La tourmente iranienne, entre revendications intérieures et confrontations extérieures

Auteur : Clara CHPOUN.

Depuis le 28 décembre dernier, l’Iran est en proie à un mécontentement populaire important. Le pays a connu cinq jours de manifestations d’une violence inattendue[1] pour un climat social qui semblait pacifique. Le peuple iranien réclame le redressement d’une économie atteinte par les sanctions occidentales de 2012 et la chute du cours du pétrole de 2014 ; et remet en question la politique extérieure de la République Islamique en ces temps de crise.

Un éclatement populaire spontané

Partant de Machhad –la deuxième ville du pays-, les manifestations ont éclaté dans 40 villes du pays, majoritairement situées en province. Ces rassemblements sembleraient s’être étalés sur cinq jours. Il est difficile en réalité de connaître la durée des manifestations et leur ampleur de manière exacte car les réseaux sociaux –réelle fenêtre sur le monde- n’ont été accessible que par intermittence durant cette période, l’autorité iranienne ayant décidé de limiter leur accès[2]. Seule une poignée de manifestants se sont réunis dans la capitale, qui semble avoir été épargnée de la violence des évènements. Pourtant c’est bien le pouvoir central qui est remis en cause. A la tête de l’Etat, le Guide Suprême Ali Khamenei qui a lancé un appel à l’ordre le 2 janvier 2018, sous sanction d’extrême sévérité envers les manifestants ; et le Président Hassan Rohani tiraillé entre enjeux internes et jeux d’influence externes. Le bilan de 21 morts –dont 16 manifestants- vient attester du caractère violent de ces agitations. En effet, les protestataires ont attaqué, parfois incendié, des bâtiments publics et des centres religieux pour manifester leur mécontentement. Ils ont dû, en réponse, faire face à la répression des forces de sécurité, laquelle avait été promise par le Guide Suprême Ali Khamenei si le calme ne revenait pas. Cette menace a pris la forme de plus d’un millier d’arrestations qui seront soldées aussi sévèrement que les institutions judicaires du pays l’ont promise.  Avec plusieurs semaines de recul, il semblerait que cet éclatement populaire n’ait en fait pas eu de réels leaders mais qu’il ait plutôt été le fruit d’un désespoir général qui s’est exprimé de manière spontanée. On constate que beaucoup de jeunes et de femmes issus de milieux populaires ou de la classe moyenne ont pris part aux manifestations. Des rassemblements ont aussi eu lieu dans des zones à forte densité sunnite et kurde, les minorités du pays.

L’économie du pays, un terreau fertile pour les contestations

Ces manifestations s’inscrivent dans un contexte économique difficile. Pour rappel, l’économie iranienne est sévèrement enlisée depuis les sanctions occidentales de 2012[3]. Ces sanctions ont principalement touché les secteurs de l’énergie, de la finance et du transport. Parallèlement à ces sanctions –ou, en conséquence- le pays fait face à un chômage important, en particulier chez les jeunes. Le taux de chômage atteint les 11,70% en 2017 et jusqu’à 26,7% chez les jeunes de 15 à 24 ans. Or l’Iran est un pays dont la démographie est dominée par les couches de populations les plus jeunes –30% de la population iranienne a moins de 20 ans[4]-, on comprend donc que le chômage des jeunes est un sujet d’importance dans les affaires publiques. Cela explique aussi la présence marquante de cette population parmi les manifestants.

Par ailleurs, l’Iran étant un pays rentier[5], il souffre évidemment des sanctions sur ses exportations de pétrole vers les pays occidentaux, exportations qui baissent de 50% entre 2012 et 2016. En 2014, l’Etat iranien accuse un deuxième coup dur pour son économie pétrolière. La baisse vertigineuse du cours de l’action du pétrole, qui passe de $110 à moins de $50. Enfin, l’inflation est aussi une conséquence directe des sanctions occidentales de 2012 est un énième fléau dans le pays. En 2013, elle atteignait un taux de 39%. En 2016, l’inflation en Iran est à hauteur de 8,5%, ce qui reste élevé, surtout lorsque l’on compare ce même taux avec celui de l’Union Européenne qui avoisine les 0,22%. L’inflation explique les récentes manifestations et le nom donné à ce soulèvement, « la révolution des œufs ». Les contestations sont nées de la hausse des prix des œufs et du pétrole, et de la réductions des aides sociales pour les retraités.

