La Chine pratique-t-elle la diplomatie économique ?

Auteur : Chloé BLANCH.

La Chine investit tous les recoins du monde et de plus en plus de pays s’en inquiètent : s’agit-il vraiment d’une stratégie politique en plus d’être une stratégie économique ?

L’énorme excédent commercial de la Chine n’est un secret pour personne, et, malgré son affaiblissement, la Chine ne s’arrête pas de le réinvestir en dehors de son territoire. Où la Chine n’a-t-elle pas investi ? Pratiquement nulle part. En effet, la Chine a obtenu ces dernières années le titre de 2ème plus grand investisseur au monde, ou plus précisément de 2ème plus grand émetteur d’investissements directs, après les Etats-Unis. De même, la Chine se positionne en 2ème position, toujours après les Etats-Unis, en ce qui concerne l’aide au développement.

Nous allons essayer dans cet article de comprendre quel retour sur l’investissement la Chine espère obtenir et s’il y a un coût caché pour les pays receveurs de tels flux.

Secteurs et régions ciblés par cet excédent de finances chinoises

Chine 2
Global Foreign Direct Investment Stock

Contrairement à l’image qu’a la Chine de soutien et figure de proue des pays émergents, ce sont surtout les pays occidentaux qui reçoivent les IDE chinois, comme le montre le schéma du CSIS China Power Project. En effet, l’Europe et les Etats-Unis ont reçu 48,29% des IDE chinois sortant ces dix dernières années, ce qui équivaut à 414,34 millions de dollars. Les chiffres du financement apporté par la Chine aux pays en développement ou aux pays émergents sont largement amplifiés en comptant l’aide au développement, qui s’évalue en centaine de millions de dollars respectivement pour l’Amérique latine et l’Afrique. Toutefois, la dette américaine détenue par la Chine s’élevait à mille millions de dollars en novembre 2017, les Occidentaux restent donc les receveurs principaux de l’excédent de finances de la Chine.

Si les domaines touchés par les investissements et constructions chinois à l’étranger sont assez diversifiés, l’énergie et le transport attirent tout de même plus de la moitié de ces flux. D’ailleurs, si l’on examine de plus près la répartition géographique des investissements et prêts chinois visant l’Afrique et l’Amérique latine, les plus grands bénéficiaires sont souvent des pays connus pour l’abondance de leurs ressources naturelles, comme le Brésil ou le Nigéria.

Une stratégie économique évidente

En effet, la Chine effectue de tels investissements afin de pouvoir sécuriser son accès aux ressources naturelles nécessaires à sa croissance : le pétrole, mais aussi les métaux, dont certains sont très utilisés dans la production des smartphones et autres objets dits connectés.

Cependant, il n’y pas que les investissements en infrastructures et dans les entreprises d’extraction qui permettent cet accès. La Chine instrumentalise de plus en plus son financement du développement de pays étrangers pour se fournir en matières premières, en particulier en pétrole, au travers d’un financement concessionnel. Un des types de financement concessionnel est communément appelé le mode « Angola » et désigne les cas où le crédit serait conditionné par un transfert de ressources naturelles. Il s’agit tout simplement pour la Chine d’offrir des taux très avantageux et de permettre aux pays débiteurs de rembourser en pétrole. Cette forte tendance à offrir des prêts concessionnels a commencé justement avec le cas éponyme de l’Angola : l’entreprise Sinopec lui a proposé un crédit de 2 millions d’euros en 2005 qui serait en partie rembourser par un transfert de pétrole de l’Angola à la Chine, dont le prix serait déterminé en avance. En conséquence, d’après de nombreux académiciens d’Amérique latine qui critiquent cette pratique, dans le cas où les prix du pétrole augmenteraient entre le moment où la décision du crédit est prise et le moment où transfert de ressource est effectué, le pays débiteur obtiendrait moins de revenus pétroliers que s’il l’avait vendu au prix correspondant au moment du transfert.

Ce conditionnement des crédits permet aussi à la Chine de relancer son commerce international, en obligeant les pays débiteurs à importer des produits chinois en contrepartie. Même les nombreux investissements en infrastructure effectués dans les pays émergents et en développement ont des motivations commerciales. Par exemple, le financement de mille millions promis au projet de la Nouvelle route de la soie va permettre un regain d’activité aux entreprises d’acier, de ciment et de construction chinoise, dont l’activité stagne avec la demande intérieure chinoise.

S’agit-il aussi d’une stratégie politique ?

