice de transparence Transparency, la Turquie se situe à la 78ème place sur 180 pays. La seconde écoute a révélé au grand jour des discussions évoquant ouvertement le scénario d’une opération secrète en Syrie susceptible de justifier ensuite une riposte militaire turque. Suite à ces révélations, alors que le gouvernement avait menacé de bloquer l’accès aux divers réseaux sociaux en réaction du premier scandale de grande ampleur, il passa à l’acte pour ce qu’ils jugèrent être un complot visant à saboter l’Etat. Une mesure répétée à plusieurs reprises sous le règne Erdogan créant la controverse internationale.

 

La Turquie en crise : les nombreux revers d’Erdoğan

La tentative de coup d’état de 2016 n’a pas amélioré la situation, au contraire. Elle a poussé Erdogan à centraliser de plus en plus de pouvoir. Si à l’époque l’économie turque présentait déjà des indicateurs inquiétants, ses manœuvres n’ont fait qu’empirer les choses. Pour redynamiser la croissance face à l’endettement et à la réticence des investisseurs étrangers, Erdogan a octroyé des prêts sans intérêts à n’en plus finir, en baissant les taux directeurs au plus bas et en augmentant considérablement la masse monétaire en circulation. Conséquence, entre 2016 et 2018, la banque centrale a prêté plus 50 millions de livres turques entrainant une forte dévaluation sur les marchés internationaux. La monnaie nationale a perdu plus de 40 % de sa valeur face au dollar et à l’euro en 2018. Les grands groupes turcs (majoritairement endettés auprès des banques étrangères) mais aussi plusieurs centaines de sociétés nationales ont été contraintes de restructurer leurs dettes. Les banques européennes, par exemple BBVA, dont la Turquie est le 3ème marché, craignent le pire ayant en tête la crise de 2008.

Au niveau local, une flambée des prix à la consommation frappe durement les ménages notamment sur des produits de première nécessité et sur les produits pharmaceutiques. Le pays enregistre une hausse continue du chômage qui avoisine les 14% au troisième trimestre 2019. Les défauts dans le paiement des salaires se répandent dans tous les secteurs. Il s’y constate aussi des vagues successives de banqueroutes des entreprises turques.

 

La Turquie : un pays où les droits de l’homme ne sont plus d’actualité ?

D’autre part, depuis 2016, Erdogan n’a de cesse d’accentuer les mesures de répression sur sa population. Grace à l’adoption d’une nouvelle constitution par referendum (51,4% de oui) en 2017, il s’attribue l’essentiel du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire, notamment en supprimant le rôle de premier ministre. Il devient ainsi chef des armées et des opérations spéciales, fonction autrefois occupée par le chef du gouvernement. Il s’est aussi positionné dans le même temps à la tête du renseignement extérieur turque (MIT). La séparation des pouvoirs est désormais devenue obsolète : le conseil des ministres n’est plus qu’un suppléant sans voix, et le parlement ne possède plus de champs d’action que ce soit dans l’initiative des lois ou dans l’évaluation et le contrôle des politiques exécutives.  De plus après l’état d’urgence qu’il a mis en place pendant près de deux ans, Erdogan a simplifié le processus de recours à cette mesure d’exception, déclenchée en cas de « soulèvement contre la patrie » ou d’  «actions violentes qui mettent la nation en danger de se diviser».

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Le coup d’Etat de 2016, un symbole de la remise en cause d’Erdogan

L’état a ainsi renvoyé plus de 130 000 fonctionnaires pour « association avec des groupes terroristes ». La majorité sont des partisans de son opposant Fethullah Gülen(FETÖ), dont Erdogan a été le premier ministre et l’allié durant plusieurs années. Sur les 250 000 prisonniers turques 20% ont été inculpés pour des causes d’affiliations terroristes ; parmi eux 70% sont liés au FETÖ, 20% sont membres du PKK (parti travailliste Kurde) et 5% proviennent des rangs de l’état islamique.

La Turquie est aussi selon Human Right Watch, le leader en matière de détention de journalistes. Elle est positionnée selon Reporters sans Frontière au 157ème rang sur 180 pays en ce qui concerne la liberté de la presse. Si les arrestations et les procès font rage dans ce milieu, on retrouve les mêmes traitements vis-à-vis les universitaires. Le chiffre d’emprisonnements a triplé au cours des six dernières années. S’ajoutent à cela des conditions de traitement déplorables qui sont relayées par plusieurs ONG à travers le monde.

