Modernisation des forces militaires en Asie

Auteur : Donatien BERTAUD.

L’Asie du fait de la montée de grandes puissances régionales qui cherchent à acquérir une influence mondiale connait actuellement une modernisation en profondeur de ses forces armées.

Budget militaire en $ Us constant base 2015, Source Sipri.

A l’issue du XIXème congrès du Parti Communiste Chinois le président Xi Jinping a réaffirmé son ambition de faire de l’armée chinoise une armée de classe mondiale d’ici 2050. Qu’entend-il par-là ? Une armée puissante capable d’aider la Chine à assumer son rôle de grande puissance et qui puisse faire face aux défis de la guerre moderne ainsi qu’à la montée de potentiels rivaux. C’est d’ailleurs suivants ces points que nous tacherons d’expliquer la montée en puissance des armées asiatiques que nous connaissons actuellement.
En effet comme il est possible de le voir sur le second graphique l’Asie a connu une rapide croissance des budgets militaires une croissance bien plus rapide que les budgets militaires mondiaux. Cela est dû en partie à l’affirmation de la puissance indienne et chinoise. La Chine a tourné le dos à l’idée de faire profil bas en attendant son heure défendue par Deng Xiaoping (1) peut-être parce qu’elle estime que cette heure est arrivée. L’Inde quant à elle, galvanisée par le nationalisme sous-jacent dans sa société et face à l’importance croissante de la Chine et les velléités militaires du Pakistan, tente d’équiper son armée de moyens modernes afin de pouvoir faire face à un potentiel concurrent : la Chine et un état avec lequel les relations ont toujours été compliquées. L’influence des nationalistes sur l’armée n’est pas seulement présente en Inde mais aussi en Chine ou ceux-ci souhaitent enterrer définitivement le siècle de la honte et voir renaître l’empire du milieu. Ces courants touchent de même le Japon où les nationalistes souhaitent voir la constitution révisée et moderniser l’équipement des forces d’autodéfense japonaises. La montée en puissance de ces armées entraine une réaction en chaine. Les autres états, de peur d’être dépassés ou ne serait-ce que pour pouvoir faire face à ces armées qui s’annoncent à une toute autre échelle d’ici une trentaine d’année, essayent eux aussi de moderniser leurs forces militaires.
Cette réaction en chaine fut initiée par la Chine et l’Inde. L’Inde souhaite pouvoir jouer un rôle politique important dans la région et établir son dominion sur l’Océan indien pour qu’il redevienne l’océan des indiens. La Chine souhaite de son côté devenir le nouveau contre poids à la puissance militaire américaine et développer une armée qui siérait à sa puissance économique actuelle et celle qu’elle souhaiterait avoir dans le futur. Ainsi cette modernisation des armées est un argument de la Chine et l’Inde pour affirmer leur statut de puissance de premier plan. Mais une bonne stratégie ne sert pas qu’un objectif. Effectivement cette montée en puissance des armées indienne et chinoise sert des objectifs d’affirmation de puissance comme précédemment décrit mais aussi des objectifs économiques, technologiques, et purement militaires. En effet cette modernisation des armées des deux pays les plus peuplés du monde doit leur permettre entre autres d’assurer la sécurité de leurs voies d’approvisionnement maritimes. La Chine et l’Inde s’étant ouvertes et intégrées au commerce mondial, elles sont devenues de plus en plus dépendantes de celui-ci. Leurs économies sont soutenues par leurs exportations mais aussi par l’approvisionnement en matières premières qu’elles reçoivent de l’étranger. Si ceci est moins vrai pour l’Inde, la Chine a depuis longtemps reconnu le problème et essaye de le résoudre à l’aide d’une approche civile les nouvelles routes de la soie et d’une approche militaire. Afin de défendre ses voies d’approvisionnement maritimes l’Inde et la Chine centrent la modernisation de leurs armées sur la marine. Ainsi nous avons pu voir la commande, la construction et le développement d’un nombre conséquent d’éléments des flottes de combat de ces deux pays. Les navires et sous-marins développés et/ou construits sont aussi la réponse de ces deux pays aux défis posés par la guerre moderne. Ainsi nous avons pu voir le lancement du second porte-avion chinois (2) celui-ci s’inscrit dans la stratégie des deux océans (3) développée par le gouvernement de Xi Jinping qui consiste à faire de la marine chinoise une marine non plus côtière telle qu’elle l’est actuellement mais une marine d’eau profonde c’est-à-dire une marine déployable plus loin des côtes. Seule cette marine ayant des capacités de déploiement en eau profonde pourra assurer la sécurité des routes d’approvisionnement chinoises à travers le monde et répondre aux exigences de la stratégie des deux océans à savoir établir la présence de la marine chinoise dans l’océan pacifique puis indien. Ce porte-avion répond donc à de nombreuses exigences chinoises : tout d’abord il offre à la Chine une capacité de projection accrue cette capacité de projection est poursuivie par les plus grandes armées car elle permet à un gouvernement de défendre ses intérêts, ses idéaux et/ou valeurs sur tous les terrains d’opérations. Cependant un porte-avion seul ne suffit pas celui-ci doit en effet, pour être le plus efficace possible, être défendue par une flotte c’est pourquoi le gouvernement de Pékin cherche aussi à acquérir cuirassés et corvettes pour former cette flotte. Il est aussi important de noter que ce porte-avion a été produit localement ce qui signifie que la Chine ne fait pas que s’équiper mais qu’elle développe aussi une capacité de production et d’entretien autonome. Des experts parmi lesquels certains membres du CSIS (Center for Strategic and International Studies) émettaient des doutes quant à la qualité de ce porte-avion et s’il était comparable à un porte-avion « moderne ». Il s’avère que le porte avion chinois est technologiquement comparable à un porte-avion moderne ou du moins dispose d’éléments qui font la puissance de ces porte-avions tel que la catapulte électro-magnétique (4). Ce point est important car il démontre la capacité technologique des chantiers navals chinois et augmente significativement l’importance de ce porte-avion qui peut dès lors faire décoller des avions sur une piste beaucoup plus courte ce qui libère une grande capacité de stockage. Ce porte-avion peut donc embarquer à son bord plus d’avions, de munitions, de carburant, et de pièces détachées ce qui lui confère une capacité offensive accrue. De son côté l’Inde cherche elle aussi à développer un porte- avion moderne produit localement. Celui-ci bénéficierait du même système de catapulte électro-magnétique et d’une propulsion nucléaire mais ne sera pas prêt avant 2030 selon les prévisions du gouvernement (5). Face à cette augmentation de la puissance maritime de surface les