Le conflit oublié du Caucase

Auteur : Guillaume LANG.

Le Caucase est une région du monde enclavé entre la Russie, la Turquie et l’Iran. Du fait de l’enclavement par ces trois grandes puissances, le Caucase a toujours subi l’influence de pays tiers et n’a jamais réussi à créer une véritable identité caucasienne. Pourtant, une tentative d’unification intentée par les comités des peuples caucasiens en réponse à la révolution d’octobre amena à la création de la République fédérative de Transcaucasie le 15 novembre 1917. L’exploit de cette éphémère république réside dans la création par les trois principaux peuples d’une même république, bien que fédérale. Jamais dans l’histoire caucasienne les géorgiens, les arméniens ainsi que les azéris ne s’étaient ainsi mis d’accord pour s’unir. Cependant la situation géopolitique du monde d’alors ne permit pas à cette fédération de perdurer et le 26 mai 1918 la Géorgie proclama son indépendance. La nouvelle république voulait ainsi influer sur l’invasion turc qui déferlait alors sur la Transcaucasie. Les républiques issues de cette fédération devinrent ensuite membres de l’URSS et les tensions ethniques reprirent. Dans les faits, lors de l’unification de ces peuples sous l’égide de l’URSS, des oblasts différents furent créés pour chaque peuple afin d’éviter toutes tensions interethniques au sein même des oblasts. Cependant, ces mêmes oblasts sont aujourd’hui la source de tension la plus importante du Caucase. En effet, l’inégale répartition des territoires en fonction des ethnies sous l’URSS a amené à de violents conflits après la chute du bloc soviétique qui se poursuivent encore aujourd’hui.

Le 21 septembre 1991, l’Arménie est devenue une république indépendante, suivant ainsi l’exemple de l’Azerbaïdjan qui est devenu indépendant de l’URSS le 30 aout 1991. Cependant, une troisième entité déclare son indépendance, Le Haut-Karabagh. Ce territoire entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan actuel, composé à 80% d’arménien avant la création des oblasts, a été ajouté à l’oblast azéri par l’Union Soviétique. Si, pendant la guerre froide, ce changement n’a pas été remis en question par les populations arméniennes résidant dans cet oblast, la déclaration d’indépendance azéri a remis en question l’appartenance de ces populations à l’Azerbaïdjan. Ainsi, pour éviter une situation dans laquelle la population arménienne serait en minorité, le Haut-Karabagh a déclaré son indépendance le 2 septembre 1991 suite à un référendum organisé par les autorités d’alors. Ce référendum n’a été finalement pas reconnu par la communauté internationale, ainsi que la déclaration d’indépendance qui en résultait. Lors de la déclaration d’indépendance de l’Arménie, l’objectif de cette région devint clair, réintégrer l’Arménie le plus tôt possible. Du coté Arménien, le spectre de la « Grande Arménie » poussa le nouveau gouvernement à appuyer cette demande afin de rétablir une partie de la puissance passée arménienne. Du coté azéri, cette déclaration d’indépendance n’a pas été prise au sérieux et des troupes sont rapidement envoyées afin de reprendre le contrôle de cette région. Cependant, la mobilisation de la population arménienne, ainsi que l’envoie de l’armée régulière arménienne pour contrer cette tentative de reconquête, mit à mal les plans du nouvel état azerbaidjanais. Entre Janvier 1992 et mai 1994 a ainsi eût lieu la « Guerre du Haut-Karabagh ». Bien que les deux pays soient des états nouvellement créés, l’Azerbaïdjan pouvait au départ compter sur de très nombreux atouts. En effet, l’Azerbaïdjan était considéré comme la réserve d’hommes et de munitions de l’armée rouge, tandis que la région arménienne était vue comme une zone de combat en cas d’attaque de la part de la Turquie. Cela s’était traduit par une implantation massive de l’armée rouge dans la région azérie, tandis que la région arménienne ne comptait qu’un unique régiment présent sur son territoire. A l’indépendance de ces pays, les équipements militaires ont été répartis entre les pays accueillant les régiments et la Russie, tandis qu’une grande partie des soldats restants furent recrutés comme mercenaires sur ces territoires. Cependant l’Azerbaïdjan ne sut pas tirer profit de cet avantage pourtant important. En effet, très vite et ce pour mettre fin aux bombardements azéris, les forces arméniennes lancèrent une opération sur la ville de Chouchi qui fut une réussite totale. La chute de l’armée azérie commença avec cette défaite. Bien que bénéficiant d’une supériorité numérique et matérielle, l’armée azéri ne sera jamais en mesure de reprendre l’avantage, en témoigne le nombre de gouvernements azéris qui furent mis en place pour remédier à cette situation durant une guerre de 2 ans. Le manque de moral de l’armée couta ainsi la victoire a l’Azerbaïdjan. En cause, le fait que, comme le précisa Andrei Sakharov, un ancien spécialiste russe, « Pour l’Azerbaïdjan, la question du Karabagh est une question d’ambition, pour les arméniens du Karabagh c’est une question de vie ou de mort ». Un cessez-le-feu a été alors négocié par Moscou et le Groupe de Minsk, puis acté le 16 mai 1994.