Si les préoccupations restent principalement économiques, c’est un ensemble de revers qui met le vent en poupe aux opposants du Parti de la justice et du développement (AKP), qui a perdu 840 000 soutiens politiques en un an. C’est donc dans ces conditions qu’Erdogan a perdu le contrôle d’Istanbul face à Imamoglu. Submergé par les discours appelant à une nouvelle vision d’avenir pour la Turquie, le Président se cramponne à sa politique du « Tout va bien ». Une sortie de crise lui est nécessaire s’il souhaite retrouver une base électorale capable de lui assurer une réélection en 2023, peut être trouverons nous la réponse dans sa politique internationale quelque peu trouble en l’état actuel des choses.

 

 

The Erdogan government and its reform packages

In 2003, when Recep Tayyip Erdoğan arrived on the politic stage he brought a wind of change in the Turkish society. It’s a distinctive country among the Arab world due to its constitution. A text that embodies through its founding principles, the Ataturk’s drastic reforms of 1923, based on a strict secularity and on a state restructuration inspired by European republics. However, the organization of Turkish economy was an obstacle for development because of the system rigidity and an excessive intervention of state in most of activities causing a viral phenomenon of corruption among higher castes, polarizing economic classes and letting a chronic inflation take root.

In 1997, the future cofounder of Justice and Development Party was jailed in this society (AKP, moderate Islamic movement), for having recited publicly some verses of Ziya Gökalp, a father of Turkish nationalism. Arriving at the head of the government after a campaign characterized by democratic slogan and liberal promises exalted by the European dream, he will create a rupture in this same society.

Once introduced in the government and after several economic reforms, Erdogan has quickly benefited from the massive liberalization of the main economic sectors, coupled with the reorganization of the banking system and the separation between the state and the central bank power. Turkey succeed in containing its excessive inflation rate and enjoy a thriving decade. Over these years, Turkish multinationals have expanded their activities like Turkish Airline (3rd airline in the world) or Yildiz Holding (agri-food sector).  The starting negotiation Europe to join the community and the fast-growing touristic sector reflect a country that is getting wealthier and that invest in its infrastructure and its people.

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Erdogan, Head of the Turkish Government since 2003, President of the Republic since 2014

 

A variable popularity, depending on the regional situation

The economic results grant to Erdogan a gain of popularity while he was initially supported by a populist majority and feared by militaries, secular factions and religious minority. It allows him to keep its function until 2014, before being elected president of the Turkish republic the same year. Once he said, “If we lose Istanbul, we lose Turkey”. Things came reality, after losing municipal polls in Istanbul, Erdogan seems more than ever in the hot seat. Far from being inexplicable, it is more the fulfillment of the steady decrease in popularity he has faced since 2013.

With the spread of Arab springs and even more with Syrian instability, AKP’s government was to take position. As he feels acrimony to El-Assad, Erdogan favored the ISIS early development through his laisser-faire policy, considering the group as a simple opponent to the Syrian regime. But the crisis got worse and several terror attacks were perpetrated in Turkey. Consequences were devastating for the tourist sector (a 25% fall was registered in this sector that represents 13% of GDP) and for foreign investment, a major funding source for Turkish companies. Worst, many investors have drawn back from domestics’ markets fearing a money devaluation due to insecurity and a freeze in the relationship with Europe.

More personally, many scandals have stroke Erdogan and his familiar. Among the more outstanding ones, we can cite the phone-tapings of December 2013 and March 2014. The first is about corruption case, it reveals a conversation between him and his son about a hiding sum of money. President Erdogan denied strongly the facts even if according to other sources, corruption seems to be present on the Turkish political landscape as it was showed during Novartis investigation or the “Panama Papers”. As a piece of evidence, Turkey was ranked 78 over 180 countries according to the transparency index of Transparency organization. The second recording bring to light a secret talk about the possible scenario of an operation enabling a justified Turkish attack in Syria. In the aftermath of this disclosure, the government blocked the access to many social media on its territory. Since then, this measure was repeated in other circumstances.

 

Turkey in crisis: the many setbacks of Erdoğan

The 2016’s putsch attempt has worsened the situation as Erdogan centralized more and more power on the president. At the time, the national economy already presented worrying indicators, but the actions undertaken were clearly inadequate.  To revitalize its growth against debt and international investors reluctance, Erdogan has granted many 0% loans by lowering the policy rate at the minimum, and sharply increasing the available supply money. Between 2016 and 2018, central bank has lent more than 50 million of Turkish lira engendering a substantial devaluation on international markets. The national currency loses 40% of its value against euro and dollar in 2018. Turkish multinational (mostly in debt to foreign banks) but also hundreds of national companies have been pressure to restructure their debt. European bank, like BBV (Turkey is its third market in the world), fear the worst as the situation records the 2008 one.

