La Russie, ou quand la guerre cache la misère

Auteur : Guillaume LANG.

Refaire de la Russie une grande puissance. C’est en se basant sur cette idée qu’a été conçu le programme de Vladimir Poutine pour sa première élection en mars 2000. A l’époque, la Russie était considérée par les occidentaux comme une puissance sur le déclin sans réelle influence dans le nouveau monde post guerre froide. Pour cela, le candidat Poutine voulait s’appuyer sur les importantes ressources fossiles dont il disposait pour enclencher une remontée en puissance de l’armée Russe et revenir ainsi parmi les pays incontournables du monde géopolitique. En parallèle, il parvint à recréer un nationalisme fort au sein de la population russe, en usant d’une politique de communication très pointue, combinant une propagande étatique généralisée, muselant l’oppositions avec un culte de la personnalité très fort, tout en jouant sur la nostalgie liée à l’URSS et à la puissance passée de cet ancien empire. Cette politique est encore aujourd’hui celle qu’il utilise pour gouverner la Russie 18 ans après sa première élection et, à première vue, ses objectifs semblent avoir été atteints. En effet, la Russie est désormais avec la Chine et les Etats-Unis, un incontournable de la géopolitique mondiale. Certains pays cherchent ses faveurs tandis que d’autres la considèrent comme leurs ennemis, mais dans tout les cas aucun pays n’est insensible a la remontée en puissance russe. Cependant, et ce depuis les événements ukrainiens de 2013, la Russie a commencé à adopter une politique extérieure beaucoup plus agressive. Tandis que les médias occidentaux parlaient de reconquête des territoires de l’URSS, le Kremlin parlait de protection des minorités et les américains à travers l’OTAN commencèrent à renforcer leur présence en Europe de l’est. Ce renforcement des moyens militaires des deux côtés ne fit qu’aggraver les tensions au point de recréer un état de quasi guerre froide. L’ennemi des russes redevint ainsi les américains et vice versa. Depuis lors, la politique intérieure russe est entièrement tournée vers le développement des moyens de défense russe et le climat politique en Russie dépend aujourd’hui de la situation extérieure plus que de la situation en Russie même. C’est pourquoi, si l’une des principales réussites de Vladimir Poutine est le retour en force de la Russie sur la scène internationale, son plus grand échec est, dans les faits, l’appauvrissement généralisé qui a touché la Russie depuis son arrivée au pouvoir et l’échec de sa campagne anticorruption pourtant promise.

Avant tout, il nous faut définir ce qu’est l’état russe. Comme son nom l’indique, la fédération de Russie est un pays composé de 85 entités fédérales sous le contrôle plus ou moins direct du gouvernement central à Moscou en fonction du statut de chaque sujet, préalablement fixé par la constitution. On retrouve ainsi les trois villes fédérales que sont St-Petersbourg, Moscou et Sébastopol, contrôlées ainsi directement par le gouvernement, 46 oblast et 9 kraï (la seule différence entre ces deux entités étant leurs noms), deux districts autonomes, ainsi que 22 républiques. Chacune de ces entités disposent des même droits et des mêmes responsabilités vis-à-vis du gouvernement fédéral, les républiques ayant le droit additionnel de disposer d’un drapeau et d’un hymne national. L’état russe en tant que tel est donc plus fédéralisé que l’état américain et on ne peut parler véritablement d’entité russe que sur le plan internationale, chaque région ayant une spécificité particulière par rapport à son identité. De cette manière, l’autonomie laissée aux sujets fédéraux permet à chaque région de gérer une partie importante de son économie et de ses politiques intérieurs en général. Le climat économique peut donc varier énormément entre deux territoires pourtant voisins. Ainsi, l’oblast de Kalouga est très ouvert aux investissements étrangers et bénéficie, de par les politiques mises en place, d’un environnement économique très favorable à l’accueil de capitaux. La région se situe donc parmi les territoires les moins corrompus de Russie. Un exemple des politiques mises en place par le gouvernement régional est, selon le Figaro, que « Le gouverneur de la région, Anatoli Artamonov, donne systématiquement son numéro de téléphone portable aux investisseurs qui ainsi, peuvent l’appeler en cas de problèmes ». Ce genre de mesure permet ainsi d’éviter les « barrières à l’entrée » dans un pays connu pour la lourdeur de son administration. A coté de cette région exemplaire, au niveau économique se trouve la ville d’importance fédérale de Moscou. Malgré son statut de capitale de la fédération et son important marché intérieur fort d’une population de 11 millions d’habitants, la ville fait partie des pires sujets fédéraux au niveau de la corruption générale de l’appareil d’état régional. Ainsi Moscou est sur la liste noir des régions où investir en Russie malgré son statut spécifique. On a donc côte à côte deux régions disposant de politiques intérieures différentes avec des résultats largement visibles de part et d’autre de la frontière. Les actions prises par les gouvernements régionaux sont donc indispensables au développement économique des sujets fédéraux, même si, bien entendu, la politique intérieure fédérale doit encourager les mesures prise par les gouvernements régionaux.

