La prometteuse économie indienne : une croissance sans les femmes ?

Auteur : Chloé BLANCH.

En effet, l’économie indienne est très prometteuse, non seulement parce que sa croissance est tellement forte qu’elle a dépassé celle de la Chine, mais surtout parce que ses nombreuses faiblesses ont pu être consolidées ces dernières années. De 2012 à 2014, sa fragilité financière, remarquée à travers une inflation à 2 chiffres et une augmentation du déficit de la balance courante, inquiétait particulièrement les experts, mais ces deux indicateurs ont depuis été réduits. Conséquemment, la notation souveraine donnée par Moody’s à l’Inde a été valorisée en novembre dernier. L’Inde est donc pressentie comme la 3ème puissance économique du monde pour les années 2030 par le Center for Economics and Business Research.

Toutefois, ce développement économique a été obtenu dans un contexte de très fortes inégalités pas seulement entre pauvre et riches, mais aussi entre hommes et femmes. Plus surprenant, l’Inde a réussi à maintenir son envol économique, malgré ce qui semble être une faible participation des femmes au développement économique. Tout d’abord, cette absence des femmes dans l’activité économique est tangible parce qu’il manque à la population indienne 63 millions de femmes, d’après l’enquête économique de 2018 du gouvernement indien.

D’où vient cette défaillance démographique ? Il s’agit surtout d’un résultat de l’agrégation des stratégies individuelles des familles indiennes.

Cela passe premièrement par un phénomène endémique de foeticides, dénoncées par de nombreuses ONG locales, mais aussi par la Cours Suprême indienne, et ce en dépit du Pre-conception and Pre-natal Diagnostic Techniques Act de 1994, censé endiguer ce problème. En fait, la naissance d’un garçon est célébrée et représente une source de fierté tandis que la naissance d’une fille représente surtout un fardeau pour les familles. Les familles souhaitent surtout éviter les charges financières que représente le paiement d’une dot conséquente au futur mari de leur fille. Mais peut-être plus inquiétant encore, pour les mêmes raisons, l’infanticide est aussi encore pratiqué, en particulier dans les régions les plus pauvres de l’Inde, d’après les dernières données de l’enquête gouvernementale sur la santé qui concerne les enfants de 0 à 4 ans.

La mortalité infantile des filles, d’après le National Family Health Survey III, est donc multipliée par 1,5 si on la compare avec celle des garçons. Outre l’infanticide, la santé des filles mais aussi des femmes est bien plus négligée que celle des hommes : les filles sont par exemple moins vaccinées que les garçons, et les femmes indiennes ont bien plus de chances de mourir du cancer que les hommes, ce qui est contraire à la tendance mondiale. La surmortalité féminine s’explique aussi au travers de la mortalité maternelle.

Or, si les conditions de vie des femmes pourraient être améliorée par l’obtention d’un salaire qui leur est propre et assez conséquent, elles sont aussi absentes du marché du travail, pour des raisons autres que démographiques.

En effet, le Centre de surveillance de l’économie indienne (CMIE), un think tank, note une augmentation de 0,9 millions d’hommes employés, alors que le nombre de femmes employé a baissé de 2,4 millions. Selon un rapport datant de 2017 de la Banque mondiale, la participation des femmes au marché du travail est tombée de 34,8% à 27% en Inde au cours des deux dernières décennies. L’Inde se positionne même derrière l’Arabie Saoudite et de nombreux pays à niveau de développement en ce qui concerne l’emploi chez les femmes. Cette tendance est d’autant plus étonnante qu’elle a eu lieu ces dernières années, pendant une des périodes les plus prospères économiquement pour l’Inde. Comment expliquer cette tendance, malgré la corrélation qui est traditionnellement faite entre le développement économique et l’amélioration de la condition féminine ?

En premier lieu, la place de la femme au sein de la famille et de la société indienne consiste en un obstacle pour les femmes souhaitant un emploi. Il est évidemment difficile d’ignorer que la femme est parfois encore considérée comme mineure par la société indienne, comme l’affirment les lois Manou. Avoir un emploi, et pire encore avoir un emploi à responsabilités, peut donc être considérée comme un comportement inacceptable socialement pour une femme.  D’après un rapport du PNUD, les femmes préfèreraient être employées qu’entrepreneuses par peur de ne pas être considérées comme légitimes. Il s’agit aussi de ne pas interférer avec le rôle qu’elles endossent dans la famille : elles ont l’obligation d’effectuer toutes les tâches domestiques pour tenir le foyer. Et ces tâches peuvent être assez chronophages, comme ramener le bois et l’eau. Toutefois, il faut noter que ce chiffre s’explique en partie par une forte disposition des femmes à abandonner leur emploi au profit de la vie de famille, et non pas seulement par les femmes qui n’ont jamais eu d’emploi.

