Interdépendance de la migration environnementale et des inégalités socio-économiques

Auteur : Chloé BLANCH.

Les plus pauvres sont plus susceptibles d’être déplacés pour des raisons environnementales (OXFAM) : une conséquence du cercle vicieux que forment les inégalités socio-économiques et écologiques
La plus grande crise migratoire ne serait pas causée par les conflits politiques, mais par le changement climatique. En effet, en 2015, le nombre de personnes déplacées pour des raisons politiques représente le tiers des migrations environnementales, qui équivalent à 26 millions de personnes déplacées en moyenne par année, d’après les chiffres du HCR. La quantité des victimes de déplacements environnementaux serait même sous-estimée, du fait de la difficulté que représente la mesure des personnes déplacées à cause d’un lent changement de l’environnement, comme par exemple la lente sécheresse dans la Corne de l’Afrique.

Qui ces déplacements environnementaux affectent-ils ?
« Les plus pauvres sont cinq fois plus victimes des déplacements climatiques », ou plus précisément les populations des pays à faible revenu. C’est ce qu’a annoncé le rapport d’OXFAM de novembre 2017 intitulé « Déracinés par le changement climatique ». Cependant, même à l’échelle d’un pays, ce sont les plus pauvres et plus généralement les populations vulnérables qui sont le plus touchés par les dégradations de l’environnement ou les catastrophes naturelles et donc subissent plus une migration forcée par ces mêmes dégradations ou catastrophes. Et cela paraît presque évident, le manque de moyens économiques et de pouvoir social et politique empêche une certaine résilience ou adaptation aux catastrophes environnementales pour ne pas avoir à migrer. Pourtant, les médias ont réellement abordé cette accumulation des différents types d’inégalités avec une inégale exposition aux catastrophes naturelles seulement après l’ouragan Katrina, qui a déplacé des dizaines de milliers de personnes aux Etats-Unis. En effet, cet ouragan a touché principalement les noirs et les plus pauvres, ce qui s’explique par une réaction politique trop lente et faible justement parce qu’il s’agissait d’un état dont la population est majoritairement noire. Les inégalités sociales et le racisme encore prégnant aux Etats-Unis ont donc rendu une population, déjà économiquement et socialement fragile, vulnérable aux catastrophes naturelles et donc plus susceptible d’être forcée à se déplacer pour des causes environnementales. D’autres types de populations vulnérables sont très représentées parmi ce type de migrants, comme par exemple les populations autochtones.
Il existe néanmoins un paradoxe : les plus pauvres sont bien plus affectés par les dégradations de l’environnement ou les catastrophes naturelles, mais la migration nécessite souvent un certain niveau de ressources, économiques, sociales ou encore informationnelles, que les populations les plus pauvres à l’intérieur d’un même pays n’ont pas toujours. Mais dans les pays qui aide ces populations à se relocaliser, la migration en sera d’autant plus difficile et durable, qu’ils n’ont pas les moyens de la financer. En outre, le constat persiste : au niveau mondial, les pays les plus pauvres, et les populations les plus vulnérables sont les plus représentés parmi les réfugiés environnementaux, même si la mobilité internationale est pratiquement inaccessible aux populations les plus vulnérables des pays les moins avancés.

