Qatar-Arabie Saoudite : une guerre diplomatique qui se joue à Paris ?

Auteur : Saïd BELAMRAOUAH.

Après un début de saison sans faute pour le Paris Saint-Germain, toujours invaincu en Ligue 1 comme au niveau Européen, le PSG se rêve aujourd’hui à dépasser les Quarts de finale en Ligue des Champions et réaliser une saison au triomphe total. Une ambition à laquelle aspire aussi le leadership du club, le fonds souverain du QIA (Qatar Investment Authority) d’une valeur de 80 Milliards de dollars d’actifs dont le Président est l’Emir de la nation Qatarie, le Sheikh Hamad Al Thani Bin Khalifa.

Une ambition rendue réaliste, par les recrutements astronomiques qui ont agité les médias pendant cet été, et les budgets tout aussi semblables débloqués par le fonds souverain pour le club, avec près de 550 Millions d’euros pour l’année 2017/2018.

Cette manne financière qui permet le récent succès du club, a bien évidemment une raison sportive directe, que sont les défaites successives du PSG en quarts ou en huitième de finales des phases européennes, cristallisées par l’historique « remontada » du FC Barcelone avec une défaite 6-1 à domicile la saison passée. Mais aussi et surtout, ce gonflement inédit du budget du club parisien a des raisons diplomatiques et géopolitiques plus cruciales.

Pour comprendre pourquoi l’Emir du Golfe propriétaire du club a fait « exploser la Banque » selon ses propres termes, il faut revenir sur l’année 2017 et la situation géopolitique du Qatar.

Fin Mars 2017, une attaque à la voiture-bélier frappe le quartier de Westminister à Londres, à deux pas du parlement. Faisant 5 morts et plusieurs blessés, l’attaque est la première d’une série de trois attentats sur le sol britannique revendiqués par Daech entre Mars et Août. Pourtant épargné par l’organisation terroriste jusque-là, le gouvernement britannique mène une enquête et pointe des sources de financement des commanditaires en provenance du Qatar (dont la QIA).

Le mois suivant, en Avril, le gouvernement Qatari vient à bout de négociations avec des milices sunnites et chiites irakiennes, pour libérer 26 de ses ressortissants tenus en otage (dont des membres de la famille royale), pour une rançon de près d’1 milliard de dollars. La facilité du gouvernement à négocier avec les chiites, a ainsi fait croire les dignitaires Saoudiens et Emiratis à une conspiration pour financer le milieu du Hezbollah, aux liens suspects avec l’Iran, rival de l’Arabie Saoudite dans la région.

L’étau se resserre à partir d’ici pour le Qatar, puisque les accusations saoudiennes se font de plus en plus pressantes. En effet, à la suite des deux attaques qui se produisaient à Londres les sources de renseignement Saoudiennes pointent elles aussi dans la direction du Qatar. Suivies de celles des alliés historiques de l’Arabie Saoudite au sein du Golfe : Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et le gouvernement yéménite soutiennent alors que le Qatar est le seul et unique mécène du terrorisme ; une situation adéquate pour les puissances de la région qui permettent d’incriminer un seul acteur et d’essentialiser le problème puisque le Qatar apparaît comme le suspect idéal.


En parallèle, pour s’assurer de la neutralité des puissances occidentales, l’Arabie Saoudite sous le nouveau leadership du prince Muhammad (désigné comme successeur par le Roi Salman Al-Saoud), négocie un contrat d’armement avec les Etats-Unis de près de 110 milliards de dollars début Juin 2017, un record historique qui permet au nouveau souverain de s’assurer l’appui américain. Par ceci, et en antagonisant le Qatar dans un conflit déjà inégal, le prince Muhammad espère ainsi obtenir son premier fait d’armes et s’affirmer en tant que souverain fort dans son pays, d’autant plus que les Européens et Américains le voient comme défenseur de l’Occidentalisation, au vu de ses récentes décisions symboliques (autorisation de conduire accordée aux femmes, proposition de diminuer la censure d’Etat sur Internet…).

Face à cette nouvelle situation d’encerclement par ses voisins, le Qatar normalise alors ses relations diplomatiques avec la République Islamique d’Iran, fait inédit depuis sa création en 1979, et réaffirme ensuite son soutien aux organisations islamiques telles que les Frères Musulmans, et le Hamas puisqu’il s’affirme en tant que médiateur entre ceux-ci et le gouvernement israélien.

Une situation vue comme une énième provocation pour la coalition formée autour de l’Arabie Saoudite, qui déclare un embargo et une fermeture des frontières avec le Qatar, qui, en tant que péninsule de taille équivalente à l’Île de France dépend fortement des échanges commerciaux pour ses approvisionnements en denrées alimentaires et autres produits de première nécessité.