Cependant, depuis la signature de ce cessez-le-feu, aucun effort n’a été fait pour améliorer la situation et la frontière du Haut-Karabagh reste encore aujourd’hui l’une des plus dangereuses au monde. L’animosité régnant entre ces deux peuples ne cesse de croitre et la voix des pacifistes dans les deux pays est inaudible. Pour les azéris, la reconquête de 2000 hectares de terrain depuis 1994 est l’illustration d’un changement dans le rapport de force en Transcaucasie et ouvre la voie a une résolution armée du conflit. A l’inverse, la situation en Arménie, malgré une croissance importante, ne s’est pas arrangée. Le manque de ressources naturelles ainsi que l’enclavement du pays ont empêché l’Arménie de rester au niveau par rapport a l’Azerbaïdjan, qui a pu profiter de ses ressources pétrolières. Ce déséquilibre des forces est compensé du coté arménien par l’alliance avec la Russie et la participation du pays a l’organisation de sécurité collective qui permet aux troupes russes de patrouiller aux frontières Arméniennes. Cette alliance permet ainsi à l’Arménie de compenser l’alliance avec la Turquie qu’a nouée l’Azerbaïdjan et de sécuriser les frontières Arméno-Turques. Plus récemment encore, la création du groupe armé Arméno-Russe a permis à l’Arménie d’assurer la sécurité de son territoire. Ces alliances sont la véritable raison de la continuité de ce conflit. En effet, chaque côté étant assuré du soutien d’une grande puissance, aucune véritable tentative de réconciliation n’a vu le jour. Le dernier véritable mouvement en faveur de la paix remonte à 1998 et a abouti à la démission du président Arménien Levon Ter-Petrossian.