Pourquoi les populations vulnérables sont-elles plus touchées par les déplacements forcés pour causes environnementales ?
Une première cause serait le manque de pouvoir politique. En effet, pour pouvoir faire pression sur un gouvernement ou sur la communauté internationale afin d’agir contre les dégradations environnementales ou catastrophes naturelles subies, les communautés touchées par celles-ci doivent pouvoir s’organiser et se faire entendre. Par exemple, les Chiapas au Mexique, communauté socialement très vulnérable, n’ont pas pu se prémunir d’une trop forte déforestation ayant pour conséquence des coulées de boue. La raison principale est justement leur incapacité à avoir un lobby assez puissant pour arrêter cette déforestation. Cette population marginalisée du jeu politique est donc obligée de migrer vers des régions plus riches du Mexique ou vers les Etats-Unis. De même, le manque de visibilité médiatique et politique peut empêcher une population d’avoir assez d’aide et d’assistance face à des catastrophes naturelles, afin de ne pas être forcée à la migration. En effet, il s’agit d’un autre moyen de pression que l’organisation d’une action politique collective, sans quoi il est difficile d’obtenir des aides face aux problèmes environnementaux.
Plus généralement, les rôles sociaux, culturellement attribués aux différents types de populations, peuvent en fragiliser certaines et conséquemment les rendre plus vulnérable aux changements environnementaux et donc à la migration ou au déplacement qui en découle. Les femmes sont par exemple bien plus durement touchées par les dégradations de l’environnement ou les catastrophes naturelles. D’après les récents rapports de l’Organisation Internationale de la Migration, des études empiriques auraient confirmé que les rôles sociaux sexués rendraient les femmes plus vulnérables aux dangers induits par les dégradations environnementales et les catastrophes naturelles. Mais du fait de leur faibles ressources et de leur rôle social, les femmes seront limitées dans leur possibilité ou leur envie de migrer. Néanmoins certains cas montrent que, puisqu’elles restent plus vulnérables aux dégradations de l’environnement, elles seront tout de même exposées à des migrations environnementales. Le rapport IOM outlook on migration, environment and climate change prend l’exemple des femmes dans les régions rurales du Népal pour illustrer leur exposition aux déplacements environnementaux. Dans la vallée de Chitwan, la population locale est dépendante de son environnement pour vivre et subvenir à ses besoins, notamment dépendante du bois pour se chauffer ou de tout autre matériau leur permettant de fabriquer des produits destinés au marché local. D’après les normes et usages népalais, les femmes ont pour responsabilité la collecte du bois de chauffage. Mais les forêts locales sont appauvries de jour en jour, résultant en une hausse du temps nécessaire à la collecte et une baisse de la productivité agricole. Ce rapport de l’Organisation Internationale de la Migration explique que justement des études ont montré que cette hausse de temps et cette baisse de productivité vont augmenter la probabilité que les femmes migrent localement.
Les inégalités de moyens économiques peuvent aussi être un facteur de migration environnementale. Effectivement, les inégalités économiques expliquent les inégalités de qualité de vie entre populations et notamment de qualité des logements et des infrastructures mises à leur disposition, augmentant conséquemment l’exposition aux catastrophes naturelles. Prenons l’exemple du Bangladesh, dont deux des plus grandes villes, Dhaka et Chittacong encourent de hauts risques d’inondation. Les bidonvilles dans ces deux villes, par la nature même de leur construction en des matériaux très peu résistants, ne pourront pas tenir en cas d’inondation, provoquant la relocalisation des populations y habitant. Plus généralement si l’on compare la situation des migrants environnementaux des pays développés avec celle des migrants environnementaux des pays en développement, pays où la corruption est beaucoup plus fréquente, la mise aux normes des logements et infrastructures peut elle-même y être bâclée. Par voie de conséquence, les populations des pays en développement seront bien plus exposées aux risques d’une migration exigée par un changement dans les conditions environnementales. En outre, les dangers environnementaux sont plus acceptés socialement par les populations les plus démunies, n’ayant pas moyen de faire autrement, contrairement aux classes plus aisées. Ceci explique pourquoi la probabilité que les quartiers les plus pauvres soient dévastés par une catastrophe naturelle obligeant ses habitants à migrer est plus élevée que pour les quartiers les plus riches.

Quelle conséquence ? Un cercle vicieux entre inégalités socio-économiques et environnementales auquel participe la migration environnementale forcée
En effet, les inégalités socio-économiques et environnementales s’auto-entretiennent, et ce parce que les inégalités sociales et économiques qui créent des injustices face à l’environnement, ont elles-mêmes comme facteur les conséquences du changement environnemental et climatique, comme la migration environnementale forcée. Effectivement, la migration forcée fragilise des populations déjà vulnérables à plusieurs niveaux.
Premièrement, les migrations environnementales fragilisent économiquement les populations concernées. Si elles sont relocalisées par les aides étatiques, les conditions de relocalisation sont rarement avantageuses et peuvent marginaliser encore plus les personnes déplacées. Dans l’ouvrage Environmental Migration and Social Inequality, Schade, Faist et McLeman montrent que la relocalisation des populations de la capitale du Burkina Faso Ouagadougou vers Yagma, à 20 kilomètres de la capitale, après les inondations de 2010, a empiré les conditions de vies des citoyens déplacés. Les infrastructures notamment de santé, d’éducation et d’électricité, n’y étant pas assez développées, les Burkanabés ont eu du mal à y refaire leur vie, surtout au niveau économique, car ils n’y ont pas trouvé d’emplois.
De plus, les populations déjà socialement vulnérables auront-elles aussi leur vulnérabilité sociale aggravée par la migration environnementale. En effet, en particulier les femmes et les enfants, par la simple migration aggravent les dangers auxquels ils font déjà face en amont de la migration : les migrantes fuyant les catastrophes naturelles courent un plus grand risque de violence sexuelle, comme l’indique le rapport ActionAid et IDS, et tout migrant climatique, selon les conditions de sa migration, peut s’exposer aux risques du trafic humain.
En outre, pour reprendre les thèses popularisées par le courant de pensée de la sociale-écologie, les inégalités environnementales et les inégalités socio-économiques s’auto-entretiennent et forment un cercle vicieux difficile à briser. D’autant plus que les migrations environnementales participent à ce mécanisme en exacerbant les inégalités socio-économiques et que les inégalités socio-économiques aggravent la crise environnementale. En effet, toujours d’après le courant de la sociale-écologie, les inégalités à l’échelle d’un pays auraient tendance à nourrir un besoin de croissance et de développement économique pas forcément justifié chez les pays développés, ce qui augmenterait l’activité économique qui reste, encore de nos jours, trop polluante. Enfin, l’inégalité économique a pour conséquence une sensibilité aux enjeux environnementaux amoindrie chez les plus démunis, comme l’ont montré les difficiles négociations de l’accord de Paris entre pays développés et pays en développement.