En sous-main, une campagne anti Qatar se développe alors, nommée la Qatar Awareness Campaign, matérialisée par plus d’une vingtaine de lettres ouvertes adressées à des personnalités de l’industrie cinématographique américaine (à l’instar du réalisateur Bob Weinstein) afin de dénoncer la mainmise des financiers qataris sur le cinéma Hollywoodien.

Face à cette hostilité évidente du royaume saoudien envers la péninsule Arabe, le monde musulman s’est vu profondément scindé entre ceux favorables à l’isolation du Qatar et ceux qui y ont perçu une véritable agression du grand voisin de l’ouest, qui à plusieurs reprises dans l’histoire a déjà cherché à vassaliser l’émirat qatari.

En effet, l’ascension au pouvoir de l’Emir Al Thani à l’aube des années 1990 s’est faite non sans tensions. A cette occasion, celui-ci rénove la politique étrangère qatarie pour opérer un rapprochement avec l’Iran, et entamer des relations diplomatiques avec Israël de façon indépendante. Un désaccord qui a culminé avec des tensions et des affrontements frontaliers à cette époque. Hamad Al Thani conclut sa montée au pouvoir en 1995 par un coup d’état pacifique destituant par-là son père, ce à quoi les Saoudiens ont répondu par une tentative de rétablir ce dernier à la tête de l’Etat sans succès. Le ton entre les deux était alors donné.

Hamad Al Thani décide alors de donner une voix à sa diplomatie en dotant sa nation d’une chaîne de télévision, gérée par lui de façon privée et en résonance avec la politique étrangère du pays. Ainsi les opposants politiques au pouvoir saoudien sont volontiers accueillis et y obtiennent la parole.

Les tensions se font jour à nouveau en 2002 : profitant de l’attention portée sur l’Irak de Saddam Hussein et l’Afghanistan, les deux Etats du Golfe relancent les hostilités et l’Arabie Saoudite rappelle son ambassadeur au Qatar, retourné en 2008 suite à des négociations sur la diffusion d’Al Jazeera en territoire saoudien.

Al Jazeera jouissant alors de plus d’une décennie en tant que médium d’information authentiquement arabe et islamique, celui-ci voit son pouvoir décuplé lors des révoltes du printemps arabe dès 2010. A partir de là, la chaîne assume de plus en plus son rôle de medium d’opinion, donnant la parole aux groupes d’insurgés les plus en phase avec la politique qatarie (à l’image des Frères Musulmans en Egypte), accroissant davantage la méfiance de ses voisins.

Le conflit amorcé depuis est donc le troisième d’une longue série, dans laquelle le Qatar s’est tout de même vu appuyé par l’Iran, la Turquie et l’ensemble de l’Afrique du Nord, disposant donc de solides assurances de son intégrité territoriale, face au bloc saoudien comprenant l’Egypte, le Yémen, les Emirats Arabes Unis et Bahreïn.

Mais alors quel est le rôle du PSG dans cet ensemble de conflits régionaux ?

Institution la plus renommée du fonds qatari, le PSG de par ses coups d’éclat et ses transferts retentissants peut agir pour le Qatar comme un écran de fumée, masquant ses revers diplomatiques et ses accusations de liens avec les groupes terroristes, ce qu’il est effectivement.

En effet depuis la saison 2009-2010 et le rachat du club, le fonds opère une politique de recrutement de joueurs phares qui sonnent comme autant de coups de projecteurs sur le pays, que le public connaissait très peu avant cette date. Le meilleur exemple de cette stratégie est bel et bien le recrutement de Zlatan Ibrahimovic en 2012, devenu joueur icône du club.

​En ayant cela en tête, l’on comprend aisément que Neymar et M’bappé sont ainsi le parachèvement de cette stratégie du club et de la nation qatarie à tout miser sur la symbolique portée par de tels joueurs. Ceci, pour réhausser la notoriété de l’Emirat du Qatar et s’attacher le capital sympathie que ceux-ci véhiculent par phénomène d’association au club et donc, aux propriétaires.

Une stratégie que l’on peut aussi décortiquer à travers le sponsoring de longue date du FC Barcelone, dont le sponsor-maillot a pendant un moment été Qatar Foundation, puis Qatar Airways pendant une période dorée pour l’ensemble des « aficionados » du club catalan, qui a vu l’ascension et la consécration d’un monstre du football, Lionel Messi sous l’ère Rijkaard puis Guardiola.