Le véritable problème de cette région du monde est cependant la volonté de la Russie de faire revenir le Caucase dans la sphère d’influence Russe. En effet, le comportement de la Russie, par rapport aux problèmes territoriaux de cette région, a toujours été ambigu, et ce depuis la disparition de l’URSS. Que ce soit lors du conflit opposant la Géorgie a l’Ossétie du Sud en 2008 ou plus récemment lors de la reprise des conflits dans le Haut-Karabagh en aout 2016, la Russie a toujours utilisé ces conflits afin d’étendre son pouvoir sur la région, au risque parfois de les créer délibérément. En effet, la reprise des combats dans cette région n’était pas une manœuvre hasardeuse déclenchée par un accident de frontière. La manœuvre géopolitique, dont ce conflit était issu, était alors la plus importante de 2016 et, si elle avait abouti, aurait amené à un rééquilibrage sans précédent des forces au Moyen-Orient en faveur de la Russie. Le 9 mars 2016, un magazine proche du ministère de la défense Russe, le « Courrier militaro-Industriel » publie une analyse des forces arméniennes ainsi que leurs emplacements. Cette publication est vue comme une trahison par le gouvernement arménien, qui s’offusque de la divulgation de ses secrets d’état. Ainsi selon Armenews « Si un journaliste ou un officier arménien avait présenté 10% de ce qu’a révélé l’expert Russe, il aurait été jugé pour haute trahison ». Cette déclaration montre bien l’importance des informations révélées par le journal Russe. De plus, outre le message de faiblesse envoyé par le journal russe à travers la publication de ces informations, la Russie envoie aussi un second message plus implicite « La Russie ne se soucie pas tellement de la sécurité de l’Arménie et n’interviendra pas ». Le double discours russe porte ses fruits et les offensives contre le Haut-Karabagh reprennent. Au même moment, Poutine retirait ses troupes de Syrie. Dans les faits, les actions de la Russie au Moyen-Orient servaient, depuis la destruction d’un avion russe par la Turquie en novembre 2015, à obtenir un casus belli pour punir la Turquie des actions qui ont été commises par la Russie. En enveniment ainsi la situation dans le Caucase, Poutine espérait déclencher une guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au sujet des territoires du Haut-Karabagh. En mettant ainsi en péril l’Arménie, la Russie aurait pu justifier devant la communauté internationale une intervention en règle par rapports aux objectifs de l’OTSC, l’organisation de sécurité collective dont fait partie l’Arménie. Ainsi, la Russie aurait pu envoyer ses troupes bien entrainées et fraichement rentrée de Syrie pour renverser la tendance et mettre a mal l’Azerbaïdjan en lui infligeant une véritable correction militaire. Ce faisant, au vu des liens entretenus avec l’Azerbaïdjan et par obligation par rapports aux accords signés au préalable, la Turquie aurait été forcée d’intervenir. Cela aurait permis à la Russie de défaire militairement un membre de l’OTAN, ce qui aurait été une humiliation totale pour l’alliance nord transatlantique. Cependant, la Turquie est le seul pays musulman ainsi que le seul réellement extérieur a l’occident. Cette différence empêche ainsi la création d’un sentiment de solidarité entre les membres de l’OTAN avec la Turquie. Ainsi, si Poutine avait réussi à faire intervenir la Turquie hors de son sol, il aurait été très peu probable que le reste de l’alliance transatlantique approuve et suive la Turquie dans cette opération. De plus, l’article 5 obligeant les membres de l’OTAN à soutenir un pays attaqué ne prend acte uniquement si les conflits militaires ont lieu sur le territoire du membre concerné. Sans le soutien de l’OTAN, le sort de la Turquie n’aurait fait aucun doute et aurait permis à la Russie d’étendre son influence sur le Caucase et, plus généralement, de renforcer l’axe Russie-Iran sans avoir à subir l’influence turque sur la région.

Cependant, plusieurs facteurs ont fait échouer cette manœuvre. Dans un premier temps, et ce contrairement aux aspirations russes, l’armée arménienne ainsi que les milices présentent au Haut-Karabagh se firent beaucoup plus efficaces que prévu et surent contenir l’invasion azérie. Ensuite, le coup d’état manqué en Turquie marqua le retour au réalisme géopolitique Turque. Le gouvernement turc se fit plus ouvert aux propositions russes pour le Moyen-Orient et la Russie fut ainsi le seul pays à condamner vivement le coup d’état et à soutenir le peuple turc et le président Erdogan dès le début de la crise. Ce réchauffement des relations entre la Russie et la Turquie mit ainsi en attente les projets russes pour le Caucase.

Ainsi, si pour l’instant aucune offensive majeure de la part des deux camps ne s’est déroulée depuis 1994, le conflit reste un conflit gelé et aucune normalisation des relations n’est à prévoir, l’Azerbaidjan voulant la restitution de ses terres, tandis que l’Arménie veut une reconnaissance de l’Indépendance Karabagh. Ce statut quo risque d’éclater à tout moment et l’influence Russe dans la région risque d’envenimer les choses. Cependant, ce conflit est propre au Caucase et rien n’est fait de la part des gouvernements occidentaux pour véritablement mettre une fin à ce conflit, ce qui ne laisse pas présager une fin proche a cette guerre oubliée.

 

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