Mais alors que peut-on y faire ?
Il s’agirait de prendre en compte ces déplacements, qui vont être très difficilement évitables, et de garantir aux déplacés les meilleures conditions de vie possible, induisant notamment une solution durable de relocalisation.
Premièrement, cela passe par un vrai statut de ces déplacés, reconnu internationalement. Le droit international n’a en fait pas encore de terme défini juridiquement pour les qualifier ni de direction politique commune, ce qui laisse une forte marge de décision aux pays et peut laisser les migrants sans réelle protection. Il s’agirait donc de soit modifier la Convention de Genève, pour qu’elle inclut les réfugiés de l’environnement, soir de créer un régime juridique séparé. Pour illustrer les risques encourus par les migrants environnementaux n’ayant pas de statut défini internationalement, nous pouvons étudier l’exemple que fourni la forte migration environnementale au Bangladesh. Le Bureau américain du directeur du renseignement national prévoit une forte migration vers l’Inde de la population du Bangladesh pour des raisons environnementales. Or le refus de l’immigration de la part de l’Inde et le fait qu’elle n’ait pas ratifié la Convention sur les réfugiés de 1951 met l’ensemble des migrants dans des situations de forte insécurité : par exemple les femmes qui migrent du Bangladesh vers l’Inde encourent le risque d’être vendues pour être ensuite mariées de force.
Deuxièmement, il ne sera pas possible pour les pays développés de ne pas s’investir dans cette crise future. En effet, si la prévision de l’ONU de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050 est juste, les pays non touchés par les catastrophes naturelles et la dégradation de l’environnement, c’est-à-dire en majorité les pays développés, devront être capable de vivre avec des millions de réfugiés à leur porte qui espèrent trouver un nouvel endroit où vivre. Il s’agirait donc de les intégrer au mieux, pour éviter l’hécatombe que pourrait représenter l’immobilité des populations concernées mais aussi éviter la vague de violence qui résulterait d’une demi-acceptation de ces populations au sein de la société.
Il faudrait toutefois aussi essayer de minimiser ces déplacements, catastrophes et dégradations à l’origine de de ces déplacements. Outre un changement de comportement pour freiner le changement climatique et les destructions de l’environnement (déjà mentionné dans l’article de Ny Aina Ramangasalama), une aide au développement bien plus soutenue et une prévention des risques environnementaux pourraient atténuer les conséquences lourdes liées aux migrations environnementales. Finalement, cela ne dépend que de la communauté internationale : mais est-ce réaliste de la croire prête à faire face de façon solidaire à la plus grande crise migratoire jamais connue ?

SOURCES :

https://www.oxfamfrance.org/communique-presse/changement-climatique-protection-des-civils-crises-humanitaires/plus-pauvres-sont
https://unesco.delegfrance.org/Francois-Gemenne-Immigration-climatique
http://edition.cnn.com/2005/US/09/13/katrina.response/
http://labos.ulg.ac.be/hugo/wp-content/uploads/sites/38/2017/11/The-State-of-Environmental-Migration-2015-169-182.pdf
http://publications.iom.int/system/files/pdf/mecc_outlook.pdf
https://revuedesjuristesdesciencespo.com/2017/11/09/les-formes-variables-des-deplacements-environnementaux/
https://www.oxfamfrance.org/sites/default/files/bp-uprooted-climate-change-displacement-021117-fr.pdf
Pour une transition sociale-écologique Eloi Laurent et Phillipe Pocher
Environmental Migration and Social Inequality Schade, Faist et McLeman

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s