Les chaînes intemporelles aux pieds de l’Afrique

Auteur : Saïd BELAMRAOUAH.

Depuis la décennie 1960-1970, et la vague de décolonisation qui a agité le continent, l’Afrique est vue comme la zone prometteuse de bouleversements et d’évolutions socio-économiques. En effet à titre de comparaison, le Ghana et la Corée du Sud, avaient en 1957 sensiblement le même niveau de PIB par habitant. Pourtant, celle-là s’est vue amorcer une explosion économique et multiplier son PIB par 3,5 là où l’autre est restée empêtrée dans une situation de sous-développement.
Aujourd’hui, à l’heure du ralentissement économique en Asie du Sud-Est et de la stagnation en Amérique du Sud, les regards se font encore plus perçants sur le continent Noir.
Pourtant indéniablement, les politiques efficaces peinent à se faire jour dans un contexte où les tensions ethniques et religieuses parfois héritées des frontières coloniales, la mainmise des anciennes tutelles européennes encore palpable, et le retard de développement accumulé rendent ces politiques vitales.
Alors quels sont les facteurs bloquants du développement africain, et les politiques qui les surmontent existent-elles ?

Des politiques dérivées des frontières arbitraires.

Le premier élément de frein au développement du continent africain est et reste la colonisation ainsi que ses effets. Débutée au XVIème siècle, et prenant son essor réel aux XVIIIème et XIXème siècle, la vague d’occupation et de partage des sphères d’influence par les puissances européennes modifiera la face du continent à jamais. Et pour cause, les pays africains actuels ne sont que l’héritage des délimitations frontalières établies par les Occidentaux.

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La conférence de Berlin en 1887, scellant le « partage de l’Afrique ».

Or ces derniers, lors de leur annexion de l’Afrique avaient un but d’approvisionnement en matières premières et une visée principalement commerciale, comme exposé par Jules Ferry dans son discours à l’Assemblée Nationale en 1883.
Ce faisant les frontières ont été délimitées en considérant les disponibilités en eau, la taille des colonies et les surfaces habitables. De là, se sont retrouvés de nombreux groupes ethniques et linguistiques séparés de part et d’autre des frontières. Un facteur jugé aujourd’hui permissif à la tension ethnique et donc à la guerre civile selon les travaux de George Peter Murdock pour Freakonomics en 2014. Reprenant aires linguistiques et tribales de l’Afrique ainsi que les frontières actuelles, il permet de mettre à jour plus de 80 tribus ou régions de langue commune séparées.

6A8DAD42-423B-4CFD-9FE4-8FF86DC0981ALa difficulté des pays africains à constituer des Etats nations, « des entités géographiques, au sein desquelles les habitants se sentent proches et ont la volonté d’être liés », selon Yves Lacoste dans son Dictionnaire Géopolitique est d’autant plus difficile dès lors.
Or, c’est cette même capacité à la cohésion sociale et civique qui est facteur de stabilité, une stabilité sans laquelle il n’est point de politique de développement de long terme, et donc pas de projets d’avenir.

Une mainmise européenne qui limite le champ des possibles.

En parallèle de cela, l’action contemporaine des puissances occidentales vient se juxtaposer à l’héritage colonial, rendant les politiques économiques de développement encore plus ardues.
Un bon exemple de cette action directe est celui des monnaies arrimées (indexées) sur la livre sterling du Franc CFA. Emis par la Banque de France et garanti par elle, il permet certes l’échange et une forme d’Union monétaire des pays d’Afrique de l’Ouest de langue française, mais cette solidarité dans les échanges se fait néanmoins sous la tutelle de la France.

« Il appartient aux Africains de changer les règles du jeu sur le franc CFA. »
Roch Marc Christian Kaboré, Président du Burkina Faso

Le taux de change du CFA étant fixé à Paris, ce dernier tourne ainsi au désavantage des pays qui l’utilisent, puisqu’ils ne peuvent guider le taux afin d’échanger leurs produits au prix qui leur convient. Les échanges de ces pays se faisant principalement avec la France, celle-ci leur vend ses produits au prix fort et rachète les leurs de façon bradée. Ainsi en 2016 le Sénégal avait exporté 80 millions d’euros de produits à la France, là où cette dernière lui avait exporté environ 11 fois plus. Une situation qui rend les politiques commerciales, et les politiques économiques plus largement, très limitées pour ces pays.

Et le Maghreb dans tout cela ?