Locally, the sudden rise in consumption prices especially over essential or pharmaceutical products is hitting severely the households’ budget. The unemployment rate suffers a continued rise to reach 14% for the third trimester of 2019. Default payment of salaries are spreading over the economy and more and more companies go bankrupt.

 

Turkey: a country where human rights are no longer relevant?

Since 2016, Erdogan has also persistently intensified the repression on society. In 2017, with the adoption of a new constitution by referendum (51,4% of yes), he gathered the executive, legal and legislative power on his hands.  As he did away with the prime minister function, he become Chief of Staffs, Chief of special operations and he also run the intelligence department. Separation of power is now obsolete: the council of ministers became a depute without any voice, and parliament is deprived of any power to initiate law or to monitor executive policies. Moreover, after a 2-year state of emergency, Erdogan ease the process for invoking this exceptional measure in case of “uprising against homeland” or “violent disturbance putting at risk the national union”.

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The 2016 coup d’état

Likewise, the government dismissed more than 130,000 public officials over “alleged association with terrorist groups”. A vast majority were partisan of the Fethullah Gülen’s (FETÖ) opposition, who was an ex-ally of Erdogan and his president when he was prime minister. Of the 250,000 Turkish prisoners 20% have been charged with terrorist affiliations; of these, 70% are linked to the FETÖ, 20% are members of the PKK (Kurdish Labour Party) and 5% come from the ranks of the Islamic State.

According to Human Right Watch, Turkey is also the world leader in jailing journalists. According to Reporters Without Borders, it ranks 157th out of 180 countries in terms of press freedom. Academics are also suffering the same treatments as arrests and trials are common in Universities. The number of prison sentences has tripled in the last six years. Added to this, many NGOs around the world denounce prisoners’ conditions and treatment as deplorable.

While the public expectative remain mainly economic, due to a set of pitfalls, the Justice and Development Party (AKP) has lost 840,000 political supporters in one year and its opponent are all the rage. It was under these conditions that Erdogan lost control of Istanbul against Imamoglu. Overwhelmed by speeches calling for a new vision for Turkey, the President still follow the same line. A way out of the crisis is necessary if he wants to find an electoral base capable of securing his re-election in 2023, perhaps we will find the answer in his international policy somewhat murky as things stand.

 

Sources:

Le Monde.  “Erdogan le pragmatique” https://www.lemonde.fr/europe/article/2007/04/24/erdogan-le-pragmatique_900980_ 3214.html (Accessed: 7 May 2003)

The economist. “How Turkey fell from investment darling to junk-rated emerging market”. https://www.economist.com/finance-and-economics/2018/05/19/how-turkey-fell-from-investment-darling-to-junk-rated-emerging-market . (Accessed: 19 May 2018)

L’express. “Turkish Airlines, un empire du ciel levant” . https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/turkish-airlines-un-empire-du-ciel-levant_1792898.html . (Accessed: 18 May 2018)

Mediapart.  “La Turquie en route vers une crise économique majeure“ . https://www.mediapart.fr/journal/international/050119/la-turquie-en-route-vers-une-crise-economique-majeure (Accessed: 5 January 2019)

Le Monde. “Scandale de corruption en Turquie : Erdogan dénonce un complot“ https://www.lemonde.fr/europe/article/2013/12/21/scandale-de-corruption-en-turquie-deux-fils-de-ministres-inculpes_4338424_3214.html . (Accessed : 21 December 2013)

Radio Télévision Suisse. “Après Twitter, Youtube à son tour bloqué par le gouvernement turc” .  https://www.rts.ch/info/monde/5726731-apres-twitter-youtube-a-son-tour-bloque-par-le-gouvernement-turc.html (Accessed: 28 March 2014)

Mediapart. “Après 100 jours, la Nouvelle Turquie d’Erdogan s’installe dans l’autoritarisme” https://www.mediapart.fr/journal/international/091018/apres-100-jours-la-nouvelle-turquie-d-erdogan-s-installe-dans-l-autoritarisme?onglet=full (Accessed : 9 October 2018)

Human Right Watch. 2019 Tureky report . https://www.hrw.org/world-report/2019/country-chapters/turkey (Accessed: 2019)

Reuters . “Erdogan’s AK Party membership seen sliding further as dissent grows” . https://www.reuters.com/article/us-turkey-politics-akparty/erdogans-ak-party-membership-seen-sliding-further-as-dissent-grows-idUSKBN1WC1CR . (Accessed: 27 september 2019)

 

 

 

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