différents acteurs régionaux réagissent soit en développant à leur tour une flotte de combat ou des missiles air-surface. Ces missiles permettraient de couler ou d’endommager significativement des vaisseaux amiraux tels que les porte-avions réduisant grandement la puissance de feu de la flotte qui les accompagne (6). De plus ils sont l’un des éléments essentiels de la capacité de déni d’accès de zone de ces forces armées. Le déni d’accès de zone est en partie la réponse à la capacité de projection des grandes puissances. Sur le papier l’idée est d’interdire l’accès à une zone considérée comme critique par l’installation d’un blocus, de batterie d’artillerie ou par l’existence d’une force de frappe à proximité qui viendrait neutraliser le déploiement d’une armée adverse dans cette zone ou rendre le coût de celui-ci bien plus important. Cela assure aux pays possédant cette capacité un contrôle sur la zone à laquelle ils peuvent bloquer l’accès faisant d’eux des acteurs majeurs de cette zone ou du moins des acteurs qu’il faudra inclure lors de discussions sur ces espaces.
Ce développement d’une marine forte passe aussi par la construction de sous-marins que l’Inde et la Chine souhaite pouvoir produire localement (6). La Chine a déjà fait une partie du chemin en la matière nous ainsi pu voir avec la fusion dans le but de former l’un des plus gros chantiers navals chinois destiné à la construction de sous-marins (7), et avec la reprise de la construction de sous-marins furtifs (8). L’Inde a commandé des sous-marins à l’armateur français Naval Group (ex-DCNS) qui lui a livré les plans et procède à la construction de ceux-ci en Inde permettant un transfert de technologie vers ce pays (6). Ces sous-marins permettent le développement d’une force capable de briser un blocus, de menacer des voies d’approvisionnement et de faire peser une menace palpable sur les flottes militaires et commerciales voguant dans les mêmes eaux. De plus ces sous-marins sont généralement des SLE (Sous-marins Lanceurs d’Engins) c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent comme éléments des forces de dissuasion nucléaire des pays qui les possèdent. Cette capacité de dissuasion nucléaire est un des éléments caractéristiques d’une grande puissance militaire. Elle offre une importance bien plus grande sur la scène internationale. Si la Chine et l’Inde possède l’arme nucléaire respectivement depuis 1964 et 1974, ces sous-marins viennent apporter un élément nouveau : une capacité de riposte. En effet la capacité de riposte est un élément essentiel de la dissuasion nucléaire puisqu’elle permet à un pays de réduire l’intérêt d’une attaque préventive car même si celle-ci atteignait ces objectifs en neutralisant une partie de l’arsenal du pays adverse celui-ci pourrait toujours répondre par une frappe nucléaire depuis ses sous-marins. De plus l’intérêt des SLE ne se limite pas aux frappes nucléaires en effet ils permettent aussi le tir de missiles balistiques utilisés dans la neutralisation de cibles stratégiques. Ce développement d’une puissance sous-marine nouvelle par la Chine et l’Inde ne reste pas sans réponse le Pakistan a lui aussi démontré sa puissance sous-marine avec un premier tir de missile balistique submergé au cours de l’année écoulé. Ce tir démontre que le Pakistan à la capacité de frapper une cible stratégique sans que le sous-marin qui l’ait détruit ne remonte à la surface et expose sa position. En réponse d’autres pays cherchent à acquérir des sous-marins modernes : Australie, Vietnam, Indonésie, Thaïlande. (9)
Cela ne s’arrête pas là les états développent aussi des capacités de lutte contre les sous-marins que ce soit par la construction de navires dédiés à cela, ou l’installation de balises radar sous-marines qui permettent de surveiller les principaux points de passages de ces sous-marins ou encore l’organisation d’exercices de lutte contre les sous-marins. Cette lutte contre les sous-marins passe aussi par l’acquisition de moyen aérien de détection.
Cette modernisation est loin de se limiter à la marine mais touche aussi l’aviation qui joue un rôle essentiel dans la capacité de projection car elle permet de déployer rapidement des troupes aéroportées, dans la capacité de dissuasion avec les bombardiers stratégiques, la capacité de déni d’accès de zone car ce sont les avions qui portent les missiles air-surfaces et sont le plus à même d’approcher les flottes adverses. L’aviation est un enjeu d’autant plus important qu’elle permet d’apporter un appui feu aux forces déployées au sol mais aussi d’intervenir au sein d’un conflit sans déployer d’hommes sur le terrain mais en proposant uniquement cet appui feu qui repose principalement sur la capacité de projection que possède les différents états. Il est intéressant de voir que l’aviation militaire est aujourd’hui dans une phase charnière car nous approchons le renouvellement de la génération actuelle de chasseur. En effet les technologies militaires se caractérisent par des phases de recherche relativement longues et des phases de déploiement de cette technologie qui le sont plus encore le tout pour des coûts extrêmement importants. La nouvelle génération de chasseur est menée par des avions tel que le F-35 américain et le serait en Asie par le J-20 chinois. Le J-20 est un avion de combat « furtif » produit localement (« furtif » car sa furtivité a été remise en cause). De son côté l’Inde fait parti d’un projet joint avec la Russie pour développer un chasseur équivalent mais des dissensions retardent ce projet. La technologie derrière ces chasseurs permettrait aux deux pays de posséder des armes équivalentes aux armées les plus modernes de plus cela leur permettrait potentiellement d’acquérir un savoir faire technique en matière de production d’aéronefs qui pourrait être réemployé dans le civil puisque la Chine essaye de développer ses propre avions de transport civil au sein de la COMAC. Ainsi en développant cette technologie militaire les deux pays peuvent espérer des retombés économiques importantes dans le domaine civil tout en obtenant une technologie militaire de pointe et en assurant des capacités de production locales.
Enfin il est nécessaire de voir que la Chine et l’Inde aspirant à une armée moderne ne négligent pas les nouveaux aspects de la conflictualité et surtout les nouveaux espaces qu’elle comprend : le cyberespace et l’espace. Nous avons ainsi pu voir des réformes ambitieuses mises en place par le gouvernement chinois pour développer une expertise cyber (10) ainsi que la création de missiles capables de détruire des satellites tel que Pékin a pu le démontrer en abattant l’un des siens.
L’Asie voit donc se réformer les armées les plus importantes de la région se mouvement amorcé et largement mené par la Chine est suivi par l’Inde les deux géants faisant des émules dans les pays alentours.