Si l’Afrique noire souffre de l’ingérence et des politiques des puissances occidentales à ce jour, l’Afrique du Nord pourtant moins touchée n’en sort pas pour autant indemne.
Le Printemps Arabe, amorcé en 2013 avec une vague de contestations sociales est lui aussi un symptôme du retard de développement africain.
Jouissant d’une croissance démographique forte (avec environ 60% de la population âgée de moins de 20 ans), ses politiques économiques n’ont pourtant pas été en écho avec cette pression démographique et donc les projets de développement économique ont tardé à parvenir alors que la société s’est numérisée à grande vitesse. Ainsi, l’Algérie a souffert de la guerre civile de la décennie 1990, et de son appui trop fort sur les rentes tirées du secteur pétrolier et gazier. Des facteurs qui expliquent en partie les 30% de chômage des jeunes, qui est un phénomène inhérent à toute l’Afrique puisque seuls 50% des 12 millions de nouveaux jeunes sur le marché du travail finissent en 2016-2017, selon le Rapport du sommet Addis Abeba rassemblant l’Union Africaine.
Mais l’Algérie n’est pas seule de la région a connaître des difficultés semblables, la Libye à la suite de la guerre civile accumule7 milliards de dollars de dettes, et tire 90% de ses revenus du pétrole.
La Tunisie, dans l’œil du cyclone arabe a connu le gros des mouvements de protestations pour des dégâts minimes, mais vivant des IDE français et italiens ainsi que du tourisme de masse, elle s’en est vue privée à la suite des conflits suscitant la méfiance des voyageurs européens.
L’Egypte enfin, fer de lance du mouvement panarabe dans les années 1970 et à ce titre jouissant d’un soft power indéniable dans la région et le monde arabe, est aujourd’hui en proie à un déchirement politique, entre les pro gouvernement Al-Morsi et Al-Sissi actuellement au pouvoir, dont la justice a été jugée comme « expéditive » par Amnesty International, avec le procès de Février 2015 confirmant la peine capitale pour près de 180 sympathisants de l’ancien gouvernement.

Les luttes électorales, l’obstacle de toujours des politiques de développement africain ?

Le cas égyptien est loin d’être isolé, les législatives au Sénégal d’Août 2017 l’ont montré, puisque selon l’opposition emmenée par l’ex-président Abdoulaye Wade, des consignes des chefs de partis de la majorité (dont le président Macky Sall) auraient été données pour entraver la bonne marche des élections dans les régions clés du pays afin d’assurer un scrutin favorable. Ce qui a débouché sur des tensions cet été au sein de la population sénégalaise, qui rappellent les tensions en Côte d’Ivoire lors des élections de 2010-2011, et les émeutes suivant la défaite de Laurent Gbagbo. Une occasion supplémentaire pour noter l’ingérence française, qui a déployé le contingent français du 43ème BIMA pour soutenir son allié stratégique dans la région et assurer la sécurité des entreprises implantées dans le pays.

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Le 43ème Bataillon d’Infanterie de Marine (Abidjan), un vestige des garnisons coloniales en Afrique ?

Dans ce contexte, un pays malgré le nombre d’attaques et de conflits qui le concerne semble s’en sortir et voir ses politiques de développement fleurir, le Maroc.
Réintégré à l’Union Africaine en 2017, celui-ci a été comme les autres pays arabes affecté par des vagues de contestations sociales qui y ont été minimes. Répondant directement avec la promulgation de la nouvelle Moudawana (Code Constitutionnel) dès 2014, celle-ci réaffirmait notamment le pouvoir exécutif du Premier Ministre face au Roi ainsi que l’égalité hommes femmes, et certaines dispositions essentielles du droit du travail.
En parallèle, le Royaume avait entrepris de nombreux chantiers de modernisation telles que les lignes TGV sur l’ensemble de l’Axe Tanger-Marrakech, ceci afin de profiter d’une position clé de porte entre l’Europe et l’Afrique. Le pays a aussi su jouer de ses contacts diplomatiques en coopérant avec les pays occidentaux dans la lutte contre le terrorisme et l’endiguement de l’immigration clandestine en échange de partenariats stratégiques et de transferts de technologies (dont font partie les TGV par ailleurs). Côté africain le pays a aussi la volonté de servir de relais de croissance en assurant le transit de ces mêmes technologies à ses voisins plus au Sud.
Une situation possible pour le Maroc uniquement par son positionnement géographique, qui est un atout, ainsi que la royauté qui opère en tant que facteur de stabilité, puisque le Roi y est aussi Commandeur des croyants, lui conférant ainsi un double pouvoir temporel et spirituel qui contre ainsi les possibles tensions ethniques que pourraient générer la mosaïque culturelle que le pays constitue.

Mais alors qu’en est-il des autres pays ?

