L’esclavagisme libyen, un parachronisme humain au XXIème siècle

Auteur : Uriel N’GBATONGO.

Alors que commence cette nouvelle année 2018, il semble être important d’aborder un fait « révélé au monde » en fin d’année 2017 mais toujours terriblement d’actualité, la traite des noirs en Libye. Déjà connu et dénoncé depuis des années dans les milieux les plus concernés par l’actualité africaine, l’esclavagisme libyen fut révélé à tous en novembre 2017 par une vidéo de journalistes du CNN montrant la vente aux enchères de noirs présentés comme de simples objets d’exploitation. Pour bien comprendre la nature et les causes d’un tel phénomène, que l’on pourrait croire impossible à notre époque, il est nécessaire d’avoir une vision globale du contexte géopolitique et historique dans lequel il prend racine. En effet, le fait est que cette nouvelle forme de traite transsaharienne apparaît comme la rétroaction négative d’un pays en proie au chaos depuis la chute de son leader autoritaire et de flux toujours plus importants de migrants en quête d’une vie meilleure sur le continent européen. 

Le chaos libyen, hystérèse de la chute du régime Kadhafi

Autrefois considéré comme un symbole de réussite parmi les nations Africaine et comme un des rares pays ayant la force de revendiquer son panafricanisme, la Libye d’aujourd’hui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Au lendemain de l’échec d’une transition de régime qui se voulait démocratique à ses débuts, Saïd Haddad, chercheur associé à l’IREMAM (Institut de recherche et d’étude sur le monde arabe et musulman), se demandait à juste titre si le qualificatif d’Etat failli ne s’appliquerait pas à ce territoire. Détruit par les bombardements et une guerre intestine aux arrières goûts de démocratisation du régime libyen, la propagation de milices armées et la crise politique de transition font de ce pays un chaos total depuis la mort de Kadhafi. En effet, le pays est actuellement divisé en deux centres d’influences politico-militaires. A l’est, siège à Tobrouk un parlement présidé par Aguila Saah Issa et à l’ouest à Tripoli, siège le gouvernement d’entente national dirigé par Fayez el-Sarraj. A cela s’ajoute un conflit interne lié à de nombreuses tribus au Sud du pays ne reconnaissant pas l’autorité de Tripoli.

L’échec évident de la chute du régime Kadhafi, sans aucun doute précipité par la politique extérieure de pays Occidentaux, pour ne pas citer la France, n’a fait que contribuer à la mise en place de zones grises de non-droit où mercenaires et milices négrières font librement leurs affaires. Et pourtant, cette réalité apparente depuis 2011, soit la chute du régime Kadhafi, fut particulièrement absente des médias occidentaux au plus grand désespoir d’ONG tels qu’Amnesty International ou encore Migreurop. Aussi, tel ne fut pas la surprise des populations occidentales lorsque CNN dévoila au monde ce qui se passe réellement en Libye. Le problème est que nous faisons ici face à une situation similaire à celle du lendemain des guerres en Afghanistan et en Irak : le succès d’une opération militaire ayant contribué à détruire un pays plus qu’à ne lui donner de nouvelles bases ; l’ineffable réalité politique d’un succès militaire.

L’esclavage transsaharien, une novation historique ?

Le monde avait alors une question en tête : comment la traite négrière, pourtant « officiellement abolie » et désapprouvée par ce « merveilleux papier » qu’est la charte des droits de l’homme, peut-elle être toujours d’actualité ?