Cependant, même si dans certains cas, comme le cas de l’oblast de Kalouga, le système de gouvernement fédéral fonctionne et permet un développement du territoire, la fédération basée sur ce modèle ne peut prospérer en l’état actuel. En effet, le système de clientélisme si propre à la Russie empêche ces territoires d’être correctement gouvernés.

Ainsi les hommes véritablement compétents sont écartés du pouvoir pour que, à la place, soient placés des oligarques proches du pouvoir et des grandes entreprises russes. C’est comme cela que les gouverneurs des régions de Volgograd, Astrakhan et Arkhangelsk ont réussi à se faire nommer chefs ou président des gouvernements régionaux malgré leur impopularité au sein des populations des régions concernées. Ces hommes d’état improvisé n’ont en aucun cas les compétences pour gérer correctement une région et cela se ressent alors dans le climat économique des régions concernées. De plus, et ce afin d’assurer leurs postes, la majorité des gouverneurs se sont ralliés au parti de Vladimir Poutine « Russie Unie », un parti totalement artificiel crée de toute pièce pour l’élection présidentielle. Ces oligarques se partagent donc les pouvoirs régionaux depuis leurs premières élections. Bien que les gouverneurs ne soient en général pas soutenus par une grande entreprise, ce sont dans tout les cas des individus qui étaient hauts placés durant le régime post soviétique de Boris Eltsine, étaient très proches du pouvoir et ne disposant en aucun cas, à de rares exception près, des compétences requises pour gouverner.

Vladimir Poutine est conscient de l’état de la fédération et ce fut le sujet de ses premières réformes. En effet, afin de mettre fin à l’ère de fédéralisme, durant laquelle avait été accordé un degré d’autonomie différent pour chaque sujet fédéral en fonction des accords passé, il a supprimé toutes les spécificités pouvant être propre à chaque région, réduisant ainsi l’autonomie de chacune d’entre elles et permettant au gouvernement de reprendre le contrôle des régions tentées par le sécessionnisme ou refusant de payer les impôts fédéraux. Il créa ainsi sept districts fédéraux gérés par des hommes de confiance et en chargé de surveiller les agissements des gouverneurs. Il abrogea les élections pour disposer d’une marge de manœuvre dans les négociations ; elles furent remises en place depuis, cependant le parti présidentiel étant omniprésent, elles sont boudées par la population russe. Pendant les premières années après son arrivée au pouvoir, l’objectif principal de Vladimir Poutine était de renforcer son contrôle sur la Russie et de recréer un état fort et centralisé. Cette politique s’acheva en juillet 2017, quand un décret présidentiel supprima au Tatarstan le dernier semblant d’autonomie dont il disposait encore.