Sans faire preuve d’un optimisme excessif, il faut évidemment constater que des politiques réelles et efficaces, se mettent en place en dépit de tous les biais qui foulent aux pieds les Etats d’Afrique depuis plusieurs siècles.
Ces politiques, loin d’être impulsées par les nations elles-mêmes, sont plutôt le jeu de l’économie mondiale et d’un contexte favorable. L’Europe et l’Amérique post-industrielles proposent des perspectives de croissance pauvres, là où la Chine et son super-développement en quelques années semblent s’essouffler avec des salaires ouvriers multipliés par 6 entre 2017 et 2000.
L’Asie du Sud-Est dans ce contexte, sécurise de plus en plus ses sources de matières premières bon marché et abondantes, ou délocalise en Afrique des secteurs clés des chaînes de valeur du « Made In China », comme le textile en Ethiopie à l’instar de géants du prêt-à-porter (Guess, Clarks, Toms) qui ont déjà fait le pas.
De leur côté, des pays comme le Nigéria et le Botswana, réalisent le caractère éphémère de leur ressources naturelles que sont le pétrole pour l’un et le diamant pour l’autre. A cet effet, ils ont mis en place un capitalisme d’Etat s’appuyant sur les partenariats public-privé, et qui organise la vente de leurs matières premières contre construction d’infrastructures par les géants du BTP chinois. Des infrastructures sur lesquelles les gouvernements comptent afin de valoriser autant que possible leurs gisements et autres rentes issues de l’extraction de ressources, des rentes converties en investissements publics de santé, d’éducation.

« Buhari Doubles Down on Infrastructure, Proposes N8.6 Trillion Spending Bill »

D4A5BC66-34D8-4994-AD87-B3BF25DA682CRattraper son retard de développement en donnant priorité absolue aux infrastructures, le pari ambitieux du Nigéria.

Une stratégie que tous les pays d’Afrique sont en train d’implanter à des degrés plus ou moins différents, sachant que les ressources dont ils disposent sont limitées et que dans un contexte à la baisse des prix du pétrole et autres matières fossiles, leur accessibilité est source de valeur ajoutée non-négligeable.
De l’autre côté, les nations africaines manquant de masse critique pour couvrir de larges gisements de matières pétrolières, gazières ou minières adoptent une stratégie différente.
Ainsi des pays comme le Ghana, tentent de mettre en valeur leur population relativement mieux formée et au niveau d’éducation plus élevé que leurs voisins d’Afrique de l’Ouest afin de constituer un Hub économique et culturel d’envergure.
Miné par l’industrie de recyclage des métaux lourds utilisés dans l’informatique, le relatif laxisme des autorités au Ghana a suscité la réaction apeurée des ONG et des organismes tels que l’OMS qui ont alarmé sur la prévalence des cancers liés à l’inhalation des métaux lourds et gaz nocifs que celle-ci provoquait. Mais contre toute attente, le court cycle de vie des appareils électroniques de nos jours, a accru le processus de façon considérable. Mécaniquement le nombre d’appareils à disposition des Ghanéens s’en est vu accru, développant une industrie de réparation et de réutilisation des appareils qui a joué très positivement sur la formation numérique de la population, un atout unique en Afrique.
De quoi restaurer un sentiment d’optimisme, envers cette nation qui pourrait bien devenir la « Silicon Valley ouest-africaine » et que l’on nommait autrefois la Côte-de-l’Or, un métal immensément précieux et fondamental dans les circuits d’appareils informatiques.

La langue anglaise, la population moindre et donc la plus grande facilité des gouvernements à maintenir des infrastructures éducatives à permis à des pays comme le Ghana ou même l’Ouganda en Afrique Orientale de développer des véritables soft-power régionaux, dont l’aboutissement suprême est la constitution d’industries cinématographiques qui parviennent à s’exporter.
Symboles que les tares imposées par l’Histoire, et par des années d’assujettissement ne sont finalement pas insurmontables, ces pays ont su jouer avec les données de départ qui leur ont été conférées, avec notamment un Ouganda sortant d’une décennie de dictature militaire dans les années 1970 qui l’a presque mené au krach financier suite à son endettement.

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Wakaliwood, symbole de la nouvelle vague culturelle en Ouganda

Ainsi les artistes indépendants ougandais se constituent aujourd’hui en coopératives de réalisateurs cinématographiques, de musiciens et autres artisans culturels, conscients de la manne de recettes que pourrait représenter une industrie de films traitant des histoires africaines avec un point de vue véritablement africain. De ce fait ils participent à l’émancipation culturelle de tout un continent, déterminé à s’accaparer un soft-power propre et authentique, qui inspire les masses jeunes et populaires souhaitant affronter leur avenir tête haute, et transcender leur passé de façon définitive.

 

 

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