En premier lieu, il est important de noter que le phénomène esclavagiste transsaharien prend ses racines dans l’histoire même des relations transsahariennes entre l’Afrique arabisée dite « blanche » au Nord et l’Afrique dite « noire » au Sud du Sahara. Bien souvent, lorsque l’on parle de la traite des noirs, on pense à la traite atlantique autrement appelée « commerce triangulaire », à ces navires négriers occidentaux transportant le « bois d’ébène » africains vers les champs d’exploitations américains. À juste titre d’ailleurs au vu de l’ampleur du phénomène qui fît selon l’estimation de l’historien nigérian Joseph Inikori, plus de 112 millions de victimes. Néanmoins, un autre phénomène esclavagiste sans doute moins connu des plus européo-centré de l’époque faisait tout autant rage en Afrique, la traite maghrébine transsaharienne. Si les flux de déportations transsahariens furent moins important quantitativement parlant que ceux du commerce triangulaire, ils durèrent bien plus longtemps que ces derniers. En effet, commencée au Moyen-Age, la traite transatlantique ne prit fin qu’au XXème siècle. À ce titre je ne peux que suggérer la lecture du livre Le génocide voilé de l’anthropologue et économiste sénégalais Tidiane N’Diaye qui, à juste titre, aborde la traite maghrébine, traite ayant duré treize siècles contre « seulement » quatre pour la traite atlantique. À travers Le génocide voilé il réalise une analyse très fine des spécificités de la traite maghrébine, chose ô combien utile pour comprendre les mécanismes du néo-esclavagisme libyen. Abordant l’esclavagisme occidental, il explique comment la valeur marchande du « bois d’ébène » imposait un relatif « entretien » de la marchandise noire. Dès lors, la conscience vénale du maître lui imposait un certain intérêt pour la santé de ses nègres (logique en soi opposé à toute forme de génocide de masse). Cependant, il explique que la traite maghrébine, ouvertement cautionné par les autorités religieuses les plus strictes, fut marqué avant toute chose par un racisme profond envers le peuple noir, une sous-race dont il fallait empêcher la reproduction. Bien plus qu’une simple déportation, la philosophie de la traite maghrébine était empreinte d’une logique nihiliste violente, pour ne pas dire génocidaire, envers les noirs. Ces derniers, en plus d’être vendu en pâture au négoce caravanier saharien, ou encore dans les harems musulmans les moins vertueux, subissaient des tortures, des actes de barbarie physiques, ou encore des castrations forcées.

C’est justement ce que l’on voit réapparaitre aujourd’hui. À travers le témoignage de ceux qui ont pu par chance échapper au circuit esclavagiste libyen, on apprend que bien loin d’être une traite, c’est la séquestration et la mise sous torture de centaines de noirs qui a lieu en ce moment en Libye. Bien plus que le simple corollaire d’un opportunisme économique amoral faisant des noirs une main-d’œuvre gratuite, c’est bel et bien la conséquence du retour d’une “négrophobie” ne visant qu’à une chose : détruire un peuple de migrants parasites et obtenir sur leur tête de l’argent. Pour cela, la plupart des ravisseurs ont mis en place des systèmes bien rodés. Ils capturent les migrants en quête de la côte méditerranéenne et organisent les tortures lors d’appels téléphoniques à leur famille afin que ces dernières envoient de l’argent. Il va sans dire que pendant leur captivité, ils subissent brimades et humiliations physiques. Les bébés et les enfants sont éliminés sans aucune considération, et les femmes sont réduites à l’état de simples objets sexuels quand elles ne sont pas tuées car trop faibles. 

Libye 2

L’hypocrisie d’un système ?