En définitive, l’on pourrait conclure que le PSG opère comme un instrument de rééquilibrage de la vision médiatique du Qatar dans l’opinion publique, qui est une donnée directe de la politique étrangère de toutes les puissances (tant il est évident qu’un pays mal perçu par la population, sera évité des politiques et qu’un pays adulé sera au contraire partenaire privilégié). Il agit aussi comme une « police d’assurance » pour la survie et l’intégrité territoriale du pays, qui a vu l’annexion du Koweït par l’Irak en 1991 et le bombardement actuel du Yémen et des rebelles Houthis par l’Arabie Saoudite, dans un énième conflit auquel l’opinion publique semble peu sensible. Dès lors, on peut penser que c’est notre connaissance du Qatar, qui fait que son conflit avec l’Arabie Saoudite ne reste par lettre morte dans les médias, et a suscité réponse des grandes puissances de la région.

Enfin et de façon plus anecdotique, cette opposition Qatar-Arabie Saoudite, c’est aussi l’opposition de deux clubs très différents dans l’univers du foot-business.

Et pour cause, le plus grand sponsor du football depuis quelques années, connu de tous, n’est autre qu’Emirates Airways et son emblématique « Fly Emirates » affiché sur les maillots de dizaines de clubs de prestige. Compagnie aérienne possédée par le fonds souverain Emirates Group (70 Milliards de dollars d’actifs environ), ces derniers possèdent aussi le club Manchester City racheté à peu près à la même période que le PSG.

Pourtant les deux clubs et les deux fonds souverains qui en opèrent le mécénat, ont deux stratégies diamétralement opposées.

Au recrutement de joueurs emblématiques et déjà confirmés du PSG, les Emirats ont répondu par le développement d’infrastructures et un plan à long terme. Ainsi sur 7 années depuis le rachat, Manchester City a débauché l’ensemble des formateurs et recruteurs de la Masia (centre de formation prestigieux du FC Barcelone). Continuant sur sa lancée, il a ensuite débauché de nombreux jeunes en devenir du centre lui-même, et dans le même temps a opéré une campagne de financement des stades anglais (Etihad Stadium, Emirates Stadium de Londres et de Melbourne) tout en approfondissant son pool de clubs aux maillots sponsorisés. Une stratégie peu payante puisqu’en tissant le bilan, le club n’a gagné qu’une Coupe d’Angleterre et une fois le Championnat, là où son homologue parisien réussit à se sacrer double-champion année après année.

C’est sans doute suite à cet exploit, et à cette reconnaissance médiatique progressive du Qatar dans l’opinion publique que celui-ci a pu être élu en tant que pays-hôte pour la Coupe du Monde de Football 2022, là où Dubaï n’a pu être retenu comme candidat.

Cette nouvelle échéance approchant, elle crée la nécessité de réaliser l’exploit pour le PSG en se rapprochant de la Finale à l’échelon européen afin de faire de la promotion de la Coupe du Monde, et de la transformer en un évènement à succès complet. Une nécessité compréhensible, après les critiques essuyées par le Brésil et l’Afrique du Sud, mis en lumière par des scandales de corruption et de détournement des subventions de la FIFA à des fins de financement de partis politiques, qui ont déjà fait tomber le gouvernement de Da Silva et Rousseff dans l’un et provoqué un tollé dans l’autre.

Dans cette course à la notoriété des petits Emirats pour peser dans le concert des nations, l’on comprend comment la rivalité politique et diplomatique a pu emboîter le pas à la rivalité sportive, et comment les voisins du Qatar espèrent déstabiliser celui-ci assez pour lui faire abandonner sa qualité d’hôte du prochain évènement, ou du moins créer assez de tensions pour faire déserter la compétition aux fans du monde entier.

SOURCES :

-​Le rachat du PSG

http://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/le-qatar-rachete-le-psg_1449731.html​

– ​Le budget du PSG

https://www.ecofoot.fr/ligue1-classement-budgets-2265/​

http://www.90min.com/fr/posts/5608704-psg-ce-qu-a-dit-l-emir-al-thani-apres-la-remontada-du-barca

– Historique des précédents conflits Qatar-Arabie Saoudite

https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2017-06-13/dustup-gulf 

http://nypost.com/2017/05/20/trump-signs-off-on-110b-arms-deal-in-saudi-arabia/

– Le contrat USA – Arabie Saoudite

http://money.cnn.com/2017/05/22/investing/defense-stocks-saudi-arabia-contracts-trump/index.html

– Le premier attentat de Londres

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/attaque-terroriste-a-londres-pres-du-parlement-le-22-mars-2017_1891779.html 

– La prise d’otage qatarie en Irak

https://www.nytimes.com/2017/04/21/world/middleeast/big-ransom-and-syria-deals-win-release-of-royal-qatari-hunters.html?mcubz=2​ 

– La Coupe du Monde 2022 au Qatar

http://sport24.lefigaro.fr/le-scan-sport/2017/02/07/27001-20170207ARTFIG00297-le-qatar-depense-500-m-par-semaine-pour-la-coupe-du-monde-2022.php

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