Le pouvoir iranien doit-il recentrer ses efforts à l’intérieur de ses frontières ?

Les tensions sociales émergeant des difficultés économiques du pays s’accompagnent de tensions politiques et géopolitiques. Plus que la forme du pouvoir en place, c’est l’efficacité de ce dernier qui est remis en cause par le peuple iranien. Les contestations visent moins la République Islamique d’Iran dans son essence et l’application de la loi coranique que l’efficacité du gouvernement de Hassan Rohani et celui du Guide Suprême à répondre aux difficultés économiques qui enlisent le pays depuis plusieurs années. En 2013, Hassan Rohani se présente à la Présidence du pays en se plaçant comme réformateur et en prônant l’ouverture du pays à l’international. Il promet de redresser le pays à la suite des sanctions économiques internationales. Il remplit ses promesses car ses efforts aboutissent sur l’accord de Viennes sur le nucléaire conclu entre l’Iran et les puissances occidentales en juillet 2015. Cet accord devait alléger certaines sanctions économiques des pays de l’Ouest envers l’Iran, et depuis 2015, le pays observe une stabilisation de son économie, traduit par une baisse de l’inflation et du chômage. Le redressement n’est pas assez rapide pour la population iranienne ; malgré tout, les progrès sont palpables et il se fait réélire sur cette base en mai dernier. Le pouvoir iranien est attendu au tournant tant sur le plan politico-économique que diplomatique. Le peuple iranien questionne l’engagement militaire et financier de l’Etat en Syrie et le soutien au Hezbollah libanais en cette période de difficultés économiques. A la tête d’un pays en guerre civile depuis 2011, Bachar El-Assad peut compter sur l’aide de Téhéran sur la scène internationale ainsi que sur les terrains de combats. L’aide au Hezbollah fait partie, tout comme celle apportée à La Syrie de Bachar El-Assad, d’une stratégie de renforcement de l’influence chiite au Moyen-Orient, destinée à concurrencer l’influence sunnite dont l’Arabie Saoudite se porte garant. Ces engagements financiers et parfois militaires –20 000 à 25 000 combattants iraniens sur le territoire syrien selon des estimations de mars 2017- irritent le peuple iranien qui estime que l’urgence se trouve à l’intérieur des frontières plutôt qu’à l’extérieur.

[1] La dernière période de crise date de 2009, on parlait alors de la Révolution verte.

[2] Elle accuse des groupes contre révolutionnaire d’utiliser les réseaux sociaux pour inciter à la violence.

[3] Elles visaient principalement les exportations iraniennes.

[4] Au total, on dénombre plus de 24 millions de jeunes dans le pays

[5] La rente pétrolière représente près de 20% du PIB iranien. Par ailleurs, il existe un paradoxe frappant : le pays renferme les 3èmes réserves de pétrole connus au monde, pourtant elle importe 40% de son besoin en essence.

SOURCES :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/05/iran-que-traduisent-les-manifestations-de-ces-derniers-jours_5237961_3232.html

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/01/02/ce-que-l-on-sait-sur-les-manifestations-qui-se-propagent-en-iran_5236773_3218.html

https://www.francetvinfo.fr/monde/iran/l-article-a-lire-pour-comprendre-les-manifestations-en-iran_2541929.html

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/01/08/en-iran-les-manifestations-s-essoufflent_5238767_3218.html

https://www.lci.fr/international/interview-manifestations-en-iran-3-questions-pour-comprendre-ce-qui-se-passe-2074841.html

http://www.france24.com/fr/20171110-liban-hezbollah-iran-hassan-nasrallah-iran-chiite-moyen-orient-israel

http://www.europe1.fr/international/iran-lacces-aux-reseaux-sociaux-restreint-sur-les-telephones-portables-3533951

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