Le fait esclavagiste n’est pas quelque chose de nouveau en soi. Pire encore, à bien y regarder, il ne semble être que la donnée d’un système international tourné vers une seule chose : l’intérêt particulier. Des millions d’enfants travaillent pour faire des vêtements dans les usines sous-traitantes les moins scrupuleuses du système économico-commercial international sans que ceci ne préoccupe beaucoup les gouvernements et autres organisations mondiales. À ce sujet, une multitude nations sont concernés, de la Côte d’Ivoire et ses enfants travaillant dans les plantations de cacaos aux usines manufacturières chinoises, en passant par les champs de cotons ouzbeks et son esclavagisme étatisé. Bref, croire qu’il n’y aurait pas de rapports de forces et d’intérêts régissant une hiérarchie de l’humanité serait faire preuve d’une malhonnêteté intellectuelle ou d’une ingénuité absolue. A ce titre, l’Afrique entretient bel et bien des relations asymétriques avec les autres continents. En effet, l’ingérence occidentale en Afrique est une réalité avérée selon plusieurs points de vue. D’un point de vue politique, l’alternance depuis les années 60 de pions politiques occidentalo-centrés à la tête des Etats africains est un fait particulièrement manifeste. Si la désormais célèbre polémique des « diamants Bokassa » est maintenant connue de tous, un autre cas le reste sans doute moins, celui de la mort de Thomas Sankara, ex-président du Burkina Faso. Arrivé au pouvoir en 1983 avant d’être assassiné par dit-on des hommes de Blaise Compaoré, son successeur, Sankara gênait déjà la France de Mitterrand par son panafricaniste outrecuidant et son anti-impérialisme à l’encontre des anciennes puissances coloniales (il soutiendra par exemple l’indépendantisme en Nouvelle Calédonie). Si sa mort reste à ce jour un mystère, de nombreuses investigations pointent du doigt une implication française dans la mort de ce chef d’Etat africain ô combien dérangeant. Dans cette optique, le reportage « Ombre africaine » diffusé en 2009 sur la chaîne Italienne Rai 3 et réalisé par Silvestro Montanaro, questionne par ces nombreux témoignages la réalité d’une ingérence occidentale dans la mort de Sankara.

Du point de vue économique, je ne peux que conseiller la lecture du débat porté par Nezha Hami Eddine Mazili, économiste spécialiste de l’Afrique qui dans Le Franc CFA, la plus grande arnaque de l’histoire analyse un des reliquats de l’époque coloniale.

Dans cette optique, croire que le fait négrier était inconnu des instances européennes alors en proie à des vagues de migrants est faux. Au contraire, l’Union Européenne, par ses choix de gestion des migrants africains a démontré ses limites quant à sa philanthropie supposée. En effet, non content de taire depuis des années ce qui se passait en Libye, les plus hautes instances politiques européennes ont contribué au maintien du phénomène en finançant directement les camps de détention sur le sol libyen.

Libye 3

Dès lors, l’hypocrisie d’une générale empathie publique envers ces humains maltraités ne semble servir en réalité qu’une apathie politique de nations qui répondraient bien de la phrase suivante : « Avec nos excuses, nous ne construisons rien ; nous confessons seulement nos inactions ou lâchetés » (Chemins parsemés d’immortelles pensées, M. Bouthot).

SOURCES :

–          http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2018/01/10/lesclavage-transsaharien/

–          http://www.radiopanik.org/actus/manifestation-contre-l-esclavage-en-libye-et-dans-le-monde

–          http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/29/esclavage-en-libye-personne-ne-protege-les-africains-alors-chacun-peut-faire-son-marche_5222200_3212.html

–          https://la1ere.francetvinfo.fr/2014/04/29/l-autre-esclavage-un-apercu-de-la-traite-arabo-musulmane-147531.html

–          http://lavieeco.com/news/debat-chroniques/le-franc-cfa-la-plus-grande-arnaque-de-lhistoire.html

–          https://humanite.fr/la-libye-theatre-et-enjeu-regional-553576

–         http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2588

–          http://thomassankara.net/relations-france-burkina-quand-la-france-detestait-sankara/

–          http://webdoc.rfi.fr/burkina-faso-qui-a-fait-tuer-sankara/chap-04/index.html

–          http://information.tv5monde.com/afrique/thomas-sankara-la-fin-du-secret-defense-en-france-une-verite-etablir-206158

–          http://www.jeuneafrique.com/187020/politique/assassinat-de-thomas-sankara-un-documentaire-voque-la-cia/

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