A l’exception de l’importance politique de la sécurité alimentaire et énergétique, que permet l’investissement dans les ressources naturelles, la Chine dément tout intérêt politique d’un tel financement du monde. En effet, la Chine, à chaque fois qu’elle est accusée de chercher à accroître son influence politique par des moyens économiques, insiste sur les 5 principes de sa politique étrangère :

1-     Respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’autre.

2-     Non-agression mutuelle.

3-     Non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de l’autre.

4-     Égalité et coopération pour un bénéfice mutuel.

5-     Coexistence pacifique

Le principe de non-ingérence est même ce qui lui permet un bon nombre de transactions financières. La banque mondiale ou encore les pays occidentaux conditionnent souvent leur aide financière à des changements structurels, économiques voire parfois politiques, changements qui paraissent presque idéologiques quand on regarde à quel point ils ont largement desservi l’Afrique dans les années 90. A contrario, la Chine se pose comme anti-impérialiste, rappelant que, historiquement, elle a été la première puissance à soutenir les plus petits pays et leur indépendance face au monde bipolaire de la guerre froide.

Toutefois, aller au contre-courant du consensus de Washington est en soi un positionnement politique, qui pourrait lui donner une bonne image auprès des pays en développement et conséquemment obtenir leur appui.

Néanmoins, une telle stratégie commerciale dans l’allocation de son excédent de finances crée une certaine dépendance des pays bénéficiaires envers la Chine. En effet, il y existe des précédents où un partenaire commercial, ce que sont obligés de devenir les pays débiteurs de prêts concessionnels, a été fortement poussé à répondre aux intérêts politiques de la Chine. Par exemple, la Chine a demandé à de nombreux pays le rapatriement de la minorité turque et musulmane les Uighurs, dont les femmes sont interdites de jeûne durant le ramadan et de port du voile sur le territoire chinois. Les pays qui ont besoin de son soutien économique ont souvent accepté, malgré quelques résistances, notamment en Thaïlande qui a essayé de rapatrié une bonne partie en Turquie et pas en Chine. De même, l’Egypte, un des nombreux pays bénéficiaires du projet de la Nouvelle route de la Soie, s’est exécuté, en dépit des protestations de nombreuses ONG. Plus généralement, les pays bénéficiant du financement chinois, notamment pour leurs infrastructures, sont plus enclin à réponde aux intérêts politiques chinois, comme le montre l’amélioration récente des relations entre la Chine et les Philippines, malgré des tensions territoriales qui persistent. Il est difficile de croire que cette influence politique n’est pas voulue, tant, dans la pratique, la diplomatie chinoise fonctionne sur un système de contre-dons.

Toutefois, il existe de nombreux médias, officiels et académiciens qui même affirment que la Chine cherche activement cette influence politique. Le terme « diplomatie économique » est en fait devenu assez fréquemment utilisé dans les réunions officielles du gouvernement chinois sur les affaires étrangères depuis les années 2000. En outre, cela ne s’arrête pas à des accusations d’influence, la Chine ayant été accusé d’espionnage en Nouvelle Zélande en 2017, espionnage qui aurait été motivé par la présence de nombreuses terres arables dans ce pays. Des accusations plus récentes ciblent la présence de la Chine dans la majorité les grands chantiers d’infrastructure en Afrique : d’après une édition de janvier 2018 du journal Le Monde, la Chine aurait installé des systèmes d’écoute dans le bâtiment de l’Union africaine, bâtiment qu’elle aurait financé et construit, et que ceux-ci aurait été découverts qu’en janvier 2017, c’est-à-dire 5 ans après la construction du bâtiment.

La diaspora chinoise présente un peu partout dans le monde est, elle aussi, dans le viseur des critiques de la nouvelle puissance chinoise. L’élection en 2014 de l’actuel président de la Namibie, fervent soutien de la politique chinoise, aurait été permise d’après les médias locaux par ses liens financiers avec Jack Huang, un des migrants chinois les plus influents en Namibie.

Sans forcément accepter des accusations pas (encore ?) prouvées, il semblerait que la Chine soit consciente de la puissance géopolitique obtenue par sa manne financière et qu’elle soit prête à endosser le rôle de leader d’un nouvel ordre mondial fondé sur la souveraineté de chacun, du moins d’après ses dires, et non sur le libéralisme politique et économique porté fièrement par les occidentaux.

Cependant, les populations expriment du plus en plus leur réticence face aux investissements chinois, à cause de ce qu’ils imposent à leur pays, mais aussi parce que cela permet à certains gouvernements de conserver des pratiques niant les droits de l’homme, malgré les sanctions de pays développés. L’aide au développement et les investissements des pays riches dans les pays plus pauvres restent donc encore soit trop intéressés soit tout simplement trop ethno-centrés pour permettre aux trois volets du développement d’être atteints.

 

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