SOURCES :
(1) France culture, Culture Monde du 13/11/17 et 15/11/17.
(2) https://chinapower.csis.org/aircraft-carrier/
(3) http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2017/05/Asia-Focus-31.pdf
(4) https://thediplomat.com/2017/11/chinas-new-aircraft-carrier-to-use-advanced-jet-launch-system/
(5) https://thediplomat.com/2016/11/confirmed-indias-next-aircraft-carrier-will-be-nuclear/
(6) https://www.lesechos.fr/10/07/2017/LesEchos/22483-076-ECH_l-inde-va-feter-son-premier-sous-marin-scorpene.htm; https://www.iiss.org/en/militarybalanceblog/blogsections/2017-edcc/october-0c50/chinas-submarine-force-1c50
(7) http://www.chinadaily.com.cn/business/2016-06/13/content_25687480.htm
(8) https://thediplomat.com/2017/01/china-resumes-production-of-its-quietest-attack-submarine/
(9) https://thediplomat.com/2017/08/indonesia-commissions-first-attack-submarine-in-34-years/ ; https://thediplomat.com/2017/01/will-thailand-seal-its-china-submarine-deal-this-year/ ; https://thediplomat.com/2017/03/black-holes-in-the-south-china-sea-vietnam-commissions-2-new-attack-submarines/ ; http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/04/27/dcns-en-australie-le-contrat-du-siecle-un-an-apres_5118485_3234.html
(10) http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2017/02/Asia-Focus-17-Cyber-espace-Chine-fev-2017.pdf
(11) http://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/astronautique-missile-chinois-detruit-satellite-orbite-10265/

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