Les femmes qui ont un emploi sont en fait confrontées à de nombreuses difficultés pour s’épanouir dans leur emploi. En effet, en outre du problème de leur légitimité dans un environnement de travail, elles ont du mal à accéder au marché de l’emploi car elles ne peuvent trop s’éloigner de leur domicile. Les problèmes de sécurité pour une femme seule dans la rue ou dans les transports sont assez récurrents. En effet, il est impossible d’ignorer les cas effroyables de viol dans la rue ou les transports en commun qui ont fait la une des journaux ces dernières années.

En conséquence, les femmes contribueraient à peine 17% du PIB du pays, ce qui est bien inférieur à la moyenne mondiale de 37 % d’après une étude du McKinsey Global Institute de 2015. Cette étude évalue aussi le manque à gagner de cette faible contribution : si les femmes participaient à l’économie indienne autant que les hommes, l’Inde verrait son PIB augmenter de 60%, soit 2,9 billions de dollars, d’ici 2025. Les femmes sembleraient donc être la clé de la prospérité indienne.

Leur « faible participation économique » devrait néanmoins être remise en cause. Les normes statistiques indiennes exclues tout d’abord le travail domestique, comme la plupart des pays, mais surtout une partie du travail informel des femmes. Or, d’après la nouvelle définition du travailleur de l’Organisation Internationale du Travail, qui inclut les tâches domestiques, 85% des femmes devraient être considérées comme des travailleurs. Il s’agit donc d’une tendance pour les femmes de délaisser les emplois payés pour des travaux non payés mais qui contribuent tout de même à l’activité économique du pays, surtout sachant l’importance de l’économie informelle en Inde.

L’enjeu de surcroit de développement économique en Inde se retrouve donc bien dans celui de l’émancipation féminine, mais celle-ci doit se faire au travers d’un salaire pas seulement d’un travail à proprement parler. Toutefois, sans nier l’impact des normes sociales sur l’emploi des femmes en Inde, la question du développement des infrastructures en Inde reste déterminante pour une croissance qui tient compte des femmes statistiquement, par la participation à l’économie formelle, et financièrement, par une élévation de leur niveau de vie. Il semblerait en fait que les normes sociales s’accommoderaient plus facilement d’une activité économique formelle des femmes, si les infrastructures le permettaient. En effet, un meilleur réseau pour l’électricité et l’eau réduirait grandement les obligations des femmes envers le foyer.

L’Inde a encore donc de grands défis à relever, et notamment un problème démographique irrémédiable, mais, puisque les nombreux rapports gouvernementaux ne nient pas ces problèmes mais au contraire cherchent à les endiguer, il semblerait donc que ce pays soit prêt pour un nouveau type de croissance économique, cette fois-ci avec et pour les femmes.

 

SOURCES : 

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-177655-quand-linde-carbure-sur-le-toit-de-leconomie-mondiale-et-notre-maroc-alors-2141951.php#ppjHzG7u5OUEdrzb.99

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/15653_presentation-de-leconomie-indienne

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/13/l-inde-pays-crucial-pour-l-avenir-de-l-economie-mondiale_5256158_3232.html#h1FlClym8AEHHmpp.99

https://www.theguardian.com/world/2018/jan/30/more-than-63-million-women-missing-in-india-statistics-show

https://timesofindia.indiatimes.com/city/chennai/can-aadhaar-bring-an-end-to-female-foeticide/articleshow/62974711.cms

Femmes en Inde par Virginie Chasles L’Information géographique 2008/1 (Vol. 72)

http://www.bbc.com/news/world-asia-india-43539369

http://www.indiaspend.com/cover-story/why-indian-workplaces-are-losing-women-our-nationwide-investigation-begins-53927

Women’s voices: Employment and entrepreneurship in India, UNDP report

https://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2016/jul/16/womens-workforce-participation-declining-india

 

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