Pour recréer un état aussi fort, il dut s’appuyer sur les fonctionnaires fédéraux. Dans son ouvrage « l’administration russe », Françoise Daucé explique que le message envoyé par le gouvernement à cet époque était claire, « aidez-nous à rétablir l’autorité de l’état en Russie, mais comme nous n’avons pas les moyens de financer cela, prenez de petits extra ». Cette politique a fonctionné, la Russie est désormais à un niveau d’hyper centralisation semblable à l’URSS, cependant les extras pris par les fonctionnaires sont devenus monnaies courantes et plombe l’économie russe, lui coutant chaque année un tiers de son PIB. Si pendant longtemps cette situation n’avait pas d’impact majeur sur le développement de la Russie, la crise du pétrole depuis 2014 a changé la donne. Depuis cette année la Russie ne peut plus s’appuyer sur ses larges ressources fossiles pour financer son développement, tout en assumant la corruption générale du pays. Différentes réformes ont déjà été mise en place afin de remédier à ce problème, néanmoins, aujourd’hui les instances chargées de traquer la corruption en Russie sont elle-même corrompues et ne sont donc d’aucune utilité pour résoudre ce problème. La chute des cours du pétrole a considérablement affaibli l’économie russe.

Par un concours de circonstances, c’est à ce moment que la crise Ukrainienne a atteint son apogée. La Russie s’impliqua massivement dans cette crise, autant pour suivre sa politique de protection des minorités que pour donner au peuple Russe une raison de soutenir le gouvernement et, avec l’apparition des premières sanctions, un ennemi responsable de l’état actuel de la Russie. En arrière-plan, Poutine continua d’achever le fédéralisme russe, tout en minimisant le phénomène de corruption qui touche la Russie. Sa politique intérieure de 2014 à 2017 échoua à relancer l’économie Russe et le carcan de la corruption en Russie continue encore aujourd’hui de bloquer le développement Russe. Pendant ce temps, la Russie continue à intervenir à l’international et le seul budget ayant augmenté depuis la crise est celui de l’armée. On trouve aujourd’hui en Russie un nationalisme omniprésent alimenté par le pouvoir en place. Le développement Russe est bloqué, quasiment aucune nouvelle infrastructure ne sort de terre et, bien que l’inflation reste stable, l’économie grise forçant les Russes à payer des sommes injustifiées, a mené à une réduction considérable du pouvoir d’achat en une dizaine d’années. Cependant, pour cette élection encore, il n’y aura pas de candidat crédible face à l’actuel président. L’acte d’enterrer l’ancienne fédération était un acte de realpolitik et non un acte idéologique. Toutefois, cet acte a conduit toute la politique intérieure russe depuis l’an 2000, et, Vladimir Poutine a réussi à accomplir ce pour quoi il a été élu : il a refait, et ce malgré l’état désastreux dans lesquels son pays se trouvait, de la Russie une grande puissance sur la scène internationale. Désormais, il base sa future élection sur la lutte contre la corruption généralisée et la reprise de la croissance économique en Russie et entend réussir son ancien objectif qui était d’augmenter le PIB par habitant en 2008 alors que le contraire c’est produit entre 2008 et 2012.

Pour conclure, la politique extérieure russe attire l’attention du monde entier de par le bellicisme dont le régime actuel fait preuve sur la scène internationale. Néanmoins, l’état de la Russie est souvent laissé de côté. Les conflits actuels coïncident avec les objectifs de la politique étrangère Russe et permettent au gouvernement d’attirer l’opinion public vers des problèmes extérieurs à la Russie tout en exacerbant le nationalisme Russe, laissant le gouvernement s’occuper avec plus ou moins de succès de la crise russe, sans perdre la confiance de la population. La société Russe est capable d’évoluer et le problème de corruption inhérent à la société Russe peut être surmonté et c’est une obligation avant toute tentative de développement généralisé en Russie. Seulement, maintenant que la Russie est redevenue une superpuissance, une amélioration de la situation intérieure en Russie sera-t-elle synonyme de la fin de la politique belliciste Russe ?

 

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